‹ Le pèlerin de Sainte-Anne (volume 3)Chapitre 41 sur 50 · LES DEUX AMANTS DE NAGUÈRE · texte numérisé non relu

LES DEUX AMANTS DE NAGUÈRE

Geneviève était devenue folie de peur. Son étot Lamentable arraciiait des larmea à tout le monde. Quand elle se fut habillée elle demanda si la voiture était prête. On lui répondit que M. Lepage était allé mettre le cheval à la calèche, et qu*il serait dans un instant de retour.

— Je vais toujours partir, reprit la pauvre fille, il me rejoindra. S'il est poli il me fera monter dans sa voiture. Je n'ai pas une minute à perdre : la petite Marie-Louise s'en va toujours. Elle est peut-être bien loin maintenant. Dites donc un chapelet pour elle pendant que je vais la chercher.

On voulut l'empêcher de sortir.

— Je vous en conjure, dit-eile avec des larmes dans la voix, vous qui aveï des petits en&nts que vous aimez bien, laissea^moi partir;

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il faut qne je rende Marie-Louise à sa mère

qui se désole Si des voleurs vous enlevaient

vos enfants, comme cela, la nuit, ne seriez-vous pas contents qu'une fille perdue, comme moi,

vous la rendit avant le coucher du soleil ?

Laissez-moi sortir!

Elle repoussait les gens qui lui fermaient le passage.

— Je vais me fâcher, reprit-elle, et je vous déchirerai le visage.

Rien d'affreux comme . une folle qui devient furieuse. On eut peur et on lui permit de sortir,

M. Lepage la suivit quelque temps et s'efforça de la décider à revenir ; mais elle avait une volonté de fer, une idée fixe : aller à Québec, rue Saint Joseph, dans l'infâme maison de mademoiselle Paméla. Le souvenir de ce qu'elle avait vu là s'était tout à coup fixé dans son esprit, comme une image de deuil que l'on fixe au mur. M. Lepage pensa qu'il valait mieux ne pas la contrarier. 11 revint chez lui avec l'intention d'envoyer quelqu'un pour la suivre et la surveiller.

Les bandits 3e sont dispersés. Le muet court

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an hasard. Seul le bruit des pas le guide. Alerte et vif, il aperçoit bientôt une forme vague qui se sauve. C'est Chariot avec Yenfaut. 11 le poursuit comme un fantôme poursuit un fantôme. Il distingue de mieux eu mieux les contours grossiers de sa noire silhouette ; il va Tatteindre, le toucher, quand son pied nu, s'embarrassant dans un arrachis, se déchire sur un nœud aussi dur qu'une pointe d'acier. Il tombe. Le brigand disparaît de nouveau. Nonobstant la douleur cuisante qu'il ressent au pied, le muet reprend sa couse. Le désir de sauver sa sœtir lui fait mépriser toute souffrance physique. Mais n'y a-t-il point folie à courir dans les ténèbres après quelqu'un que l'on ne voit pas et que l'on n'entend pas davantage ? Le pauvre garçon est désespéré. S'arrêtant pour écouter, il n'entend que le vagissement des flots au rivage. Il pense que le ravisseur est caché, et, n'obéissant qu'à son amour fraternel, il s'enfonce dans tous les buissons et descend dans tous les ruisseaux.

Quand le jour vint semer ses rayons dans le ciel, sur le fleuve et les montagnes, comme un laboureur matinal sème ses grains dans les sillons, le muet, presque fou de douleur et de

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regrets, cherchait encore, «ur 1& grèye déserte, «a sœur infortunée.

Le chef n'avait pas voulu laisser seule, dans la chaloupe, la petite Marie-Louise, quand il était venu rejoindre ses camades, près du bouquet d^aunes», après le cri jeté par le charlatan. Il l'avait prise dans ses bras, et remise à Chariot, qui était le plus fort de la bande.

