‹ Le pèlerin de Sainte-Anne (volume 3)Chapitre 46 sur 50 · V LA CAVE · texte numérisé non relu

V LA CAVE

Le pèlerin accompagna Noémie. Ils marchèrent leniemBnt, bien lentement, et la route^ n^algré cela^ leuT parut fort courte.

. Le soleil c<mchant briJIe comme anQ lampe d'9x au sommet des moutagnes bleuâs, et ses * rayons. qui traverseat de légers nuages blafards, paraissent comme les chaînes de diamant qui suspendent au ciel cette lampe merveilleuse. Un souffle frais passe dans Tair et sèche le front humide des laboureurs. Par intervalle Yovi entend le beuglement des génisses au milieu d^ gras pâturages, les henaisseimients . des chevaux qui se saluent de loin, et les bêleili^ts timides des agneaux., Le pèlerin, ivre de bonheur, s'en revient en songeant à sa bienaâmée. Quand ou aime et que Ton ost aimé, ToQ fuit le tumulte et le monde, , et Ton se plnit dansl^. solitio^^* Tout qe qui n'est pas-

284 Li PiLBRIN D£ SAINTE ANNE.

Tamour paraît insipide, et le reste de la terre ne vaat pas le petit coin du monde, humble et retiré, où l'on a trouvé le bonheur. Bêyeur, il franchit la clôture de perches qui borde le chemin, vis-à-vis la maison de son défunt père, ot s'achemine, par le chemin tracé dans la prairie, vers Férablière. /

Le chef des voleurs et le maître d'école étaient tous deux enfermés dans la cave de terre, sur le bord du ruisseau. Le vieux Saint Pierre ne voulut pas laisser sortir son complice. 11 voulait qu'ils fussent solidaires du crime. Racette dissimulait mal sa terreur et se» regrets.

Le chef avait pratiqué dans un côté du caveau une petite ouverture. Cet ouverture donnait sur le sentier où passaient Ceux qui descendaient vers le ruisseau. De temps à autre, sortant la tête en dehors de la cave, ou par la porte jetée comme une trappe sur le dessus, les deux brigands regardaient, dans le clos moissonné,si par hasard Joseph ne venait point. Le soleil du midi avait laissé tomber quelques <^hauds rayons dans la cave sombre, le soleil couchant n'y entra point. Tout à coup Saint Pierre qui venait d'élever sa tête de monstre :au*deBSus de la porte, s'écria : le voici !

— Eacette regarda à son tour. C'était bien lui ! c'était l'orphelin qui venait, tout à son amour, tout à son bonheur, vers la cave dangereuse. Les brigands s'enfoncèrent sous la voûte épaisse, feriiièrent la trappe, et se donnèrent la main dans une anxiété terrible. Le maître d'école tremblait. Il s'assit dans un coin, s'adossant aux pièces pourries. L^ chef prit le fusil, en fourra le ct^non dans la meurtrièrenouvelle, et, le doigt sur la gâchette, l'œil fixé sur le sentier, il attendit.

Le pèlerin regarde, de loin, la forêt d'érables qui déroule son voile gris de l'autre côté du ruisseau. L'image de la belle Noémie ,est toujours devant ses. yeux. Qn dirait qu'elle l'appelle et qu'il la suit. Il voit glisser une ombre, blanche à travers les troncs noueux. C'est la folle qui revient à la fosse mystérieuse» Il ne s'aperçoit pas que le soleil est descendu derrière les Laurentides ; il ne voit pas remuer,, dans l'ouverture de la cave, la bouche menaçante du fusil braqué sur lui. L'arme meurtrière tourne lentement à mesure qu'il avance. Le vieux brigand attend que sa victime soit plus près de la côte, plus près de sa tombe humide

286 tfi FèLtatN DE dAÎNtS aKnb.

Les ténèbres sont pr^lbnâ^ee aatoar des meurtriers. Seul, par rcaverture nQa^^lle, un rayon de lamière entre, comme on dard infenaçant on comoie l'œil de Dieu^ <laH8 .oette ombi^ épaisse, et traverse d'osatre en twÉitre la oave obscure.

Joseph, souriant à la solitude qui l'étïvifoïine, s'arrête sur le i^ord salblontieuî du Cents d'eau. La teconnaissance envers Dieu s^uiiîtà Tamolrr dans son âme repentante, n tombe à genobz. Au moment où il se prostetne pour aidoret le ' Seigtneur mis&ri^ebrdieux, une sourde détonaiimi gronde. La folt^, de l-aûtte daté An ruisseau, s^écrié :

—La tombe èîst eficoito ride !...Matié-Lotiîse ! Marie- Louise !...Pôur qui ce sépulcre étrange ?

