INQUIÉTUDES
Eusëbe Asselin ne trouvait pas avoir payé trop cher la condamnation de son pupille. Le-
mutisme de Joseph n'était plus, en effet, un secret pour lui. Rossette avait appris, des gens de chantier, la terrible punition que le ciel avait infligé au jeune blasphémateur et s'était empressé de raconter la chose à son beau-frère. ]\Iais le secret fut bien gardé dans la famille. Et l'avare Asselin, déguisant ses soucis, ne perdait pas une occasion de vilipender son employé infidèle, et de se moquer de ceux qui l'avaient protégé. Noémi Bélanger en éprouvait une sérieuse tristesse. Elle ne chantait plus en allant à la récolte. Cependant elle sentait que son cœur sans défiance s'était laissé prendre et elle voulait redevenir indifférente. Hélas ! le cœur qui s'est donné à l'amour ne se délivre pas facilement de ses chaînes : il est comme l'oiseau qui ouvre ses ailes captives dans une cage étroite. Il s'élance vers la liberté et retombe meurtri. Quand elle passait devant la maison déserte des pupilles, le souvenir du muet se réveillait plus vif, et l'orgueil blessé luttait dans son âme contre l'amour perdu.
Depuis l'arrestation du pèlerin un nuage avait obscurci la sérénité de Geneviève. Elle ne se croyait plus à l'abri des insultes de son an-
cien maître, dans cette maison calme du Château-Riclier loin delà ville et loin du monde. Elle veillait sur l'enfant avec une sollicitude extrême. Madame Lepage, sa bienfaitrice nouvelle, s^était vite attachée elle aussi à la mignonne orpheline, et déjà elle formait des rêves brillants et de riants projets pour son avenir. La naïve enfant qui n'avait jamais entendu une parole affectueuse, ne comprenait rien à son bonheur, et se demandait pourquoi on l'aimait ainsi. Les jours s'écoulaient paisibles comme le grand fleuve qui dormait à la porte de la maison.
Le soir de l'arrestation du muet, les deux beaux-frères, Rossette et Asselin, avaient causé longtemps, à V Oiseau de proie ; longtemps ils s'étaient demandé s'il fallait reprendre l'enfant ou la laisser avec ses parents adoptifs, l'élever en tutelle ou la faire disparaître.
CHARLÔT s'exerce LA MAIN
— Le voici, cet habitant, avait dit Tex-élève, en voyant entrer à la Colombe victorieuse, un
homme vêtu d'étoffe grise du pays, et coiflfé d'un chapeau de paille ronde.
Un moment après le chef des bandits invitait tout le monde à se rendre à l'hôtel d'en face. Voleurs et gens de cage marchaient bras dessus, bras dessous. Soyons juste, ces derniers ne connaissaient point l'infâme et dangereux métier de leurs amis d'un jour. Ils avaient de riches défauts, mais ils respectaient le bien d'autrui.
La maîtresse de la Colombe victorieuse fut ravie de voir entrer à la fois tant de personnes. Le chef s'approcha du comptoir, se retourna, puis fixant les habitants :
— Messieurs, dit-il, voulez-vous prendre un verre avec nous ?
— Merci, nous venons de prendre, fut-il répondu.
— Cela n'y fait rien, insista le vieux Saint- Pierre ; approchez, nous allons faire connaissance. Versez à tout le monde, madame.
L'hôtelière mit plusieurs carafes sur le plateau.
La conversation s'engagea. On parla du beau temps et de la récolte, du commerce et des
chevaux ; puis, enfin, du jeune voleur que la justice avait arrêtée dans ses beaux exploits.
— Mille noms d'une pipe ! s'écria le chef, ce garçon-là paraissait pourtant bien honnête.
— Honnête, monsieur, reprit avec feu l'un des cultivateurs, honnête, ce garçon-là ! oui, il l'est, j'en suis sûr.
— Comment pouvez- vous affirmer cela, vous ? le procès a eu lieu, la preuve a été accablante^ le jugement, approuvé de tout le public.
C'était le docteur au sirop de la vie éternelle qui prenait la défense du tribunal.
— Ah ! monsieur, affirma l'habitant, si vous saviez ce que je sais, vous verriez que les tribunaux peuvent se tromper et que la justice a souvent un bandeau sur les yeux.
— Mais que savez-vous donc, vous, que la cour n a pu savoir ?