Profitant de la chute du muet. Chariot s'était caché dans un épais fourré. Le muet passa deux fois à côté de lui. Par bonheur, dans sa fuite précipitée, le brigand avait perdu son pistolet. Sans cet accident, le pauvre pèlerin eut été lâcheineixt assassiné dans le taillis, et son corps serait tombé dans le ruisseau discret.

Les ravisseurs, dispersés comme des loups par les chasseurs qui les poursuivent, ne se retrouvèrent ensemble que dans la ville. Ils n'avaient marché que la nuit, se cachant avec précaution durant le jour qui suivit leur malheureuse expédition. Le premier qui revint au logis de Paméla fut le chef. Quelques heures après, Le maître d'éeole entra, soiri de Robert. Baoette se plaignait d'une insupportable doU'-

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leur à l'amoplate. Il avait Tépaule aussi noire que râmc. La rame avait faut sa marquée. Les trois scélérats erprimèrent leur profond regret de la perte da docteur. Us le croyaient mort De fait, il l'était à peu près. La raîxie lui avait brisé Tepine dorsale. Le chef paria lon^ gnement des remarquables qualités de son j,eune eoaaapagnon. Le maître d'école qui Tavait connu, tout enfant, renchérit sur le che^ et Robert qui le connaissait peu, le vanta bien davantage encore. Si voulez que l'on dise du bien de vous, mourez ! Alors vous ne portez plus ombrage aux jaloux.

Les trois brigands s'inquiétaient bien aussi de Chariot et de l'enfant. Cependant le vieux Saint Pierre ne désespérait pas de le voir arriver sain et sauf. 11 connaissait la prudence, la force et l'agilité de sou camarade. En effet la nuit suivante, pendant que les survivants délibèrent et se racontent les nouvelles du jour, le redoutable Chariot arrive. Sa figure est riante, son air triomphant. Il tient la petite Marie-Louise par la main. L'enfant à pleuré ; mais elle paraît un peu consolée.

A la vue du voleur et de l'enfant, il y a, dans la maison de Pam^la, d'ineffables transports de

joie. On serre la main de l'heureux bandit on embrasse la petite qui sourit avec des larmes : mais c'est le baiser du judas, le baiser de la trahison. Les questions se succèdent, comme dans la tempête, les vagues succèdent au vagues. Chariot ue peut parler de grand' chose. Il était resté caché tout le jour, ^t s'était rendu dans la ville à la faveur de la auit.

— Après tout, observe le maitre d'école, le «uccès, pour n'être pas aussi complet qu'on Feut désiré, n'est pas sans valeur.

—Si ce pauvre docteur arrivait maintenant, tout serait bien, ajoute le chef.

— Oui, continue Éobert, car la chaloupe ne nous coûte rien, et nous en trouvons toujours quand nous avons besoin.

Mais le docteur n'arriva point.

—11 ne faut pas que le chagrin nous fasse perdre la tête, et nous empêche de prendre an coup à notre heureux retour, repartit le chef.

— Nous prendrons aussi un verre à la santé 4e l'absent, observa le maître d'école.

Le rum fut apporté sur le plateau. Les scélérats burent longtemps : gaillards, il furent

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gais et jaseurs ; gris, il devinrent expansifs, gouailleurs et vantards ; ivres, 'ils se fâchèrent et voulurent se battre, ils se donnèrent la maiu et s'embrassèrent, ils s'attendrirent au souvenir du charlatan et se mirent à pleurer, ils s'endormirent et ronflèrent.

