XXVIII
Le matin qui suivit la nuit du vol, dès le point du jour, André Page, du Cap-Santé, alla visiter sa ligne, sur la batture.
Il examina chaque empile, faisant ghsser la
corde, et rejetant de l'autre côté de l'embarcation, l'hameçon tout récemment garni d'un ver grouillant. Son visage s'épanouissait de plaisir quand une anguille captive décrivait cent orbes pour fuir le fer qui la perçait et s'enfoncer dans l'onde vaseuse, Quand sa tâche fut terminée il reprit l'aviron. Alors il aperçut un canot qui descendait à la dérive. 11 rama vers ce canot qu'emportait le courant. Rendu tout auprès il vit qu'il était plein d'eau et qu'une tête immobile s'appuyait sur l'arrière. Il frissonna de peur. Cependant ses regards ne pouvaient se détacher de la figure de cet homme singulier qui semblait s'être noyé dans son embarcation. Désireux d'en finir, il donna un vigoureux coup d'aviron et vint efileurer le canot submergé. C'était à l'instant où l'onde s'étendait sur le visage du muet, où le suprême effort du mourant faisait perdre l'équilibre à l'embarcation qui lui servait de tombe. Il saisit par les cheveux la victime innocente des voleurs et la souleva au-dessus de l'abîme. Le muet, sorti soudain de sa tombe humide, éprouvait tour à. tour, des joies ineffables et des craintes mortelles. Page s'aperçut qu'il avait les mains liées
derrière le dos. Il se baissa, le tenant toujours d'une main ferme, ramassa le couteau dont il se servait pour la pêche et réussit à couper ses liens. La figure du muet se transforma, et la vie et la lumière étincelèrent dans ses regards. Il se cramponna au canot. Le pêcheur rama avec vigueur et vint atterriràla rivière Jacques- Cartier. Flavien Richard qui se trouvait là termina l'acte de charité en dénouant la corde qui lui liait lespieds. Le jeune homme pritlamainde Page, la baisa et la pressa sur son cœur. De son bras engourdi il lui montra le ciel.
Le soleil sortait d'un nuage, à l'orient ; les pinsons chantaient dans les ormes ombreux, les alouettes sautillaient gaiement sur la grève, et les moissonneurs, la faucille sur l'épaule, retournaient aux champs. Le muet tomba à genoux et, dans une méditation pieuse, il remercia l'infinie bonté de Dieu ; puis il partit la tête découverte et les pieds nus. Il s'arrêtait pour boire un peu d'eau froide ou pour manger le pain de la charité. Ceux qui le rencontraient le croyaient fou. Le lendemain vers midi, il laissait l'église du Château-Eicher. Il avait laim et ses pieds endoloris saignaient sur
les pierres du chemin. Il vit une grande maison blanche, avec pignons et contrevents rouges. Cette maison avait un air d'aisance et de propreté qui caressait agréablement le regard. Il se retourna comme pour mesurer la distance qu'il avait parcourue et il aperçut deux voitures qui roulaient grand train. La porte de la maison était entrouverte ; il entra. Une femme vint à lui, mais elle s'arrêta soudain, ne pouvant se défendre d'un sentiment de surprise ou de peur, à son aspect misérable. Cependant^ elle supposa qu'il était un pèlerin et lui demanda ce qu'il voulait. Il fit comprendre qu'il ne parlait pas et qu'il avait faim. Elle ouvrit l'armoire, prit le pain enveloppé dans la nappe et le mit sur la table après avoir étendu la toile blanche ; puis, se penchant dans une fenêtre^ elle dit à une fille qui se trouvait dehors, près de la laiterie, d'apporter du lait et du sucre. La fille entra avec une terrine de lait à la crème. Elle était suivie d'une enfant qui tenait joyeusement un pain de sucre d'érable. C'étaient Geneviève et l'orphelin^. Le muet bondit de surprise, ouvrit les bras, saisit l'en-
fant et la couvrit de baisers. L'enfant poussa un cri ; Geneviève eut peur :
— Laissez-la, dit-elle vivement, laissez-la !
Et elle s'avançait, menaçante, vers le pèlerin.
— J'ai promis de la protéger, reprit-elle, folle de terreur ; sa mère me l'a confiée. Vous ne l'emmènerez pas.
Le muet laissa l'enfant se retirer. Il était touché de l'affection de cette fille étrange. Geneviève, attirant la petite à elle, l'embrassa.
— Non, va, disait-elle, tu ne retomberas plus entre les mains des méchants.
Le pèlerin devenu souriant, s'approcha de la table.
— Mangez, monsieur, si vous avez faim, recommença la pauvre fille ; mais laissez-nous nos enfants. C'est tout ce que nous vous demandons.