— Je sais que ce jeune homme n'a pas commis le vol pour lequel il a été condamné.
— Vous auriez dû venir rendre témoignage en sa faveur, alors. Il est trop tard mainte7iant>
— Pardon, il n'est jamais trop tard pour réparer une faute.
— Qu'allez- vous faire ?
— Je vais raconter ce que je sais, ce que j'ai vu, ce que j'ai fait.
— Si nous pouvons vous aider en quelque chose, fit le chef, nous le ferons de tout cœur. Les honnêtes gens doivent s'unir pour faire triompher la vérité, comme pour écraser le mal.
— Ça ne sera pas long, repartit Page, l'habitant. Je vais dire que j'ai sauvé l'accusé au moment où il se noyait, solidement lié avec de fortes courroies, dans un canot qui s'en allait à la dérive plein d'eau.
Les voleurs se mordaient les lèvres.
— C'est étonnant, c'est incroyable, murmurait Saint-Pierre.
— Et les voleurs devaient être nombreux, reprit Page, car un gaillard comme le muet ne se laisse pas garrotter par des femmes. Il paraît, continua-t-il, fier d'exciter tant d'intérêt, qu'une jeune fille qui demeure près de chez Asselin, a vu les brigands : même que ces polissons l'auraient embrassée pendant qu'elle trayait ses vaches, au champ,
— Vous serez un bon témoin, vous, remarqua Robert,
— Moi ? je sauverai ce garçon, ou il y a pas de justice au monde.
Le chef se leva, car tous s'étaient assis pour converser ; il tendit sa main à Page.
— Vous êtes un brave homme, lui dit-il, et je vous souhaite bonne chance.
Cependant Picounoc s'était approché d'Emmélie. Elle l'attirait invinciblement, et il se plaisait à regarder les boucles soyeuses de ses cheveux blonds. Ses regards insolents troublèrent la jeune fille et elle rougit. Il lui parla de l'ex-élève. Cela lui plut sans doute, car sa figure devint souriante ; cependant elle fut d'une discrétion parfaite et son doux secret resta bien enfoui dans son cœur aimant. Quand elle se retira, Picounoc la suivit des yeux : le feu de son âme jaillissait de ses prunelles.
De son côté, tout en parlant avec les autres, le chef avait remarqué l'hôtelière et il faisait des rêves insensés. C'est que la propriétaire de la Colombe victorieuse était une belle femme, malgré son air de souffrance, et que le vieux Saint-Pierre était un libertin.
Il était près de neuf heures quand Page sortit de l'hôtel pour retourner au bateau où
Richard, un cousin, l'attendait. Les voleurs l'avaient retenu à dessein jusqu'à l'heure des ténèbres. Cependant Chariot s'en était allé plus tôt. Il s'était dirigé vers la place où gisaient sur leur fond plat les bateaux de passage. La mer était basse. Quelques rares lanternes poussaient vers les endroits dangereux des reflets pâles et tremblants. On eût dit des doigts de cadavre montrant les lieux où se cachent les poignards. Il se glissa le long du quai dans un angle fort obscur. Sa main fermée était gantée de plomb. Il attendit. Une demi-heure s'était à peine écoulée qu'il entendit les pas d'un homme sur la grève sombre.
— Page, est-ce toi ? demanda-t-il.
— Oui, c'est moi, réi)ondit l'homme ; et il ajouta : Est-ce toi, Richard ? je ne te reconnais plus.
— Oui ; viens donc par ici.
Page entra dans l'angle noir.
— Diable ! Richard, murmurait-il, te sauvestu ?.. . j'ai de la vase jusqu'à la cheville. . . je m'en vais par là-bas . . .
Il tourna le dos au quai et se dirigea vers let* barges.
Alors Chariot s'avança derrière lui, doucement pour ne pas être entendu, et quand il fut bien près il lui abattit sur la tête son poing chargé de plomb. Le malheureux tomba la face dans la boue. Chariot le frappa encore, le frappa toujours jusqu'à ce qu'il crût la vie éteinte. Alors il s'éloigna satisfait.
