‹ Le Pélerin de Sainte-AnneChapitre 28 sur 41 · VOX POPULI VOX DEI · texte numérisé non relu

VOX POPULI VOX DEI

L'état de Page, lamentable encore, n'était plus désespéré. Des soins attentifs avaient éloigné les complications fatales, et l'on prévoyait le moment oii l'infortuné pourrait faire connaître le guet-à-pens dans lequel il était tombé. Un sentiment de compassion inclinait les cœurs vers le muet toujours captif. L'auréole du martyre entourait déjà son front. On se perdait en conjectures sur les auteurs du vol et de l'assaut meurtrier. Enfin la victime de Chariot put supporter un interrogatoire, et tout le monde apprit comment le muet avait été sauvé miraculeusement de la mort, et s^n sauveur affreusement maltraité. Le peuple s'émut et demanda que la jeune victime des

méchants fût mise en liberté. La foule entoura la prison.

— Quand la justice se trompe, criaient des voix, elle doit se hâter de réparer ses erreurs.

Et d'autres :

— Qu'elle trouve les coupables, maintenant. Il y avait des moments de grande anxiété.

Tout à coup l'on aperçoit dans le cadre noir de la porte, une figure douce et pâle.

— C'est lui ! hurla la foule.

Et un immense hourra monta jusqu'au ciel, et l'antique prison tressaillit jusqu'en ses fondements. Le pèlerin pleurait. Ce retour subit de la fortune le touchait singulièrement. Il se dirigea vers l'église et la foule s'agenouilla avec lui au pied de l'autel. Le prêtre qui l'avait visité dans son cachot, vint à lui et le pressa contre son cœur. Après une action de grâces solennel, il le fit entrer au presbytère et le monde se dispersa.

Un agent secret de la sûreté publique fut alors admis à le voir. Il lui demanda s'il pourrait reconnaître les bandits qui l'avaient garrotté et lancé snr le fleuve. Il fit un signe affirmatif. L'agent jubilait.

— Sont-ils nombreux, continua-t-il ?

Le pèlerin indiqua de la main en élevant trois doigts.

— Trois ? dit l'agent.

Le muet confirma par un signe de tête, puis fit comprendre qu'ils avaient des associés.

— Pouvez-vous les retrouver, me dire oii ils se cachent ? questionna de nouveau l'homme de la police.

Le muet répondit, à sa manière, qu'il était prêt à les retrouver, à les dépister.

Quelle surprise ! quel bonheur ! la justice allait donc avoir sa revanche. Depuis longtemps ces bandits exerçaient avec impunité leur infâme métier, déjouant toujours, grâce à des travestissements de toutes sortes, les recherches de l'autorité et les précautions des citoyens.

Ils sortirent. A quelques pas du presbytère, dans l'escalier de la côte Lamontagne, ils ren-^ contrèrent Bélanger avec Noémi, sa fille.

— Joseph ! s'écria la jeune fille, rougissante de plaisir et de surprise. Et elle tendit à son ami d'enfance unemaii. loyale qu'il serra contre son cœur avec une éiïv^î.îon profonde.

— Nous savions bien que tu n'étais pas coupable, dit le brave habitant ... et cela nous est bien doux de te voir en liberté.

Le muet répondit par un regard de reconnaissance.

— Il faudra venir chez-nous, ajouta- t-il. Noémi répéta l'invitation, et le rayon de son

œil noir fut plus éloquent encore que sa douce voix.

Le muet conduisit le limier de police à V Oiseau de pr^oie.

Le bouge était désert. La vieille Labourique poussa un cri de joie en se levant de son fauteuil disloqué, et courut vers son ancien protégé.

— Mon Dieu, Seigneur ! c'est toi, Djos ? Ah ! je savais bien que tu n'étais ni un voleur, ni un . . . Moi qui t'ai presque élevé !. . . . Moi qui suis si honnête femme, j'en avais un chagrin, va ! Je ne voudrais pas pour tout l'or du monde que ma maison passât pour abriter les brigands

ou les débauchés . . . Non !

Et elle l'embrassa. Il fut tenté de la repousser, mais il fallait se donner garde d'éveiller les soupçons de cette vieille hypocrite. L'agent

de la sûreté la questionna d'une manière habile, mais elle avait vieilli dans la ruse et le mensonge. Elle ne compromit personne.

ou PICOUNOC CROIT SE TROMPER DE MAISON

Quand Saint-Pierre et Picounoc sortirent de la Colombe victorieuse, il pleuvait et l'on entendait le clapotement des vagues contre les quais. Ils firent un long détour pour dépister les curieux, s'il s'en trouvait, et ils revinrent à leur bouge ordinaire.

