LA PAROLE VAUT MIEUX QUE LE SIGNE
La folle, tonjoFtirs penchée ati-dèsstis de la berge, regarde s'approcher datts lai lùtiiièl^e de la tune, sur le lit à demi-desséohé du ruisseau, les deux assassins.
— Attends-nous, répète le chef, nous allons te rendre la petite Marie-Louise, Elle est ici couchée sous les feuillages.
Quand il est assez près d'elle, il tire de sa ceinture un pistolet chargé. La fôUe, immobile, contracte ses prunelles pour mieux voir.... Le chef allonge le bras et vise au cœur de rinfortunée. Racette dit à son complice : J'aimerais mieux la prendre vive ; hous la tuerons ensuite.
Le chef baisse son arme : Viehs, reprend-il, descends ! nôui^ ne sommies pas capables dcv monter Tenftint datts »os bras.
LE PÈLERm D£ SAINTS ANNE. 271
La folle part d'un gfattd éclat de rire. —Je tiré î dit Saînt-Pierre.
— Elle va descendre, répond le maître d*é* cole.
La folle rît tonjonr».
— Elle peut nous faire pendre, repart le chef en relevant son arme.
La folle se rdtired'ti» pas en arrière.
— 'Faites comtiie vèus voudrez, dit Racette.
Le coup retentit. IJn cri s'élève ; il est suivi d*an rire strident, et la folle disparaît. Les deux misérables la poursitivent en vain. Ils la voient de loin, au clair de la luûe, s'enfuir comme un fantôme dans les champs solitaire?, et, de temps en temps, l'écho leur apporte des sons clairs et entrecoupés qui ressemblent à un rire sinistre.
Q-eneviève se retirait d'ordinaire chez M. Bélanger. Elle revint frapper à la porte de l'honnête maison. Elle était pâle, haletante, bouleversée* Un moment elle riait aux éclats,. le montent d'après elle sanglotait. Mddamé Bélanger lui donna les meilleurs soins et la fit mettre au lit. Le lendemaiuj la pattvre folle
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resta sur sa conche iièvrense toate la journée. Le dimanche, M. Bélanger garda la maison, et sa femme et Noémie allèrent à la messe, car elles auraient eu peur à rester seules arec Tinfortunée Q-eneviève. Dans Taprès-diner la folle sortit. Elle s'envint chez Asselin.
— G-eneviève ! voici Geneviève ! dirent les gens.
Elle entre. Elle parait avoir peur de la foule qui remplit l'appartement : Pour l'amour de Dieu, commence-t-elle d'une voix plaintive,
rendez-la moi ! Je ne lui ferai pas de mal....
je l'embrasserai je la presserai sur mon
cœur et je la porterai au pied de la croix,
si^r la côte de sabie J'ai promis à sa mère
dp la sauver ! Si je ne la sauve pas, voyez vous, je serai damnée, et j'irai me coucher dans la tombe du ruisseau !
Elle se met à pleurer. M. Lepage s'avance vers elle : Geneviève ! Geneviève 1 allons ! reconnais-moi: la petite est trouvée
— M. Lepage ! M. Lepage ! repart la folle en levant les mainfe au ciel .La petite estelle dans la tombe du ruisseau? L'eau qui coule va la noyer !
— Marie-Louise est ici ; ta vas la vdir, tiens, regarde!
L'enfant venait d'une autre chambre avec ses petites cousines :
— Ah ! mon Dieu I mon Dieu ! s'écrie la pauvre folle en se précipitant sur Tenfant Qu'elle enlève dans ses bras et couvre de baisers Marie-Louise ! dit-elle, Marie- Louise ! ta mère va m'aimer ! Je vais être
sauvée ! Viens! je t'emporte sur la côte de
sable Je vais aller te déposer au pied de
la croix !....•. C'est ta mère qui me Ta dit!
Et elle s'élance vers la porte avec l'enfant dans ses bras. Tout le monde est dans la stupéfaction.
— Arrête ! Geneviève, arrête ! dit M. Lepage,
en la retenant par un bras Attends-moi !
nous nous en irons ensemble.
