‹ Le Pélerin de Sainte-AnneChapitre 30 sur 41 · UNE PARTIE DE PIQUET INTERROMPUE · texte numérisé non relu

UNE PARTIE DE PIQUET INTERROMPUE

Il pouvait être neuf heures du soir. Athanase Lepage fumait sa pipe en rêvant à sa moisson, sa femme et Geneviève jouaient au piquet et la petite Marie-Louise marquait les points, quand on frappa à la porte.

— Qui est-ce qui nous dérange ^ murmura madame Lepage.

Elle était contrariée, car elle espérait faire le pic ou soixanter. La porte s'ouvrit. Un sentiment d'effroi glaça les deux joueuses, qui laissèrent tomber leurs cartes en faisant une exclamation étouffée :

— Le voleur !

Celui qui entrait n'avait ni souliers, ni chapeau. Il était tout trempé. Il salua sans rien dire, puis montra ses vêtements humides et le feu qui flambait dans l'âtre. Madame Lepage s'avança vers lui et lui dit rudement :

— Chauffez-vous, si vous le voulez ; faites sécher vos hardes, mais vous ne coucherez pas

— Pourquoi parles-tu comme cela, demanda M. Lepage.

— Pourquoi ?

Elle s'approcha de lui et dit à voix basse :

— C'est un voleur. C'est le muet qui fut arrêté ici même il y a quelques semaines. Il faut qu'il se soit échappé de la prison.

Geneviève avait attiré l'enfant à elle. Elle avait peur et pourtant ce garçon l'avait protégée contre le maître d'école. C'était peut-être un pressentiil!ent qui la troublait. Par une inexplicable fatalité l'infâme Rossette semblait suivre de près le muet. Elle craignait de voir apparaître le monstre.

Le muet avait repris avec une humilité touchante son pèlerinage à la Bonne Sainte-Anne. Il devait à Dieu de grandes actions de grâces. Dieu l'avait sauvé d'une mort affreuse dans les eaux du fleuve ; il l'avait délivré des mains des hommes iniques qui voulaient le perdre ; il faisait éclater son innocence. Il marchait, lo pèlerin, pieds nus, sur la grève poétique du Château-Richer, quand la chaloupe imprudente ouvrit sa voile à la tempête, et c'est lui qui venait de risquer sa vie jiour sauver les misera-

bles en danger de périr. Il s'était hâté de revenir pour déjouer les projets de ces hommes pervei^s.

Il s'approcha du feu. Ses vêtements laissaient •dégoutter l'eau sur le plancher, autour de lui, et par moments, il frissonnait comme un homme brûlé par la fièvre. Lepage lui offrit des habits ; il les refusa. Il lui présenta un verre de Jamaïque au sucre et à l'eau chaude ; il n'accepta que l'eau.

— Shigulicr voleur qui refuse un vêtement propre et une ponce chaude, pensa le maître de la maison.

Puis il jeta dans le foyer des éclats de bois ^ecs qui pétillèrent gaiement.

Cependant Geneviève lui apporta du pain et du lait, et il mangea, faisant avant et après son modeste repas un grand signe de croix. Les gens de la maison se disaient entre eux :

— C'est un fameux hypocrite !

Carils le croyaient véritablement un voleur. Us ne savaient pas encore les révélations de Page. Le muet s'approchait souvent de la fenêtre qui donnait sur le fleuve et semblait chercher quelque chose dans les ténèbres.

— lia peur d'être arrêté de nouveau, pensait-on.

La chaleur du foyer le portait au sommeiL Fatigué d'une longue marche, plus fatigué encore d'avoir avironné dans son canot secoué par l'orage, il s'endormit sur sa chaise. Lepage alla le toucher sûr l'épaule pour l'éveiller et lui offrir un lit. Le muet fit un bond et se dressa tout surpris. Il rêvait aux brigands.

— Voulez-vous un lit pour vous reposer ? lui demanda i(f page.

Il fit signe qu'il n'en voulait pas, regarda par la fenêtre encore, indiqua le nombre cinq avec ses doigts et montra l'orpheline et Geneviève par des gestes qui effrayèrent tout le monde» On le crut fou. Geneviève ne voulait pas qu'il passât la nuit dans la maison. Lepage disait qu'il l'enfermerait sous clef II n'y avait rien à craindre. En effet, il le fit monter dans une petite chambre au grenier, sous un prétexte quelconque, et poussa le verrou sur lui.

Personne n'avait encore pu goûter le sommeil, à cause de l'incident de la soirée, que de nouveaux coups se firent entendre dans la porte. Lepage alla ouvrir. Un homme entra. Il était

comme le muet, trempé jusqu'aux os. Il demanda l'hospitalité pour la nuit. Il dit que dans la tempête, il avait failli se noyer avec quatre de ses amis. Ils s'en allaient à Sainte-Anne, en clialoupe, visiter le célèbre sanctuaire. Ils reprendraient leur route à pied, car l'embarcation s'. tait brisée sur les cailloux de la batture. La Providence était bonne, qui les avait sauvés tous cinq. Ce nombre cinq rappela à Lepage le signe du muet et il dit :

— Je suis heureux de vous offrir un gite, et déjà l'un des vôtres, je crois, est ici.

Le brigand le regarda avec surprise, et lui répondit que cela n'était guère possible, puisqu'ils venaient de se séparer, à la porte, chacun allant de son côté, pour ne pas abuser de la bonté d'un seul.

— J'ai tort en effet, de dire que c'est un des vôtres, reprit Lepage, car il parait que celui qui est couché au grenier sort de la prison.

Moi, je ne le connais pas. C'est le muet qui fut arrêté ici même, il y a quelques semaines, et condamné à cinq ans de pénitencier.

— Le muet est ici ! exclama le bandit . . . La police le . . .

Il s'interrompit, ne sachant pas si Lepage était au courant des événements qui venaient se passer. Puis il demanda :

— Savez-vous pourquoi il est ici ? où il va ? ce qu'il veut ?

— Je suppose qu'il s'est échappé, qu'il se cache, qu'il fuit, répondit l'habitant avec candeui .

Le brigand fut rassuré.

— La police le cherche partout, reprit-il. Ne le laissez pas sortir.

Enfermez-le sûrement, et vous serez bien récompensé.

— La porte de sa chambre ne s'ouvrira pas, je vous l'assure, et la petite fenêtre du pignon est à plus de quinze pieds. S'il descend par là, il ne tombera pas sur la plume, et je ne réponds pas de ses jambes.

Au même instant, le muet se mit à faire un vacarme d'enfer.

Lepage monta :

— Tenez-vous tranquille, dit-il, je vous connais ; vous êtes bien enfermé et vous ne sortiri z point.

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