Deux voitures s'arrêtèrent à la porte ; c'étaient celles que le pèlerin avait vues venir. Quatre hommes se précipitèrent dans la maison. Deux cris terribles s'élevèrent : un cri de terreur, un cri de tiiomphe.
— Rossette !
— Geneviève !
Geneviève entraîna l'enfant et chercna un refuge dans sa chambre. Le maître d'école la poursuivit en riant. Le pèlerin ressemblait au jeune lion qu'une balle a blessé. La colère décuplait ses forces. Il empoigna Rossette par les reins, l'écrasa sur le plancher, le traîna jusqu'à la fenêtre et le jeta dehors comme il eût fait d'une guenille. La maîtresse de la maison était stupéfaite. Le maître d'école rentra fou de rage.
— C'est lui, dit-il aux autres ; c'est le
voleur ! prenez-le 1 canaille 1 tu vas le
payer ! . . .
Deux constables mirent la main sur l'épaule du muet :
— Au nom de la reine, vous êtes prisonnier. Le muet les regarda avec étonnement.
— Vous êtes accusé du vol qui a été commis à Lotbinière, chez M. Asselin, expliqua l'un des hommes de la police.
Il courba la tête. Il n'avait pas songé à cette affreuse alternative de la mort ou de l'accusation. Toute résistance étant inutile en face des îiommes armés, il se laissa mettre les fers aux .nains
Rossette s'approchant de la maîtresse de la maison, lui dit alors :
— Vous le voyez, madame, nous vous débarrassons du plus vilain coquin que la terre ait jamais porté. C'est moi qui l'ai dépisté ; j'en remercie Dieu, car je retrouve ici une enfant que j'aime beaucoup. Vous me la rendrez, n'est-ce pas ? Elle est ma nièce. Oh ! comme je l'ai pleurée ma petite Marie-Louise ! Si vous croyez que je ne dis pas la vérité, faites-la venir ; vous verrez comment elle me nommera ; vous verrez si elle me chérit ou si ■elle me hait.
La femme ne disait rien : elle écoutait, la tête penchée. Le pèlerin craignait qu'elle ne se laissât convaincre et la regardait avec une -extrême anxiété. Mais Geneviève, un peu remise de son effroi, entendit les paroles hypocrites de son ancien ami. Elle sortit de la chambre oii elle s'était cachée, et s'avança hardiment vers lui :
— Lâche séducteur, lui cria-t-elle,tu peux cesser tes hypocrites prières, tu n'auras pas l'enfant qu'une sainte femme m'a confiée ! C'est elle, cette femme, qui m'a tirée de tes mains, et qui a
déchiré le voile qu'une folle passion avait mis devant mes yeux ! J'ai vu mes fautes, j'ai vu l'abîme où tu m'entraînais ! j'ai prié et je ne te crains plus ! Va-t-en, monstre ! Tes lèvres impures ne toucheront jamais le front de Marie- Louise. Va-t-en, ou je te déchire avec mes ongles ! Entends-tu ?
Le maître d'école était presque effrayé de tant d'énergie. Il ne reconnaissait plus la faible femme de naguère. Il sortit.
Le pèlerin fut amené à Québec et jeté en prison.
Asselin attendait avec impatience le retour de son beau-frère et des constables. Picounoc était devenu son bon a.mi. Il avait, sans le vouloir, l'indiscret garçon, fait bien du mal à son camarade de chantier. C'est par sa faute involontaire aussi que la retraite de la fille repentante et de l'orpheline était violée... Jeux du hasard, dit la raison, desseins de la Providence, répond la foi.
Le pèlerin croyait être le jouet d'un rêve pénible. Peu à peu le calme revint dans ses esprits ; la prière soutint son courage. Il ne voulut pas désespérer.
Le jour fixé pour le procès arriva, et il fut traîné au banc des accusés. La foule remplit la salle. Chacun le regardait avec mépris ou curiosité. Asselin vint déclarer comment le croyant honnête, il l'avait pris à son service, et comment l'ingrat s'était enfui après l'avoir dépouillé. Le charlatan jura qu'il avait trouvé sur lui une somme considérable, et il produisit des pièces de monnaie que le beau-frère avare reconnut aisément. Le juge fut inexorable. Il lui fit une leçon sévère et le condamna à cinq ans de pénitencier.
Alors le malheureux pèlerin frémit : une expression de mystérieuse douleur se peignit sur sa belle figure ; il leva vers le ciel ses mains enchaînées et ses grands yeux pleins de larmes.
La foule s'écoula. De tous côtés on entendait :
— La sentence est juste. Il faut un exemple.
La surprise fut grande quand une voix discordante retentit, disant :
— Mille noms! moi je dis que la sentence est injuste et que ce garçon-là n'est pas coupable^
DEUXIÈME PiVETIE