Le maître d'école, ivre comme ses compagnons, se lève, trébuchant ; tire de sa poche un long couteau à ressort dont il ouvre la lame aîgue,et s'approche, menaçant, de la petite Marie-Louise endormie sur une chaise. L'enfant, vaincue par la fatigue, reposait dans un sommeil profond. Mademoiselle Paméla, sortie des le soir de bonne heure, n'était pas encore rentrée, et personne ne s'était occupé de donner un lit à l'enfant. Le maître d'école se penche sur elle. Il rit d'un rire diabolique» La lame du couteau luit à la lumière de la chandelle. Le chef, Robert et Chariot, ronflent toujours en cuvant leur boisson. Avaitil envie de tuer la petite, ou, cédant à un de ces caprices inexplicables qui passent par la tète des gens ivres, voulait-il seulement lui faire peur ? 11 recule d'un pas comme pour mieux viser et donner plus de force à son couteau. Il ne rit plus, il a l'air féroce ; mais à son tour l'enfant endormie sourit doucement.

Accablé de fatigue, désespérant de retrou- Ter sa chère petite sœur, le muet était revenu chez M. Lepage. La pauvre Geneviève venait de partir, et les voisins remplissait encore la maison toute bouleversée ; ceux qui le virent arriver s'écrièrent.

— Voilà Tun de ces misérables ! prenons-le! enchaînons-le !...

Il n'eurent pas de peine à l'arrêter ; l'inibrtuné jeune homme vint au devant d'eux. Quelques uns voulaient l'assommer sur le champ.

— 11 n'est pas permis de se faira justice soimême, dit M. Lepage, gardons-le prisonnier en attendant qu'il soit remis à l'autorité.

— 11 s'est blessé, reprit quelqu'un, son pied saigne ; voilà pourquoi il n'a pu se saaver oomme les autres.

Le muet fit, en souriant avec douceur, un signe qui voulait dire : vous vous trompez.

— Est-ce qu'il ne parle pas demanda-t-on.

— Non répondit Lepage ; c'est ce muet qui a été cotidaumé deruièremout à cinq ans de pénitencier.

Un murmure de surprise s'éleva ; plusieurs dirent :

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-*Ge n'est pas étonnant alors qu'il enlève les enfants ne le laissons pas échapper.

Pendant que le maître d'école, rendu fou par l'ivresse, élevé pour le plonger dans le cœur de l'innocente enfant, son large couteau, la porte s'est ouverte sans bruit, et une ombre triste et lugubre est entrée. Le maître d'écolQ, tout à son crime, n'a rien entendu. L'ombre silencieuse s'avance vers lui, lève ses bras maigres, tend ses doigts nerveux comme l'écrevisse, ses mandibules, et au moment où le couteau s'abat sur l'ange endormi, saisit, comme une tenaille de fer, le cou dégagé de l'assassin. Sacette, surpris, laisse tomber l'arme fatale. L'ombre, vive comme l'éclair, la ramasse.

Alors menaçant à son tour le bandit sanguinaire, l'ombre lui crie : Monstre ! quel mal t'a

fait mon enfant? c'est mon enfant ! sa mère

me l'a donnée pour que j'en prenne soin sur la

terre ! Sauve-toi ! Je t'enfonce ce couteau

dans le cœur et, au lieu de sang, l'iniquité

coulera !

— Q-eneviève, dit le maître d'école...... ne

frappe pas ! écoute ! Je ne vouls#3 pas la

tuer , c'était pour lui faire peur rien

de plus !

— Va-t^n I . sors ! crie la foll6 en farwxr, ou je te déeliire en lambeaax !.....,

£k elle feûsait jouer Tarmo menaçante devant la figure livide de Tivrogne Il veut

éveiller ses banstarades : la pointe du couteau

lui tend rla lèvf^e. La folle s'irrite de plus en

plus, comme un feu que le vent attise. Elle

est horrible dans sa fureur. Le maître d'école

: effrayé se sauve. Elle le poursuit dans la rue,

. et le couteau tranchant effleure, de temps en

. temps, le dos du lâche qui se sauve. Tout à

coup elle s'arrête. Le maître d'école profite

de ce moment de répit pour s'esquiver. La

&Ue; revient sur ses pas et s'engage dans la

rue Saint Joseph. La porte de mademoiselle

Paméla est encore ouverte. Elle entre : Les

brigands enivrés ronflent toujours. Mais

l'enfant est disparue.

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