LE PARDON
LE BRAYAGE
Octobre est arrivé. Le soleil brille encore, mais son éclat est doux ; un calme délicieux flotte dans l'air, les arbres se sont drapés dans leurs feuillages aux mille teintes, et les vapeurs de la vallée montent comme les parfums de l'encensoir. Les oiseaux ne chantent plus dans les buissons ; ils ont déserté leurs nids de mousse où la neige, bientôt, laissera tomber ces blancs flocons. Les troupeaux bondissent dans les chaumes et la charrue déchire le sein de la prairie. Au bord des ruisseaux, sous les grands arbres, dans les enfoncements mystérieux retentissent les coups rapides de la hraie et les -éclats de rire des jcuncd ,'^;ens.
Les coups les plus rapides et les rires les plus éclatants montaient de la hraierie d'Asselin, au fond d'une large alcôve, sur le bord du ruisseau de Gagné. C'était le dernier jour delà corvée et la pensée de la soirée promise grisait toutes les jeunes âmes. Et Asselin criait :
— Frappez fort et dru. Vous aurez du plaisir, tantôt : les violons sont retenus pour toute la nuit.
Et des gars éveillés, tout en hrayant, faisaient un pas en cadence et battaient les ailes de pigeon sur le feuillage sec.
Asselin riait ; sa femme aussi. Et les aigrettes légères volaient au-dessus de la bande travailleuse, comme une neige folle, et retombaient mollement sur les jupes de drogue t des jeunes filles, et sur les chemises de toile des garçons.
Du fond de la hraierie on voyait le pont qui reliait les deux rives, sur le grand chemin, et nul de ceux qui passaient n'échappaient aux regards curieux des brayeurs.
— Connais-tu ce jeune homme qui descend la côte ? demanda tout à coup So^^hie Auger à
Delphis Legendre qui s'approchait d'elle avec une botte de lin.
Tous les bras s'arrêtèrent à la fois et les têtes se tournèrent vers le pont. Personne ne le connaissait. Il disparut derrière les arbres ; les braies reprirent leur besogne et les plus moqueurs se mirent à plaisanter à son sujet. Ils s'interrompirent tout à coup. Il venait de s'engager dans le chemin de la hraierie.
— Diable ! murmura Asselin, c'est lui !
Et il fit un pas vers le voyageur qui le prévint :
— Comment vous portez-vous, monsieur Asselin ? Je vous ai reconnu de là-bas.
Asselin serra la main que le jeune homme lui présentait.
Octave Hamel se pencha vers Noémi Bélanger :
— Il parle avec son nez, ce garçon-là, lui dit-il.
Noémi se détourna pour rire sans être vue.
— Oii allez-vous donc, demanda Eusèbe au nouveau venu '{
— Je cherche une femme qui demeure ici depuis une huitaine de jours, m'a-t-on dit.
— Avec sa fille ? demanda madame Eusèbe.
— Oui, madame, avec sa fille.
— Je parie que c'est celle-là qui vient d'acheter la maison de Jean Nadeau, près de l'église. Elle tenait une maison de ijension à Québec ?
— Précisément, affirma l'étranger.
— Une demi-heure de marche d'ici, dit Asselin.
— Merci; je la trouverai bien maintenant.
— Si vous aimiez à venir passer la soirée avec nous, je me ferais un plaisir de vous conduire demain chez votre mère. Il y aura jeux et danses. C'est la monnaie que je donne à cette gaie jeunesse pour son labeur.
— Sang de pruche ! monsieur Asselin, vous me comblez, vous allez me gâter. . . .
— Sans compter, reprit Asselin, que vous y verrez tous les jolis minois de la corvée. Ils sont un peu chiffonnés ici, mais alors . . .
Noémi leva la tête, sans songer à rien, et rencontra les regards du jeune homme. Elle eut honte et se tourna vivement. Ce regard lui fit mal.
— Je ne sais toujours pas votre nom observa Asselin.
158 LE PÈLERIN DE SAIXTE-ANXE
— Bah ! VOUS n'osez pas dire iPicounoc. Allons^ donc! est-ce que j'ai du respect humain, moi? Je m'appelle Picounoc depuis quinze ans, et je m'appellerai ainsi jusqu'à demain. Demain je reprends mon nom ; je me range.
Ce nom provoqua le rire, et l'on entendit une dizaine devoixdemi-étoufFéesqui murmuraient : Picounoc ! Picounoc! comme si les arbres delà h^aierie eussent parlé.
Tout à coup s'éleva, de l'autre bord du ruisseau, sur la côte chevelue, un chant d'une indicible mélancolie :
Aujourd'hui j'ai perdu plus d'une espérance
En floraison Et le doute a soufflé sur ma frêle existence
Son froid poison Ici-bas j'ai cherché des amitiés divines,
Soins superflus I L'amour a des regrets, le bonheur, des épines.
