LE CONSEIL DES BANDITS
Comme les oiseaux s'envolent du nid quand le bûclieron frappe l'arbre, ainsi les voleurs s'enfuirent de l'auberge quand les clameurs de la foule annoncèrent la délivrance de leur vie-
time. Rossette les conduisit chez mademoiselle Paméla, sa sœur. Ils tinrent conseil, et la suppression du malencontreux muet fut décidée.
— Nous sommes menacés ; le doute n'est plus permis, argumenta le chef, et il nous perdra tous si nous ne le mettons dans l'impossibilité de nous nuire.
Chariot ajouta avec amertume :
— Je voulais le tuer, ce chien d'espion, après le vol. Il nous avait vus, le motif était suffisant. On a mieux aimé lui faire faire une promenade sur l'eau, gare à ce qui va arriver maintenant.
— Oui, seigneur ! ajouta Hobert.
— Ce qui est fait est fait, pas de récriminations, ordonna le chef, d'une voix sévère.
— C'est cela, dit Rossette, songeons à l'avenir : le passé n'est plus.
Et fier d'avoir trouvé cette vérité, il ajouta avec une pointe d'ironie :
— Attendons qu'il nous ait dénoncés.
— E/éparons le temps perdu, fit à son tour le charlatan, je veux expier mon erreur par un redoublement de zèle. A moi l'honneur de porter le coup fatal !
Il y eut un murmure approbateur.
— Silence! ordonna le chef, je prononce la sentence.
Et, debout sur un coffre rempli d'outils pervers et de vêtements menteurs, il dit gravement :
— Monsieur Joseph, surnommé Djos, surnommé le muet, je vous condamne à subir la peine capitale ; c'est-à-dire à être pendu, assommé, poignardé, noyé, étouffé, fusillé, écartelé, grillé, rôti, etc., etc., par tous et chacun de nous, dès que se présentera une occasion favorable de vous rendre ce service, jusqu'à ce que la mort s'en suive. Que le diable ait pitié de votre âme !
Eusèbe Asselin descendit à Québec aussitôt après l'élargissement du pèlerin. Son triomphe avait été court et son désappointement promettait de durer. Il s'épancha dans le cœur de son beau-frère. Kossette l'invita à ne pas désespérer. 11 lui fit remarquer avec raison que le hasard pouvait encore d'un moment à l'autre, changer le cours des événements. Rossette avait (l'abord pensé, lui aussi, que le muet pouvait être le voleur ; mais quand on lui donna sa part d'une somme dont il ne connaissait pas la
provenance, il soupçonna la vérité. Il comprit les trois jours d'absence du Charlatan, de Robert et de Chariot.
Il venait de vendre sa liberté, et sa vie peutêtre, à la bande dont il faisait partie ; un pareil sacrifice valait quelque chose, et il songeait à se le faire payer. Il se dit qu'il pouvait parler haut. Il feignit de savoir ce qu'il ne pouvait que supposer, et il reprocha aux voleurs de ne pas respecter les parents de leurs associés. Il paya d'audace et simula la colère :
— Non seulement vous dépouillez mes parents, dit-il, mais vous manquez de franchise. Si nous avons des secrets les uns pour les autres, nous ne sommes plus de vrais amis, et nous nous perdrons.
liC chef, trompé par tant d'assurance, lui affirma que les compagnons ignoraient les liens de parenté qui l'unissaient à Asselin. Ils étaient prêts à réparer le mal . . en partie, à faire une restitution secrète. Mais il faudrait toujours bien garder quelque chose. E-ossette s'apaisa. Alors il se mit à parler de Geneviève et de l'enfant qu'il avait arrachée des mains du muet, un soir. 11 dit que cette orpheline était la nièce^
d'Asselin et l'héritière d'une ferme superbe. Asselin p lierait cher, sans doute, sa disparition et celle de son frère, le muet.
— Le muet est condamné, dit le chef d'un ton solennel, la petite fille le sera.
l'oeage
Le lendemain une chaloupe montée par cinq hommes sortait de la rivière Saint- Charles. Une légère brise enflait la voile. Elle longea la batture de Beauport et passa devant la chute Montmorency. La blanche écume de l'onde qui se précipite d'une hauteur de deux cent soixante pieds, se déchire et se brise sur les angles de la pierre, semble un immense étendard d'argent que le vent secoue. Comme une éclatante fumée, la vapeur tourbillonne. On penserait que la rivière se jette dans un brasier qu'elle éteint. On croirait que le brasier mugissant lance jusqu'au sommet des colonnes indestructibles.
