‹ Le pèlerin de Sainte-Anne (volume 3)Chapitre 43 sur 50 · LE MUET CONTINUE SON PÈLERINAGE · texte numérisé non relu

LE MUET CONTINUE SON PÈLERINAGE

Le pèlerin eut un iùstafit regret d'être revenu à la maison de ses hôtes, car la colère et et les menaces des habitants accourus aux cris de madame Lepage, n^ présageaient rien de bon. Il craignit pour sa vie. L'aveugle fureur du peuple est traître.. Il faut la redouter Cependant l'infortuné garçon ne perdit point sa sérénité. 11 attendit en invoquant le Seigneur. Et quand la première effervescence se fut un peu calmée, il attira, par des signes, les gens sur le rivage, et les conduisit à la talle d'aunes où il s'était caché pour surprendre les voleurs. En arrivant ils aperçurent un corps meurtri gisant sur la grève.

—C'est le docteur qui vend sur le marché, dirent quelques habitants.

—C'est, en effet, le débitant de sirop de la vie éternelle reprirent les autres.

— Il est mort !

— Heureusement que j'ai encore deux fioles de son sirop ! dit, les larmes aux yeux, une boniie femme du voisinage !

— Lui? c'est éionnaut! disfât-oii d'un côté. D'autre part on observait : On ne connaît p^s le monde.

Le muet ramassa l'une des rames et fit le geste de quelqu'un qui frappe un grand coup

— C'est vous qui l'avez tué ? demande-t-on avec étonnement.

Il fait signe que oui.

Vous n'êtes donc pas de la bande ?

— Mon, répond-il d'un. mouvement de tête.

— Il faut toujours bien avoir pitié de ce cadavre, dit Lepage : les morts sont sacrés.

Et les habitants soulèvent le charlatan pour l'emporter à la maison-. Une plainte se fait entendre.

— Il n'est pas mort ! s'écrie-t on.

— Tant mieux ! reprend une femme, il pourra faire son acte de contrition.

Le charlatan fut apporté à la maison et déposé sur un lit

AU même moment passait, revenant de la ville, le postillon de%la côte Beaupré.

— Savez-vous la nouvelle ? demande-t-il à M. Lepage, et il arrête son cheval à la porte de la maison remplie de monde.

—Non! qu'y a-t-il?

Le jeune homme muet qui devait aller au pénitencier pour cinq ans, a été mis en liberté.

— Vraiment ? mais pourquoi ?

— Son innocence a été reconnue. 11 est la victime d'une bande de voleurs.

— Le brave habitant ne revenait point de sa surprise. Le postillon raconte ce qu'il connaît de l'enquête nouvelle et comment le peuple a forcé les . portes de la prison. A son lour Lepage rapporte \es événements de la nuit. Il dit que le muet est soupçonné, et qu'il va être gardé à vue jusqu'à ce qu'il soit livré aux autorités.

— Vous avez affaire à la même bande de scélérats, rien de plus sûr, répond le postillon ; vous pouvez laisser le muet s'en aller en toute liberté. Le charlatan et lui n'appartiennent pas à la même société, puisque l'un a tué l'autre

OU à peu près. Au reste il sera toujours facile de Tarrêter, avec une langue on va loin, mais....

Le postillon n'acheva pas sa juste observation, fouetta son cheval et partit.

Les habitants, satisfaits des renseignements et des conseils du postillon, permirent au pèlerin de s'éloigner.

Il partit et se dirigea, bénissant Dieu, vers le sanctuaire de la bonne Sainte Anne.