Je n'y crois plus 1
Cest une femme qui chantait. On la vit passer à travers les branches dénudées. Ses cheveux en désordre flottaient sur ses épaules. Elle tenait à la main un petit chapeau qui devait avoir coiffé une tête mignonne. Elle descendit par la route en spirale et s'avança sur le;
. pont, regardant de toutes parts et gesticulant avec feu.
— Geneviève ! Geneviève ! s'écrièrent les ieunes gens.
Elle arriva en courant. Pâle, les yeux secs, vitreux, les lèvres entr'ouverter, elle regarda tout le monde.
— Est-elle ici? L'avez- vous vue ? dit-elle ; jela cherche depuis trois jours.
— Qui ? demanda Picounoc.
— Qui? tu le sais bien : tout le monde le sait. Au Château-Richer tout le monde pleure, parce qu'il est venu des hommes méchants de la ville.
— On ne te comprend plus, Geneviève, fit madame Eusèbe, en s'approchant de la malheureuse fille, es-tu troublée?
L'infortunée ramassa une petite pierre et la jeta dans le ruisseau en disant :
— L'eau était calme, maintenant elle est agitée ; elle était pure, maintenant elle est vaseuse : c'est l'image de mon âme. Malheur à celui qui tue l'innocence ! Les enfants sont des anges .... Mais pourquoi me regardez-vous ainsi^
vous autres ? Travaillez donc !
Le serviteur qui ne travaille point ne mérita pas de manger. . .
— Ni de boire, ajouta Pieounoc.
— Il boira le calice amer de l'indigence. Elle aperçut Asselin:
— Pourquoi te caches-tu ? lui cria-t-elle. La petite Marie-Louise est-elle avec toi 1 Rendsla moi, je t'en prie ! j'ai promis à ta mère de la protéger. Sa mère m'a demandé de la dépo3er au pied de la croix ....
Les jeunes gens chuchotaient, disant:
— Elle est folle. D'oii vient-elle donc ?. . . . Pauvre Geneviève !
Elle se mit à fouiller la hraierie, soulevant les bottes de lin, tournant derrière les grands arbres, écartant les branches des noisetiers et des saules, et criant toujours :
— Marie-Louise 1 Marie-Louise !
Elle reprit le sentier qui conduisait au grand chemin et monta la côte. Debout près de leurs braies muettes, ses amis de naguère, saisis d'étonnement, la regardaient monter.
Asselin ne savait pas la cause de la folie de Geneviève, et il soupçonna quelque crime nouveau. Quand il entendit appeler l'orpheline il
éprouva de la joie, car il comprit que l'enfant était encore une fois perdue.
l'auberge de la colombe VICTORIEUSE
Le jour même de la condamnation du muet, il se passa, dans la rue Champlain,un petit événement qui n'intéressa pas tout le monde, mais qui intrigua fort la mère Labourique : Les contrevents épais de la maison d'en face s'étaient ouverts, comme des yeux f armés depuis longtemps, et la lumière avait joué sous les plafonds enfumés. Des meubles avaient été apportés. Des femmes s'étaient occupées à laver les vitres poussiéreuses, les planchers et les murs couverts d'arabesques dessinées au charbon. Un homme vint appuyer une échelle contre le mur, vis-à-vis la porte et il monta, portant quelque chose qui ressemblait à une enseigne. La vieille Labourique pâlit de colère :
— C'est de la provocation, cela, grinça-t-elle, c'est de la méchanceté ! Ah ! la concurrence ! . . On veut nous abattre, nous ruiner ! On va voir !
On a encore du sang dans les veines. Louisonne !
Louisonne accourut et se pencha dans la fenêtre. L'enseigne s'étalait au soleil : Une colombe blanche tenait sous, ses pieds délicats, un énorme oiseau peint en rouge. Au-dessous^ des lettres jaunes comme de l'or. Tout cela sur un fond noir, c'était presque beau.
— Qu'y a-t-il d'écrit ? demanda l'aubergiste d'une voix frémissante.
— La Colombe victorieuse,
— Quand je le disais que c'était de la provocation î Victorieuse, elle ne Test pas encore.
C'était une femme qui venait de louer cette maison, et chose singulière, cette femme n'avait aussi qu'une fille, mais Emmélie était un beau brin de jeunesse ; et quand elle mit la tête à la fenêtre pour la première fois, et qu'un rayon de soleil illumina sa blonde figure, Louisonne sentit les morsures de la jalousie.