La brise se calma tout à fait vers le soir. Alors deux hommes se mirent à ramer. Les rames de
frêne faisaient rendre aux tolets un cri monotone. Le sillon léger de l'embarcation mourait avant d'atteindre le rivage, comme meurt dans l'espace une voix lointaine.
Rossette se délectait dans l'espoir d'une belle
vengeance. Il cherchait des yeux la grande maison à pignons rouges où se cachaient Geneviève et l'orpheline. Car Eossette était un des cinq. Tout à coup elle se dessina nettement sur le fond noir des arbres, au pied de la colline qui court le long du fleuve avec ses bois épais et ses champs féconds.
— Arrêtons-nous ici ; mouillons, ordonna le chef
Un nuage sombre montait sur la chaîne bleue des Laurentides. Une brise fraîche s'éleva tout à coup et fit courir un frisson sur le sein du fleuve. Un léger clapotement se fit entendre sous les flancs de la chaloupe.
Le nuage monta vite. Il s'étendit sur le ciel comme une tenture de deuil. La bri&o avait des accès de fureur, les vagues se creusaient et la rivière ressemblait à une plaine labourée. Le tonnerre gronda, et le.s échos des montagnes
répétèrent ses sonores grondements. Des serpents de feu se tordaient dans les nues.
— Allons sur les îlots, ordonna le chef.
La chaloupe dansait comme une bacchante prise de vin. Il ne fut pas facile de planter le mât et de tendre la voile, cependant on y réussit. Elle s'élança rapide comme un coursier que^ le fouet aiguillonne.
— Tonnerre ! dit le chef, ça va ! Raidis l'écoute, Robert : il faut arriver.
Robert tira de toutes ses forces sur la drisse qu'il attacha à l'un des taquets. La voile s'éleva^ se tendit et reçut le vent de plus près. Une bourrasque mugit.
— Lâche l'écoute 1 cria le chef.
Il était trop tard. La voile raidie vint frapper les flots ; la chaloupe demeura quelques instants sur le flanc, puis peu à peu le mât s'enfonçant avec la toile appesantie par l'eau, elle chavira tout à fait. Les brigands poussèrent un cri de rage.
Sur la grève un jeune homme s'était arrêté pour regarder la chaloupe audacieuse qui ouvrait son aile dans le vent d'orage. Il la vit tournoyer comme un oiseau que le plomb a blessé..
N'écoutant que son courage, il poussa sur la vague un des canots qui gisaient là et sauta dedans. Il rama avec force, fuyant devant latempête et se recommandant à Dieu.
Les cinq brigands s'étaient cramponnés à la^ quille de leur chaloupe. Ils furent jetés sur l'îlot qu'ils avaient voulu atteindre. Les voyant sauvés, le jeune homme fut tenté de rebrousser chemin, mais, par une mer pareille, il y avait grand danger. Il alla atterrir à l'autre extrémité de l'îlot. L'orage commençait à perdre desafureur. Unebande lumineuse ceignit comme une auréole le front des montagnes ; le tonnerre lointain réveillait d'autres échos.
Le soir était venu. Le jeune homme se dirigea vers l'autre bout de l'îlot, curieux de connaître les hommes pour qui il venait de risquer sa vie. Il marcha pendant une vingtaine de minutes, tantôt sur les bords rocailleux, tantôt sous les broussailles humides. Le fleuve, encore tourmenté, brisait sur les récifs. Il crut entendre un rire d'homme au milieu des plaintes de la nature. Il s'arrêta. Le même rire jaillit comme un éclair et des voix distinctes arrivèrent à ses oreilles. Il écouta.
— Par tous les diables ! nous l'avons échappé belle, disait l'un.
Un autre :
— La chaloupe allait si vite que je n'ai pas eu le temps de me recommander à Dieu.
— Avez-vous vu ce fou qui venait à notre secours ? Il ne sait donc pas que nous ne sommes point des buveurs d'eau.
— La mer se calme, nous pourrons traverser tout à l'heure.
Tout est-il prêt ?
— Oui chef,... une rame de perdue seulement.
— Sommes-nous loin de la maison à pignons rouges, Rossette ?
— A trois quarts de lieue peut-être.
— L'un de nous ira demander l'hospitalité, puis quand les gens de la maison seront endormis, il ouvrira la porte aux autres.
— Entendu ! répondirent plusieurs voix.
Le jeune homme comprit tout. Epouvanté, il se hâta de revenir.