— Une belle heure pour entrer dans les honnêtes maisons, fit en souriant la bonne femme Labourique.

— C'est que nous n'y entrons pas, répondit le chef.

— Soyez tranquille, la mère, votre vertu sera d'autant plus respectée qu'elle est moins respectable, ajouta Picounoc.

— Canaille, va ! gronda la vieille, tu mériterais de

— Les contrevents et la porte de Tauberge

de la Colombe victorieuse restèrent fermés, le matin, pendant que la vie se réveillait dans les alentours. Hélas un deuil plus sombre que le deuil de la mort avait menacé la pais bl: demeure. Après le sang, le crime. La vertu s'efîarouchait ; elle voulait un asile plus discret. Dieu mène ceux qui le cherchent sincèrement. L'Oiseau de proie avait atteint de sa griffe cruelle la Colombe imprudente, la Colombe allait chercher son salut dans la fuite.

Vers le soir, Emmélie et sa mère allèrent épancher leurs angoisses dans le cœur du prêtre. Le prêtre, c'est le refuge des âmes affligées. Il leur conseilla de laisser la ville, et de renoncer à la profession dangereuse d'aubergiste. Elles y avaient renoncé déjà du fond de leur cœur. Il se trouva qu'une jolie maisonnette était en vente, près d'une église, à la campagne, elles l'achetèrent et s'y réfugièrent comme dans un nid caché.

La mère Labourique rit à gorge déployée en voyant l'enseigne pompeuse d'en face s'obstiner à décorer une porte qui ne s'ouvrait plus. Elle pensa que la rivale s'était enfuie secrètement pour n'avoir pas à payer son loyer.

Picouiioc dormit une partie de la journée. Son sommeil fut calme comme le sommeil de l'endurci. Il rêva de sa mère et de sa sœur qu'il n'avait pas vues depuis dix ans. Il les vit toutes deux sur la ferme modeste où il les avait laissées, alors que lui vint la fantaisie de voyager dans les hauts. A son réveil il se rendit sur les quais pour voir si quelque goélette faisait voile pour le bas du fleuve. Dans la rue il rencontra deux femmes voilées de noir. Il les regarda avec une attention curieuse et sourit. Une goélette appareillait, il s'embarqua. Une chaloupe le mit sur la grève de sa paroisse natale. Il arriva à la maison de sa mère en sifflant un motif qu'il avait appris dans les bois. Il aperçut une bande d'enfants sales et criailleurs qui jouaient à la porte avec des chevaux de bois et des poupées de linge.

— Diable ! pensa-t-il, à qui tout ça ? Ma sœur est-elle mariée ? ma mère a-t-elle convolé ?

Puis, s'adressant au plus grand des gamins :

— Ta mère est-elle en bonne santé ? dit-il. L'enfant se sauva derrière la maison et les

autres le suivireat en riant Piconnoc entra. Il

se trouva en face d'une femme passablement âgée.

— Je me trompe de maison, pensa-t-ii.

— Venez vous asseoir, monsieur, dit la femme en apportant une chaise.

— Merci, je ne veux pas être longtemps. Voulez-vous me dire qui demeure ici ?

— C'est Pierre Labrie, monsieur.

— Pierre Labrie ?.. je ne le connais pas. Y at-il longtemps que vous habitez cette maison ?

— Non, mon mari l'a achetée d'une veuve il n'y a guère plus d'un mois.

— Ah !.. Et cette veuve, où est-elle maintenant ?

— Elle est allée à Québec avec sa fille, pour tenir une maison de pension.

— A Québec ?.. avec sa fille ?.. pour tenir une maison de pension ?..

Et un nuage passa devant les yeux de Picounoc, et il sentit une sueur froide sur tout son corps.

— Cette veuve, c'est ma mère, balbutia-t-il Il s'assit. Il était affiTusement pale.

— - Vous ne saviez pas cela ? demanda L. femme.

— Il y a dix ans que je suis parti d'ici.

— Dans dix ans, repartit la femme, il se passe bien des choses... Si vous voyiez votre sœur Emmélie à cette heure, c'est ça qui est un beau brin de fille !.. blanche comme la neige,, des cheveux blonds comme de l'or, des yeux bleus comme le ciel ! et faite, monsieur, faite à ravir !..

Picounoc se leva. Il ne voyait rien ; sa tête bourdonnait et les idées confuses tourbillonnaient dans son esprit. Quinze jours plus tard^ il arrivait tout à coup à la librairie d'Asselin à Lotbinière. Les terribles émotions qu'il avait ressenties s'était calmées ; son mauvais naturel avait pris le dessus, et tout en sentant les morsures du remords, il affectait le calme et la gaieté.

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