LUEUR d'espérance
Le vieux Saint-Pierre, le maître d'école, le charlatan, Eobert et les gens de cage étaient revenus à V Oiseau de proie. Rossette à demi- ■couché sur un banc, la tête appuyée sur sa main, repassait, dans son esprit, les incidents variés de sa nouvelle existence. Robert et le charlatan r^arlaient de la vente des drogues et du prix du bois. Picounoc et le chef vantaient tout haut les charmes de leurs voisines de la Colombe xictorieiise.
— Je suis mordu au cœur, disait Picounoc
avec une secousse de tête désespérée.
Et le vieux affirmait à son tour qu'il donnerait à peu près toutes les années qui lui restaient à vivre, pour devenir, un jour, l'époux fidèle et légitime de la mère d'Emmélie.
— Elle est bien farouche, cette jeune fille, reprenait Picounoc.
— La mère est féroce, répondait le chef.
— Ce serait drôle si vous alliez devenir mon beau-père . . .
— Tu remplacerais dignement les enfants que j'ai abandonnés.
— Je me sens dessécher comme le foin coupé.
— Je souffre un martyre indicible. Si je meurs ainsi je monte au ciel en corps et en âme.
— Hormis que votre corps ne soit tout consumé.
— As-tu du courage, Picounoc ?
— Si j'ai du courage ! en voilà une demande l je n'en ai jamais dépensé.
— As-tu de la sensibilité ?
— Une sensibilité extrême quand on ma
fait mal ; pas la moindre quand je fais mal aux autres.
Un éclat de rire partit du fond de la salle. C'étaient Robert et le charlatan qui trouvaient drôle la conversation des deux amoureux.
Chariot entra. Il jeta les yeux autour de la pièce pour voir ceux qui s'y trouvaient. Ses bottes étaient crottées, ses mains, sales et légèrement tachées de rouge. Il passa dans la cuisine et se lava. Le chef le rejoignit.
— L'affaire est-elle faite ? demanda-t-il tout bas.
— En conscience, s'il n'est pas mort il a la vie dure.
La jeune Emmélie et sa mère entraient dans leur chambre modeste pour se reposer des fatigues de la journée. L'avenir leur apparaissait plus serein que par le passé. Emmélie songeait à son premier amour, et se sentant emporté dans un monde radieux. O douces espérances des cœurs aimants ! ô rêves délicieux du jeune âge ! que vous prêtez de charmes à la vie ! et que l'on est heureux de ne pas deviner comme vous vous envolez, vite !
Les deuA vertueuses femmes venaient de
céder aux douceurs du sommeil, lorsque des coups violents ébranlèrent la porte de leur maison. Elles se levèrent en tremblant et vinrent ouvrir en se mettant sous la garde de Dieu.
Pendant que par dérision on buvait à sa santé, dans le tripot de la Labourique, le muet couché sur un grabat sale et dur, dans une cellule humide, pleurait. Il pleurait sur la malice et l'aveuglement du monde. Il se demandait, dans son ignorance, pourquoi Dieu permet que le mensonge et l'injustice triomphent. Il comprenait cependant qu'il avait des fautes à expier et que le châtiment le purifierait. Il se soumettait, car il était repentant ; mais il frémissait à la pensée de l'infamie qui souillait à jamais le nom de son père.
Un matin qu'il était à genoux devant un crucifix qu'on lui avait permis d'accrocher au mur, la porte de sa cellule s'ouvrit et un prêtre entra. Il avait un reflet de joie dans les yeux, ce prêtre. Il lui prit la main et la serrant amicalement :
— Ayez confiance, mon enfant, dit-il, Dieu ne vous abandonnera pas. Il semble vouloir faire reconnaître votre innocence.
Le muet le regarda avec étonnement.
— Un habitant du Cap-Santé, continua le ministre du Seigneur, est venu à Québec, et il raconte qu'il vous a sauvé d'une mort inévitable et barbare.
Le pèlerin regarda son crucifix avec un rayonnement de plaisir.
— Déjà l'esprit public se réveille, continua le prêtre, et l'oa veut savoir ce qu'il y a de vrai dans tout ce récit. Malheureusement le citoyen qui peut vous sauver est dans un état des plus lamentable. Il a été assailli et battu cruellement. On l'a cru mort. Cet événement fait sensation et confirme la vérité des paroles qu'aurait dites ce brave homme. Il est évident que les voleurs ont intérêt à le faire disparaître. Votre départ sera nécessairement retardé et probablement que vous serez rendu à la liberté.
L'espérance descendit dans l'âme brisée du pèlerin.