Voyant que le bruit qu'il faisait dans sa chambre au grenier était inutile, et ne servait qu'à mécontenter M. Lepage, le muet avait pris un autre moyen de déranger les projets des voleurs. Au reste il s'était dit : Je ne ferai, par ce moyen, que retarder l'exécution de leur infâme dessein, et ils reviendront plus tard. II pensa que s'il pouvait les surprendre, les attaquer et en blesser quelqu'un, la justice, guidée par des indices certains, étendrait son bras sur tous les coupables. Alors il ouvrit la petite fenêtre du grenier. Cette fenêtre donnait sur le jardin. 11 n'y avait point de passage de ce côté. Il prit ses draps de toile, les noua l'un à l'autre par les coins, et les attacha à la sablière, au-dessous de la fenêtre. Il se

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giissa le long de ce cordage nouveau et d-escendit.

Tout autour les arbres fruitiers mêlaient leurs rameaux touflFas. Il se blottit sous les pruniers en attendant l'arrivée des^ brigands. Il était là depuis une demi-heure quand il enteftdit le bruit de leurs pas. Ils arrivèrent. Le muet, regardant dans l'obscurité, à travers les perchas de la clôture, les vît s'arrêter un instant à la porte. 11 les vit repartir bientôt et franchir la clôture du jardin... Il avait peur d'être découvert, et ne bougeait pas. Le calme était profond autour de lui. Les voleurs en apercevant les draps blancs qui flottaient au vent dirent :

— Voilà une drôle de façon de faire sécher le linge ! *

Ils croyaient que c'étaient des couvertures nouvellement lavées, que la blanchisseuse avait ainsi accrochées pour faire sécher au vent. La porte de la maison s'ouvrit et Chariot vint chercher ses complices qui se tenaient tout prêts, debout au coin de la maison. Ils entrèrent. Alors le muet courut à la chaloupe, enleva rames et voiles, Comme il l'aviait prémédité, et, debout, au

bord d» la talle d'aunes, il attendit, une rame à la main. Comme on Ta vu, il n'attendit pas en vain.

M. Lepage avait envoyé quelqu'un pour suivre l'infoftunée G-enevière et la ramener dès qu'elle consentirait à revenir. Elle se rendit à Québec, s'arrêtant souvent pour demander la petite Marie-Louise aux habitants étonnés de son étrange folie. Elle erra dans les rues, arrêtant tous les i>assants et leur demandant à tous, Tentant qu'elle avait perdue. Les gens se détournaient en souriant de pitié, La nuit arriva. Elle est noire dans la plupart des rues de Québec, quand la lune ne prête pas aux habitants sa bienfaisante lumière. Cette nuit-là, la lune ne vagabondait point. Elle s'était couchée de bonne heure. Geneviève ne voulut entrer nulle part. Son gardien la suivait toujours, et toujours la suppliait de revenir chez M. Lapage. La pauvre folle marchait toujours :

—Attends ! attends, disait-elle, je m'en retourne dans une minute : il faut quti j'aille voir là, dans cette rue

Elle entrait dans la rue Saint Joseph. Elle se rendit à la porte de mademoiselle Racette,

regarda par la fenêtre et vit Tinfâme maître d'école menacer, de son couteau, rinnoccnte enfant endormie sur sa chaise. Elle entra

doucement, doucement et de ses doigts

perçants, saisit, comme Ton sait, la gorge da brigand

Pendant qu'elle poursuit le maître d'école, celui qui est chargé de veiller sur elle reconnaît la petite Marie-Louise, entre, la prend dans ses bras, et s'en retourne triomphant. Il veut retrouver la malheureuse Geneviève:

il s'égare. Désespérant de la rejoindre durant la nuit ; il reprend le chemin du Château. Richer, emmenant, joyeux, l'enfant mystérieusement sauvée. 11 se promettait de revenir dans le cours de la journée prochaine, chercher de force ou de gré la pauvre folle. Le lendemain, G-eneviève s'acheminait, désespérée, vers Lotbinière. Et toujours en marchant elle appelait sa jeune amie, et les gens se

détournaient pour la voir.

Deux jours plus tard, elle arrivait à la braie-

rie du ruisseau de Gragné, où nous l'avons vue

faire des menaces à Asselin, où nous l'avons

entendue chanter son refrain douloureux.

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