Marîe-Louîse ! Marie-Lduise ! Les corbeaux

ise rassemblent au-dessus du cadiavre que la

terre bénite ne recouvre pas! Mallienr à

-ceux qui traînent dans la fange la robe bl&nche

des vierges ! M«rie-Louise ! Marie^Lonise '

Malheur à ceux qui vendent leur âm^

pour un peu d'or! Màlhonr à eevEt qui se

sachent pour surprendTe leurs ennemis !

Malheur à cenx qtti se servent de l'épée, ils

périront par Tépée ! Marie-Louise ! Mari^

Louise ! Marie-Louise t

elie.ç^eufQUce d^^s, la foirêt

Trompé par le mouvement imprièvu du pèlerin qui s'agenouille, r.assassin tire trop haut et la balle sifflante se perd au loin. Au bruit de la détonation le jeune homme détourne la tête. Il voit, à quejqueb verges de lui, la cave noire et pesante trembler comme les épaules d*un vieillard. Une légère fumée s'échappe par les fissures, comme une fine poussière, et se dissipe dans Tair. Le bruit, sourd se prolonge: il est suivi d'un craquement sinistre.

Le cavçau ^'écroulait

Le pètejciQ surpris se. dit à loi-EDème et presq^uie à vpix haute: C'^st heureux que je ne é^ois pas entré dans, cette cave !

Il axait eu rni iiustànt l'idée de l'aller visiter^ afin* diohéir à l'intention de sa tante; mais J'hnnre avancée ne pemnattant plu» de la bien examiner, il «'était dit : j'y reviendrai demain, et passa outre. Son attention fut tont-iWcoup appelée ailleurs par Us paroles étranges de la folie. Il la vit d^abord'se pencher vers le Tuis^oôtt, puis ensuite se perdre, sous là ramure

288 LE PËLEBiN DE éÀll^É ANNX.

fantastique. Il 8*apeTçut que le lit du ruisseau avait été creusé depuis peU sur un espace de quelques pied: Est-ce là, pensa-t-il, ce qu'elle appelle la tombe?

11 descendit. La largeur et la longeur de ce trou le faisaient, en effet, ressembler à la fosse que l'on creuse dans le cimetière. L'orphelin 4se perdit en conjectures. Il ne put deviner l'objet de ce travail nouveau. Ses rêves gracieux s'étaient envolés comme un essaim timide. Un sentiment de tristesse douce et vague s'emparait de ses esprits. L'écroulement de la cave où il aurait pu trouver la mort, les paroles extravagante de la fille infortunée, le silence des bois, l'aspect de cette fosse béante, tout le portait à la mélancolie, et jetait le trouble dans son âme. Pourtant i\ ne savait pas à quel danger terrible il venait d'échapper en se jetant à genoux. Il revint à la maison de son tuteur. Plusieurs voisins, pour se reposer des fatigues de la journée, fumaient leur pipe avec Asselin tout en jasant de mille choses. Le pèlerin^ raconta qu'il venait de faire un tour sur le Jiaut de la terre. Madame Eusèbe tressaillit, mais personne ne s'en aperçut. Il dit qu'il avait TU la folle, et répéta ses étranges phrases; que

LE PÈLKRIK: DE SAINTS AMNX. 28S

le cave s'était écroulée pendant qn'ik étdt là, sur la berge du ruisseau ; qu'il avait eu envie <l'y entrer en passant. Madame Asselin ne put réprimer un cri. Le pèlerin pensa que sa tante s'apitoyait sur le danger qu'il avait couru.

— Ne craignez rien, ma tante, lai dit-il en souriant, vous voyez que je suis sain et sauf.

Eusèbe, prenant la parole, avoua que cela ne le surprenait nullement, vu que la charpente de cette cave était toute pourrie,et que le poteau qui la soutenait au milieu, pliait depuis longtemps sous le poids de la terreT Joseph retrarda sa tante avec étonneraent. Elle était blanche comme la chaux des cloisons. Un amer soupçon traversa son esprit ; il le chassa comme une mauvaise pensée. Après un moment il demanda à son oncle pourquoi Ton avait creusé, dans le lit du ruisseau, un trou de la forme et de la grandeur d'une fosse.

—Je ne sais pas ce que tu veux dire, répondit l'oncle surpris.

— G'est sans doute la tombe du ruisseau dont parle toujours la folle, reprit le pèlerin*

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