La nouvelle hôtelière pouvait être âgée de quarante-cinq ans. Une profonde tristesse se lisait sur ses joues pâles. Elle avait souffert : s">nœil doux et voilé le disait. Quand elle souriait^ ramenume couiait sur ses lèvres. Elle venait
de vendre une propriété qu'elle possédait depuis longtemps à la campagne. La culture donne si peu quand on ne travaille pas soi-même et qu'il faut tout confier aux étrangers.
Lorsque les habitués de V Oiseau de proie redescendirent à la Basse- Ville, dans la relevée, après le procès du pèlerin, ils furent singulièrement surpris de trouver ouverte la maison depuis longtemps inhabitée. Le chef dit à la mère Labourique :
— Enfin, nous allons boire à bon marché, il j a compétition.
— Je ne sais pas quelle est cette gueuse, gronda la vieille mégère.
— Le soleil luit pour tout le monde, observa Picounoc.
L'aubergiste le regarda de travers.
— Ne vous fâchez pas, reprit-il, vous ne serez pas abandonnée, nous boirons tout autant de mauvais rhum que par le passé ; vous ne perdrez rien, ce que l'on prendra là, ce sera du surplus. . .
^- Coquin, va ! tu mériterais d'ête foudroyé sur-le-champ.
— Par les yeux de cette jolie fille, acheva
iQ4: LE PÈLERIN DE SAINTE-ANNE
Picounoc, qui venait d'apercevoir la fille de la Colombe victorieuse.
Louisonne se mordit les lèvres et sortit. Tout le monde regarda la belle voisine.
— Allez-y, allez-y î fit la Labourique, vous êtes libres.
Une heure plus tard, l'ex-élève et Sanschagrill causaient tranquillement avec l'hôtelière nouvelle, en vidant un verre de bière. Emmélie mettait en rang, sur les tablettes peintes, les gobelets de cristal et les carafes au long col luisant.
De temps en temps, interpellée par l'un ou l'autre des jeunes garçons, elle s'arrêtait timide et rougissante, et ses paroles étaient pleines do candeur. L'ex-élève emporta dans son cœur son image ingénue et souriante. Quand elle fut seule avec sa mère, elle prit son aiguille et semit à coudre ; et pendant que ses yeux suivaient les points réguliers que formait le fil dans l'indienne, ses pensées se promenaient avec le charmant garçon qui venait de sortir.
A V Oiseau de proie l'on parlait de la sentence prononcée contre le pèlerin.
— Cinf[ ans de pénitencier, répétait la mère
Labourique, c'est long. Je n'aurais jamais pensé qu'il pût tourner de cette façon ... Je l'aimais comme mon enfant... Les bons conseils" ne lui ont pas manqué.
— Pour un fripon de l'espèce, affirma le charlatan, ce n'est pas trop. Il faut que les honnêtes gens soient protégés ; il faut que la canaille soit traquée jusqu'en ses retraites les plus cachées !
— Bien dit ! fit le chef en battant des mains.
— Vous en parlez à votre aise, observa Poussedon : canaille, fripon, voleur, et le reste, voilà des titres qui ne conviennent pas à tout le monde en général, ni, peut-être, au muet en particulier.
Cette remarque jeta un peu de froid.
— Vous n'avez pas la prétention de croire qu'il n'est pas coupable, et qu'il a été mal jugé ? demanda ironiquement le docteur à la barbe rousse.
— Moi je ne prétends rien, répondit le garçon de chantier ; mais il s'en trouve d'autres qui ne pensent pas comme vous.
— Oui ? Je serais curieux de connaître ces imbéciles-là.
— Ils ne songent donc pas qu'ils outragent le tribunal ? ajouta le chef.
— Je ne sais pas à quoi ils songent, repartit Poussedon ; mais je sais bien ce qu'ils disent.
— Et que disent-ils ?
— Ils disent que la sentence est injuste et que Djos n'est pas coupable. Tant pis pour le tribunal s'il est outragé.
— Ne faites pas attention, ajouta Picounoc, moqueur, c'est un habitant qui dit cela ; vous savez ? un homme habillé d'étoffe grise et chaussé de bottes tannées. ... Ça ne compte pas. '
— L'as-tu entendu ? questionna le chef
— Sapin gris ! si je l'ai entendu ! il criait cela à tue-tête, en sortant de la cour.
— D'où vient-il, cet habitant ? quel est son nom ?
— Je n'ai pas songé à lui faire subir d'interrogatoire, répondit Picounoc, toujours enjoué.
Le chef devenait inquiet et ses compagnons pouvaient lire, sur sa figure méchante, l'anxiété 'de son âme. Robert dit, comme pour lui rendre l'assurance :
— Bah ! une chose jugée est jugée.