UNE MERC PARDONNE TOUJOURS
La corvée de hrayage était finie. La dernière poignée de lin s'était changée en filasse soy-
ease, et les derniers claquements des braies venaient de se taire dans Taicôve champêtre. Les jeunes gens oublièrent les fatigues de la journée dans 1^ danse et les jeux. Asselin leur avait promis une veillée : il tint parole. Nérée Hameiin qui ne jouait pas mal les cotillons et les gigues, rar le violon, vint avec ses sœurs et plusieur^ autres jeunesses du village rejoindre les brm/éurs. Picouaoc parut s'amiuser. plus que les autres. Son sobriquet fit rire toui; le miond«, et bien qu'il eud décliné so;d. vrai nom à Noémie Béla&ger, après avoir fait la^ sourde oreille aux questions des autres, on continua, par caprice ou fantaisie, à l^appeler monsieur Picounoc. On le fit chanter pour déliver un gage. C'était alors, et c'est encore la coutume, à la campagne, de se faire prier longtemps avant de se rendre aux vœi^x de la compagnie. Picounoc ne voulut pas déroger à cet usage ridicule. Il se fit prier : J'ai le rhume, disait-il à l'un ; je ne sais pas chanter ; répondait-il à l'autre. Je ne sais pas
une chanson, et cent raisons toutes- aussi
bonnes.
L'on insistait: Vous savez bien chanter
"Vous savez des chansons. Vous n'avez pas
le rhume Et que sais-je?
Ce fut Moémie qui triompha de son obstination. Les jeunes gens virent bien qu'il avait des intentions pour la jolie brune.
— Pour vous faire plaisir, mademoiselle, je vais chanter, dit-il ^
Noémie sourit ; ce n'était ni un sourire d'or^ gueil, ni un sourire de plaisir. ..Il y avait un peu de moquerie dans ce sourire. Picounoc ne chantait pas si mal que vous le pensez; mais il chantait du nez. N^'eut été sa voix nasillarde, on Peut admiré. Dans les chantier» il avait de la vogue : c'est que son répertoire était riche de chansonnettes grivoises, et que les voyageurs et les gens de cage prisent fort ce genre de poésie. Il redit, d'un ton plaintif ettraînant, uneromancequi fut jugée fort belle. Elle était d'une moralité bien douteuse, mais grâce à la naïveté de nos mœurs, on ne comprit que la partie sentimentale. J'ai maintes fois entendu, dans nos réunions honnêtes de la campagne, des chants grivois que tout le monde applaudissait, bien innocemment à coup sûr.
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Ficoonoc /eut envie de faire une déclaration d'amour à Noémie. Dans nos veillées, si l'on rencontre une charmante villageoise qui ne 43emble pas indifférente, on manœuvre de manière à se trouver près d'elle : on dérive, on louvoie, on refoule le courant, on met la voile, on la replie, selon les circonstances et les lieux. On n'a pas soif, et l'on se lève pour aller boire au seau, près de la porte ; les rayons de la lune argentent les vitres de la fenêtre, et l'on va dehors pour s'assurer que le temps est clair et que les étoiles brillent au ciel; le grand père arrive de l'écurie où tout est calme, et l'on va voir au chevaux, de crainte qu'il ne se détachent, sortent de leurs parcs et se donnent des accolades du bout du pied ; et toujours l'on a le soin de ne pas trouver la chaise que l'on rient de quitter, mais d'en prendre une autre auprès de la personne recherchée. Et alors, en rougissant, on bégaie une excuse, on demande pardon à la jeune fille de ce que l'on ose prendre la place qu'un autre plus à son goût devrait occuper. Et la jeune tille qui se doute bien de quelque chose, ne se défend pas d'un léger mouvement d'orgueil. Elle
pardonne de bon cœur si déjà l'imprudente
n'a pas fait quelque douce promesse.
Picounoc devenait amo^tenî* de Noémie.
Sans délicatesse, effronté plutôt que timide, nullement habitué à feindre, il ne dtsôimala point son admiration pour la belle jeune fille, et lui fit, datis'les termes les moins équivoques, une brûlante déclaration. Noémie Técouta, ne dit rien, et le laissa dans le doute, moins amer encore que le dédain. *
La veillée fut joyeuse jusque vers minuit. Alors, on entend au dehors la voix plaintive de Geneviève qui dit :
— Eendez-moi, pour Tamour de Dieu, l'enfant de la défunte Jean Letellier ! Si je ae
la retrouve pas, et si je ne la dépose point au pied de la croix, sur le haut de la côte, je serai
perdue ! , Oui je serai perdue ! Le sable
roulant m'entraîne iau fond de Pabîme !