La folle éclate de rire et serre plus fort la petite qui cherche à s'échapper : Vous ne me l'ôterez plus ! hurle-t-elle, personne ne l'aura !
Je la garderai bien ! Je ne dormirai plus
jamais, afin de veiller sur son sommeil !.
Mais laissez-moi donc aller, le sable roule au fond de l'abîme, et le monstre m'appelle.
%74 LE PtaBA«< D£ ^^mm AI»M£.
To.us les ye,ttjc ^^ fixant m^ te maître d'école, qui demeurent comme paralysé par la terreur. La foile regarde par instinct, du côté où regardent les autres. Elle aperçoit .Raçette :
Sauvez l'enfant ! sauvez-moi! sauvez nous
Il va me la ravir encore ! reprend-elle. Il va
la jeter dans la tombô dti ruisseau ! J'ai
peur ! Sainte mère de 'Marie-Louise, secourezmoi ! Il sourit !..... il m'appelle au fond
du gouffre ! Ghassez-le donc! il va souiller
vos filles ! Chassez-lè donc ! il va ravir vos
enfants ! Vous n'aimez donc pas vos fiHes
<jui sont pures comme des lis, vos enfants qui ressemblent aux anges? Va-t-en ! entendstu ? va-t-en !
La fureur s'allume dans ses yeux, ses cheveux se tordent sur sa tête, Técmne de Ja rage borde ses lèvres comme le rapport de la mer borde le rivage. Bien des personnes tremblent d'effroi. Noémie se serre contre le pèlerin.
— Ne crains rien, diç 1^ jçun^ bomïn« ; cette fille a aussi une vçngeaace à tirer du maître d'école.
Qvi^Iqttçs nm dirent à Kaœtte 4e sortir. Marie-Lauioie dQ^and^, dç tsa petite yoix cJu^r-
Lï PftLERm ]» SAINTB AITNE. 275*
matité à U pauvre Geneviève, de la Jaiséei' en liberté; mais QerieViévé Té touffe dans une atteinte de plus en plus violente. Chacun totiT à tout, par des pairol^ affectueuses, s' efforce de faire entetidre raison à Tinsensée. Elle reste iiiipitbyafble. Il faut la saisir, et lui arracher de force, pendant qu'elle écume de rage, l'enfant éponvantée qui pleure. Pour tromper son implacable protectrice, on fait sortir Porpheline par la porte de devant et on la ramène secrètement par la porte de derrière. La folle, reiMlue à la liberté, Vélance dehors en criant : Marie-Louise ! Marie-Louise ! Marie- . Louise !
L'apparition itiopportune de Tinforunée Q-e» neviève produisit ujie émotion pénible. Le maître» d'école se glissa furtivement eu dehors delà pièce. II. regrettait le complot transe contre le pèlerin, pour sauver la vie de ses nouveaux compagnons. Il commençait à voir qu'on s'ét-ait bâté de le compromeltre en lui donnant un rôle dangereux à jouer. Un moment il Fut tenté de faire des aveux et d'em* . pêcher, aux dépens de sa réputation et au risque de sa vie, un cririie affteux, La honte leretint : Je suisrendu trop loin pour reculer, pensa-t-il, laissons faire, advienne que pourra.
27^ LE PÈLERIN DS BAINT& ANtfB.
Chacun s'en alla chez sou M. Lepage resta avec sa protégée chez Asselin. Le pèlerin accompagna chez elle la jolie Noémie. Ils passèrent la soirée, Tan près de Tautre, causant de choses bien tendres, échangeant de doux regards, et mêlant d'adorables sourires. L'exélève retourna vers sa fidèle Emmélie. Picounoc, Tair repentant, revint s'asseoir près de sa mère malade. Fendant la nuit le maître d'école, portant des provisions dans un sac de tofle, se rendit à la cave où dormait, sur une botte de paille fraîche, lé chef des voleurs^ Les deux vauriens eurent un long entretien que ne révéla point le caveau discret.
