LA VICTIME DE CHARLOT
Quelques minutes après l'assaut commis sur la personne de Page, dans les ombres, sur la grève, Flavien Richard monta sur l'une des. barges, à la Place.
— Es-tu seul ? demanda quelqu'un ; qu'as-tu fait de Page ?
— Page ? je ne l'ai pas vu.
— On vous a entendus parler ensemble il n'jr a qu'un instant.
— Voilà qui est drôle. Et que disions-nous ?
— Page demandait à quelqu'un qui l'appe^ lait, s'il était Richard, une voix a répondu : oui.
— Cette voix n'était pas la mienne, bien sûr.
— Il faut voir alors s'il ne lui serait pas arrivé quelque malheur.
Une lanterne fut allumée et plusieurs per-^ sonnes descendirent sur le rivage. On entendait, au large, quelques avirons attardés. Des rues voisines le bruit des pas montait de moins en moins assourdissant. Soudain un cri s'éleva^ les chercheurs se penchèrent avec leur lumière
pâle sur quelque chose ; puis ils revinrent au bateau, marchant ensemble à pas lents et comme chargés d'un pesant fardeau. Ils avaient trouvé le malheureux Page, sans connaissance, couvert de sang et de boue, à quelques pas du quai, près du flot montant.
La police, informée de l'accident, descendit à l'auberge de la Colombe victorieuse. C'est alors que l'hôtelière et sa fille furent brusquement tirées de leur premier sommeil. Elles racontèrent ce qui s'était passé chez elles dans la soirée, les causeries, les remarques de chacun. Elles dirent aussi qu'un homme répondant au nom de Chariot était sorti avant les autrespour ne plus rentrer.
La nuit fut longue et pénible pour elles. Elles ne purent retrouver le sommeil. Le spectre de ce pauvre cultivateur assassiné passait et repassait sans cesse devant leurs yeux, avec ses blessures saignantes. Il y avait maintenant comme une tache indélébile sur le seuil de leur maison, et il leur semblait que le sang versé pendant cette nuit de malheur allait retomber sur leurs têtes.
En sortant de la Co'omhe xictorieitse le^
hommes du guet entrèrent chez la mère Labourique. Les brigands firent bonne contenance. Pourtant une légère pâleur se répandit sur la figure méchante de Chariot. Les rusés coquins se tinrent sur leurs gardes et laissèrent le chef répondre à toutes les questions. Chariot parut embarrassé, tout de même, quand on lui demanda pourquoi il était sorti de l'auberge avant les autres ; mais il se remit vite et répondit :
— C'est mon affaire. J'entre et je sors quand il me plaît.
Il fut laissé en liberté pour le moment. Au reste l'attitude des brigands devenait m.enaçante, et il valait mieux, peut-être, user de prudence.
Page avait été transporté à l'hôpital. Si l'on eut tardé d'une heure à le chercher, la mer montante aurait passé sur lui, et achevé l'œuvre de l'assassin. Les blessures étaient graves, mais il y avait espoir de le sauver. Cliarlot regrettait bien maintenant d'avoir négligé une précaution toute naturelle, et il se «demandait pourquoi il n'avait pas traîné à
Feau sa victime .... L'eau coulait à dix pas, profonde et rapide . . .
La nouvelle de cet attentat se propagea vite. Elle fit sensation à Lotbinière et au Cap-Santé. Ce fut Bélanger qui l'apprit à ses voisins. Il alla trouver Asselin à sa grange.
— Sais-tu la chose ? demanda-t-il.
— Non, quelle chose ? répondit Asselin, qui redoutait toujours d'apprendre de mauvaises nouvelles.
— André Page, du Cap-Santé, a été assassiné à Québec.
— Vraiment 1 Tu es sérieux ?
— Eien de plus vrai. Baptiste Miquelon l'a vu. Il n'est pas mort encore mais il est fort risqué.
— C'est bien triste ! fit Asselin.
— Ce n'est pas tout. Il paraît que ton* voleur est innocent et qu'il va être mis en liberté.
— Le muet ?
— Oui, le muet ... ton pupille, probablement . . .
— Mon pupille, mon pupille ... on verra . . .-
Mais comment pourrait-il être mis en liberté ? la preuve ...
— La preuve ... il n'y a pas de preuve . . . Probablement que les voleurs ce sont ceux qui ont voulu tuer Page . . . car, il faut le dire, Page était allé à la ville pour faire reconnaître l'innocence du muet.
— Il n'est pas mort . . . encore, dis-tu ?
— On espère le sauver.
Quand Bélanger revint chez lui, il était convaincu du désappointement de son voisin et commençait à douter de sa droiture. La jolie Noémi ressentit une grande joie en apprenant que l'on avait des doutes sérieux sur la culpabilité du muet. Elle recommença à chanter, et sa voix suave égayait la maison silencieuse depuis plusieurs jours.