Rendez- moi Marie-Louise ! rendez-moi Marie- Louise !
Elle vient regarder à la fenêtre, et sa figure paraît comme la figure d'une morte qui sort de sa tombe. Les jeunes filles ont peur. La folle continue :
— Si vous la cachez dans vos chambres noires, ou sous vos lits, ou derrière les portes,
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le bon Dieu vous punira^. Le bon Dieu voit partout, mais moi je ne vois ^alle :part ! Ah ! je vous en prie, rendez«^moi Fenfant pour que mon âme soit sauvée !
Elle ouvre la porte. Madame A«seliù s'avance au devant d'elle.
— Gretteviève, entre, tû vas coucher ici. j'ai un bon lit à te donner.
La folle la regarde d'un œil courroucé :
— Menteuse ! laisse-moi ! tu me ferais geler
comme tu faisais geler la petite Marie*Louise !.. Les lits que tu donnes aux autres sont le plancher nu. Tu me conduirais aux framboises pour m' égarer, comme tu as égaré l'enfant !.....
C'est toi qui l'as perdue ! .malheur ! malheur
à toi !
Et elle disparait.
Les divertissements furent suspendus. L'apparition lugubre de la folle avait troublé la fête, comme la pierre jetée dans l'arbre où chantent les oiseaux, trouble le concert aérien.
Asselin fumait sa pipe devant le foyer. Il avait appris la libération du muet, mais il ignorait encore l'enlèvement de la petite Marie Louise. Comme on le sait, il n'avait dit à per-
sonne ce qu'il connaiss^t de l'innocence de 6oa papille. Cependant sa discrétion n'avait servi de rien ; mille autres bouches avaient parlé ! la vue de Geneviève, devenue folle soudainement, loi causait une étrange inquiétude. Il soupçonnait un crime : on l'a dit. Il avait hâte de voir son beau-frère, et, tout en fumant, il se proposait de partir pour Québec le surlendemain. Sa femme, n'était guère moins soucieuse. Les veilleux s'aperçurent de l'anxiété des maîtres de la maison et se disposèrent à partir. Picounoc, acceptant l'hospitalité que lui avait offerte Asselin, ne partit que le lendemain.
L'ex-élève aimait trop Emmélie pour la croire coupable et douter de sa sincérité. Son bonheur s'était un moment assombri, comme un ciel d'azur, quand monte la fumée d'un volcan. Mais le volcan s'était calmé : le tonnerre qui grondait dans ses entrailles avait fait silence.
A l'heure même où Picounoc prenait congé de M. et de Madame Âsselin, le lendemain de la corvée, l'ex-élève s'embarquant dans un léger canot, traversait le fleuve et venait aborder
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tout vis-à-vis la maison où se cachaient ses amours. %
Picounoc passant chez Bélanger vit Noémie dans la fenêtre. Il entra, la jeune fille le reçut poliment, mais avec assez de froideur. Ils causèrent longtemps et le soir arrivait quand il se souvint de sa mère^ Il demanda à Noémie la permission de revenir.
— ^Je ne refuse de voir que les malhonnêtes gens, répondit-elle un peu fièrement.
