LES PETITS ÉCOLIERS
Quand la mère Lozet apprit qu'Asselin était le tuteur des enfants de Letellier, elle dit en plongeant le pouce et l'index dans sa tabatière :
— Je les plains, ces pauvres or[)helins !
Et une larme vint luire au coin de sa paupière ridée. C'était une bonne vieille que la mère Lozet. On la voyait accourir partout où il y avait une douleur à consoler. Elle était plus empressée à partager les peines que les plaisirs. Elle disait :
— Ceux qui sont heureux n'ont pas besoin de moi : ils ont toujours assez d'amis ; mais les malheureux sont souvent seuls.
Ce fut la femme de Louis Gagnon qui lui conta cette nouvelle, un jour qu'elle la rencontra près du cenellier, à la fourche des chemins. Et, justement, pendant qu'elles causaient, le petit Joseph, l'orphelin, passa en pleurant. Il portait un livre et une ardoise sous le bras gauche, et de sa main droite il tenait le bord de son chapeau de paille, car il ventait fort. Il se rendait à l'école.
Le subrogé tuteur avait insisté, en effet, sur l'urgence de mettre Joseph à l'école et de le préparer à sa i)remière communion. Il savait que la ferme des mineurs était mieux cultivée que leur esprit. Il connaissait les habitudes d'économie et de travail d'Eusèbe Asselin ; mais il connaissait aussi son avarice et son •esprit de chicane, et il se demandait parfois, si cet homme sans scrupule ne trouverait pas moyen d'ébrécher à son protit l'humble héiitage de ses pupilles.
Le maître d'école n'atteignait pas encore les hauteurs exubérantes de l'âge mûr, et il semblait toucher aux rives nues de la vieillesse. Ses cheveux n'avaient pas attendu l'automne •de la vie pour tomber et son front était sillonné de rides. Il avait un regard faux et un parler dur. Avec cela il s'appelait Zidore Rossette.
Eusèbe Asselin allait souvent le voir. Il y avait entre eux une grande intimité. La servante aigre, sèche et sans âge, Josephte Ra- €Ourci, devenait inquiète et le suivait d'un œil jaloux. C'est que le maitre d'école avait une sœur. Elle n'était ni belle ni bonne, la sœur du maitre d'école, mais il n'y a, pas que la
beauté et les vertus pour faire des conquêtes. Le petit Joseph pleurait en marchant, nous l'avons dit, et cependant il se hâtait.
— Pourquoi pleures-tu, mon petit, demanda la mère Lozet ?
— Je ne sais pas ma leçon, et le maître va me battre.
— Pourquoi ne la sais-tu pas ? Il faut étudier pour devenir savant.
— Je n'ai pas le temps d'étudier, je travaille toujours.
— Le soir ?
— Oh ! mon oncle dit que cela gaspille la lumière. Si je savais ma leçon, j'aimerais bien l'école.
Au même instant une troupe d'enfants passa en courant, gars et fillettes pêle-mêle.
— Viens donc, Joseph ! dirent-ils. Tu vas arriver tard, et tu seras puni.
L'orphelin partit avec les autres. L'un d'eux, le petit Ferron, un gibier de potence en herbe, lui donna un croc-en-jambe et une poussée. Il tomba sur la face, dans une mare d'eau — car il avait plu la veille — et l'eau dormait par plaques grisâtres, dans les ornières du chemin.
Son livre s'ouvrit en touchant le sol, et les feuilles en restèrent souillées de boue ; son chapeau vola au vent, tomba sur la route et se mit à tourner comme une roulette jusqu'au loin. Tuus se mirent à rire, excepté Noémi Bélanger, une jolie enfont, qui dit à Ferron :
— Que tu es mcLliant !
Il se moqua d'elle.
La mère Lozet qui jasait encore avec la Gagnon lui cria aussi :
— Je le dirai à ton père, va ! mauvais garnement !
Ferron, sans se tourner, fit un profond salut.- La mère Lozet ne lui vit pas le visage.