Quand le jour fut levé, M. Lepage fit ses préparatifs de départ. Les bateaux avaient fait la criée pour six heures du matin. Les habitants, dès cinq heures, passaient déjà, conduisant de lourdes charretées de grain. Cependant <3-eneviève, disparue depuis la veille, ne revenait point. Elle avait passé la nuit dehors, car ceux qui d'ordinaire lui donnaient asile, ne l'hébergèrent point cette nuit-là.
M. Lepage ne pouvait prolonger davantage sa promenade: beaucoup de grain javelé
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Pouvait être gâté par Teau, si le& mauvais temps, fréquents rautomne, prenaient avant qu'il fut engerbé et serré. Le cultivateur doit, plus que tout autre, mettre à profit tous les instants. 11 a souvent lieu de regretter, aux jours de pluie, les heures qu'il a perdues quand le temps était beau. M. Lepage ressentit du chagrin en songeant à la pauvre folle qui cherchait encore Fenfant retrouvée. Il pria les gens du voisinage d'en prendre soin, et promit de revenir la chercher un peu plus tard. Les adieux de Marie-Louise et du pèlerin furent touchants. La jeune fille, pourtant, ne comprenait guère la profondeur de l'attachement que lui portait son frère. Elle ne le connaissait que depuis quelques jours : elle ne fie souvenait plus, que d'une manière vague, du temps qu'ils avaient passé ensemble sous la tutelle de leur oncle. Mais lai, le pèlerin, il n'avait rien oublié ; il aimait sa sœur d'une amitié vive, constante, inaltérable, parce qu'elle avait souff*ert, parce que la même infortune avait d'abord empoisonné leurs jours, parce qu'il était plus fort et plus âgé qu'elle, et qu'il l'avait sauvée deux fois de la mort.
Imposant silence à son. ressentiment, ornant
sa bouc^ie hypocrite d'uii Jaux acMirife, v^Uimi sq¥ls^uIle Hidi^r6nce affsietée la laalioe de se» yeuxi la femme d'Sosèbe adiFasaa quelques pa2:oie6 bi^iiTeâli^Dtes s^u pèlaria qui se disposait à sortir, vers le soir, pour se rendre auprès de Noémie. Joseph, charmé de ce changement subit, se plut à causer avec sa tante. £lie en vint adroitement à lui parler de la magni^ue sucrerie qui bordait le ruisseau : Tu ne la reconnaitrais point, dit-elle, tant les érables ont grandi depuis n^uf ans. Le bois est sarclé : on dirait un bocage. Les voituies pourraient circuler entre les arbres. C'est la plus belle érablière de toute la paroisse. L'été, les jeunes gens y font faire des diners champêtres. Ton oncle en a pris soin comme de son propre bien. Le ruisseau, nettoyé, coule une eau fraîche. Vas-y, cela en vaut la peine.
— Oui, ma tante, déjà je me suis proposé de faire une petite promenade de ce côté. J'aurais voulu y conduire Marie-Louise. Elle aurait trouvé joli ce ruisseau ; les grands bois auraient frappé sa jeune imagination
— La cave est bien conservée, reprit la tante malhonnête ; tu te souviens de la cave à patates, sur la côte du ruisseau ? Nous
LS PÈLJËAIN DE 6A1KT£ A^Nfi. 279
y mettons des patates chaque aatomne. EUes s'y coaservent bieB. Nous en mettrons encore cette anné« : il faiidra voir cependant si elle est en bon état. Tu pourras peut-être t* asBurer de eeia toi-même.
— Sans doute, répondit le jeune garçon qui ne soupçoiinalt ai^içuneipent les traîtres desseins d^ sa tante. Je m'y rendrai ce soir même ; il me tarde de faire le tour de cette terre que mon pauvre père a tant 4e fpis arrosée de ses sueurs.
—Tain pèf e ue i'a p^ t^v^e Igo^gtemp^ <îatt^ propriété : quan4 U est n^opt il xlû la possédait que depw/9 trois ans. N« t^ soaviei^-tfi pas d'avoir demiçuré, vis-à-vis d'ici, au bord de l'eau ?
— Il me semble, en effet, que je m'en souviens.
—Cette terre du bord de l'eau était la' (erre paternelle. 0*est là que tes ancêtres ont vécu et sont morts.