Il est encore agréable de se promener dans les allées solitaires des jardins, aux beaux jours d'octobre, et de fouler aux pieds les feuilles jaunies que le vent a détachées et qui tapissent le sol. Tout porte à la rêverie : les dernières fleurs qui se penchent frileuses en donnant au soleil leur dernier sourire ; les rameaux dénudés qui ressemblent aux cordages des barques sans voiles, les soupirs de la brise fraîche qui semble pleurer en s'envolant, la pâleur du gazon qui se fane comme une vierge délaissée. L'aspect calme et mélancolique des champs inspire de douces et sérieuses réflexions. Les bois qui se dépouillent de leurs écharpes multicolores, et, nus, s'endorment d'un sommeil profond que seul le soleil du printemps pourra dissiper,
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nous invitent à songer à notre dernier sonimeil et à noai dépouiller des liens enchanteurs qui nou^s captivent encore. Ils nous rappellent que bientôt, ei^dorn^is dans notre froid tombeau, nous attendrons le soleil éternel qui réchauffera notre poussière, et nous fera renaître pour réternei printemps,
Emmélie et Tex-élève se promenaient vers le soir, dans le jardin nouvellement acquis par rhôteliève de La Colombe, Ëmmélie était triste. Comme un fer rouge que Ton tourne dana une plaie, unii amèrie pensée la tourmen^ tait toujours. Pauvre enfant! Elle, ne se croyait pas encore à Tabri des outrages des scélérate. Elle ne pouvait se défendre d'une vague terreur. £Uo mai^chait les yeux baissés et regard.â'ij: les feuilles mortes. Tout à coup elle fut tirée de sa rêverie par un cri parti de la maison. Ce n'était pas un cri de douleur, ni un cri d'anxiété, mais c'était une surprise étrange qui se manifestait. Emmélie et l'ex* élève s'élancèrent vers la porte. Un autre cri plus poignant et plus terrible que le premier fit retentir la maison. Emmélie tomba dans les bras de l'ex-élève :
— C'est lui! sauvez-moi! dit-elle.
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En entrant lellé s'était trouvée faœ à face avec Picounoc. Sa mère debout, pâle,, treinblante, ne peut reyemir de sa surprise à Taspect d'une pareille audace. 'Après un moment elle s-écrie : .
—Quoi ! vous osea venir àéi ? /
Picotihob sourit et ne bôùge pas. L'exélève, fermant ses poings, s'avance près de lui :
— Lâche ! dit-il, vil insulteur de femmes ! je n'espérais pas te faire payer sitôt ton infamie. En même temps il veut frapper le cynique garçon,- qui n'a pas de peine à parer le coup, car il est graifd de six pieds et l'ex-élève est de taille moyenne :
— Tu sais bien, Paul, que je te mettrais en charpie si je voulais ! répliq-ue l'inflexible Picounoc, pendant que l'ex-élève, aveugle de fureur, l'attaque avec la rage et la persistance du taon qui pique les flancs du taureau.
— Lâche ! hurle Paul Hamel, défends-toi donc ! Si je ne suis pas capable de te battre à coups de poings je te battrai à coups de bâton! J'ai juré que je la vengerais!
— La venger de quoi ?...Nel'ai-je pas respectée?
— Ah ! Dieu la protégeait !...
— Dieu a eu pitié de moi aussi, car ma douleur, mon désespoir seraient irrémédiables !
Emmélie, se séparant de Tex-élève, a jeté ses bras autour du cou de sa mère, et toutes deux la mère et la fille, hors d'elles-mêmes, regardent, sans pouvoir parler, sans pouvoir agir, la lutte des jeunes gens.
— Tu es fou, reprend Picounoc, de traiter ainsi ton vieil ami, pour une fredaine qu'il n'a pas commise, après tout.
— Lâche ! reprend Tex-élève^ je Taime ! comprends-tu ? je l'aime !...elle est ma fiancée !...
— Elle est ma sœur 1 répond Picounoc d'une voix émue
— Tu mens ! dit l' ex-élève.
— Lui ! s'écrient les deux femmes.
Il y eut un instant de silence et d'émoi terribles. Picounoc regarde sa mère et sa sœur, assises toutes deux tremblantes et folles de terreur. Il s'approche d'elles en chancelant comme un homme ivre, et tombe à genoux à leurs pieds. *
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— Pardon ! s'écrie-t-il, et il éclate en sanglots..
Le silence qui succède a quelque chose d'épouvantable
Es-tu vraiment mon fils ? demande la mère, d'un accent plein d'amertume.
— Oui ! répond Picounoc, je suis Pierre- Enoch, parti il y a quinze ans...
Et il dit le nom de son père et le nom de famille de sa mère, et une foule d'incidents de son enfance.... La mère pleure, et ses sanglots sont bien amers. ..Elle ne peut dire qu'un mot : que je suis malheureuse !...
Emmélie, atterrée, sans voix et sans larmes, l'œil égaré, ressemble à une insensée. Elle paraît ne plus se rendre compte de ce qui se passe autour d'elle. L'ex-élève attend, dans la stupéfaction, le dénouement de cette terrible tragédie. A la fin on entend une voix faible et saccadée qui murmure :
—Une mère pardonne toujours....
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