Le pèlerin sortit tout à fait charmé de la bonne humeur de sa tante. Il se rendit chez M. Bélanger. Noémie s'en allait voir sa jeune amie Antoinette Delorme que le médecin ve-
nait de condamner, mais qui, pour cela peutêtre, ne devait pas mourir de longtemps encore. Noémie voulut retarder son départ, et même remettre sa visite au lendemain matin. Mais le pèlerin ne le permit point et sollicita de la jeune fille Thonneur de l'accompaffner. Noémie se donna bien garde de rejeter une prière qui lui causait un vif plaisir. Les deux amoureux partirent à pied, sur le bord du che> min sec et poudreux comme au temps de la chaleur. Les champs étaient remplis de moissonneurs. On entendait les cris des conducteurs de charettes qui gourmandaient les chevaux paresseux ou brouillons. Il y a, à l'approche du triste et morne hiver, un redaublement de vie, à l'approche du soir un redoublement d'éclat dans le soleil. Joseph et Noémie passèrent devant la maison fermée de défaut Jean Letellier. Des souvenirs en foule inondèrent leurs esprits. Ils s'arrêtèrent pour se recueillir. Leurs regards plongèrent par les fenêtres dans les appartements déserts. C'est là que naguère, tous deux muets, silencieux ils étaient venus, entraînés, lui par l'invincible besoin de revoir ces lieux encore tout empreints des traces bénies de sa mère et de son père, elle
Le PÈLBRIN DE 8AINTB ANNE. 281
par Fascehdant merveilleux du jeûne homme en pleurs.
— 0 Noémie, dit le pèlerin en pressant la main de la compatissante enfant, o M oémie, tu ne sauras jamais ce que j'ai souflfert dans cette chambre, quand nous y sommes venus ensemble, l'autre fois, et tu ne comprendras jamais la joie que j'y ai goûtée!. ..ce que j'ai souffert en me voyant dans l'impossibilité de dire qui j'étais, de rappeler ce que j'avais vu se passer à la mort de ma mère, de raconter toutes ces choses de l'enfance qui me revenaient
à. l'esprit si nombreuses et si charmantes !
ce que j'ai goûté de joie, en voyant tout à coup que tu me comprenais, que tu me devinais, que tu disais mon nom que je ne pouvais pas te dire!...OhJ jamais, je noublierai ce moment!
Jamais je n'oublierai, non plus, reprit Noémie, les émotions qu'alors j'ai ressenties!
jamais, non plus, je ne pourrai bien m'en rendre
compte! C'est comme un rêve qui nous
échappe au réveil. Je sais que j'étais heureuse et que je pleurais avec toi
— Noémie, je ne pouvais pas alors te dire
282 LE PilaERIN DB SikINTB ANKS.
ce qui se pajssaat dans mon âme ;...... me»
regards seuls me trahissaient, et j'étais sans
espoir! Gomment aîtner un misérable qui
ne peut pas vous faire entendre ces doux serments qui résonnent^ comme unç harmonie divine, aux oreilies et jusqu'au fond da cœur de l'objet aimé V... ...Oh! que j'étais
malheureux, Noémie! que j'étais malheureux! car je t'aimais, vois-tu, je t'aimais!
La jeune tille baissait les yeux avec grâce.
— Tu avais pitié de moi, ^e^t*être, ccmtinUa
le pèlerin, mais ttt ne m'aimai» point ! tu
ne pouvais pas m'aimèr! Maintenant que
je parle ; maintenant que tu sais que je ne suis ni un voleur, ni uU malhonnête homme ; maintenant que tu sais que je suis ton compagnon d'enfance, ton vieil ami ; maintenant que tu sais que je t'aime, Noémie, m'atmes-tù ?
La jeune fille serra la main du pèlerin. Un aveu suave tomba de ses lèvres: Je t'aime !... dit-elle timidement et bien bas. Mais le jeune homme entendit. N'eut-il pas' entendu, qu'il eut bien compris le serrement de inain timide, léger, ravissatit qui fît courir Un frisson d'ivresse dans toutes ses veines.
Totis. dwx, on $i}6ne6, ilç .^'éloigaèrent dé:
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