FOLLE DE PEUR
Quand la nuit s'était étendue comme un pavillon noir au-dessus des prairies et des eaux, les brigands, relevant leur chaloupe, avaient repris leur course sur le fleuve calmé et s'étaient arrêtés vis-à-vis la maison de Lepage, sur une grève rocheuse. Ils avaient suivi un sentier qui aboutissait au grand chemin. Leur plan était bien mûri. Chariot devait entrer seul et demander l'hospitalité. Quand tout le monde serait plongé dans le sommeil, il ouvrirait la porte aux autres. Une fois entrés, ils ne sortiraient qu'avec l'enfant. Tant mieux si personne ne s'éveillait : tant mieux pour les gens de la maison.
I.e bruit cessa peu à peu dans la chambre du muet. On l'entendit, le malheureux garçon, se jeter comme avec désespoir sur son lit de paille. Il acceptait sans doute ce qu'il ne pouvait éviter : il se soumettait à la nécessité. Une heure après un silence profond enveloppait l'heureuse demeure. Minuit sonna à la grande horloge
adossée au mur, dans le coin de la chambre, et le timbre clair parut jeter des cris de douleur. Chariot se leva. Marchant avec précaution, lentement, il s'avança vers la porte, leva le loquet de bois et fit entrer ses complices. Il ne se produisit aucun bruit. Leurs pieds maudits glissaient sur le plancher obscur comme les pieds des fantômes. Chacun ^rit son poste. Personne, sauf l'enfant, ne devait sortir. Tant pis pour ceux qui insisteraient. 11 valait mieux ne pas se réveiller. Le maître d'école, guidé par Chariot et suivi du charlatan, se dirigea vers l'appartement de Geneviève. Il tremblait, et sa main inhabile fit sonner la clenche de fer. Geneviève s'éveilla. Elle écouta, ne sachant si elle avait rêvé, ou entendu réellement quelque chose. Elle songeait au muet enfermé au grenier ; mais la présence de l'autre étranger la rassurait un peu. Elle ouvrit les yeux tout grands dans l'obscurité et ne vit rien. Hossette effiayé lui aussi, n'avait pas ouvert tout de suite. Il attendait. Geneviève regardait toujours vers la porte. Tout à coup il lui sembla qu'une lueur vague, indécise, se produisait à quelques pas. I^lle sentit une sueur froide aux pieds et
aux mains. La lueur parut s'élargir. Une fenêtre se trouvait vis-à-vis de la porte. C'était la lueur de cette fenêtre qui grandissait à mesure que la porte tournait. Cela prenait l'apparence sinistre d'une plaque d'argent sur un tombeau.
— Mon Dieu ! pcnsa-t-elle, la porte s'ouvre ! je ne rêve point.
Au même instant les charnières crièrent un peu et uae ombre apparut dans la pâle clarté de la fenêtre. Geneviève voulut appeler, mais le son expira dans sa gorge serrée par l'effroi. Ses yeux fixes regardaient toujours le spectre qui s'approchait silencieux.
Elle eût donné beaucoup pour que l'enfant couché près d'elle s'éveillât, se mit à parler. Elle espérait que M. Lepage se lèverait. Elle invoquait Dieu. Et toujours le spectre approchait. Dans sa terreur elle n'en voyait pas deux. L'autre se glissait à terre. Tout à coup elle se dressa sur son lit en poussant un cri rauque comme les cris du cauchemar. Une main violente lui ferma la bouche, un visage brûlant se pencha sur elle. Elle voulut mordre, on la bâillonna. Quatre bras musculeux lui lièrent les pieds et les mains. Elle se tordit dans le plus-
affreux désespoir. Elle vit que l'enfant était disparue. Une douleur violente la saisit à la tête, comme si elle avait reçu des coups de marteau. Elle pensa qu'on la tuait. . . Elle s'évanouit.
ou l'eX- ÉLÈVE PEIID SON LATIN
L'ex-élève, assis sur le bord du petit bateau qui emmenait au marché les habitants de sa paroisse, cherchait d'un œil avide, parmi les vieilles maisons de pierre de la rue Champlain, le toit de fer-blanc rouillé de la Colombe victorieuse. Il l'aperçut quand la barge vira pour entrer au Cul-de-Sac, et il sentit son cœur tressaillir. Il débarqua le premier et se dirigea vers le seuil où l'attendait sans doute sa jeune bien-aimée. Il passa de l'autre côté de la rue pour voir d'avance si la blonde fille n'était pas assise, rêveuse, dans sa fenêtre. Soudain il s'arrêta stupéfait. Les contre\ents étaient fermés. La mère Labourique qui était debout sur le
seuil de sa porte, guettant sa proie, se mit à rire avec éclat.
— Parties, les colombes, lui cria-t-elle de sa voix éraillée, parties sans laisser leur adresse... C'est mauvais signe cela, mon garçon.
— Vous ne savez pas où elles sont allées, demanda le jeune amoureux, tout déconcerté.
— Sainte Barbe d'Abraham ! si je le savais,. je vous le dirais vite. Je connais trop bien les tourments de la jeunesse, pour faire la cruelle. J'ai été jeune un jour ... je ne veux pas médire : la médisance n'est pas mon défaut. Que chacun s'arrange à sa façon. Tout de même, il y a du louche dans la conduite de ces deux personnes, et
L'ex-élève, ennuyé de son bavardage, avait tourné les talons et s'éloignait. INIille pensées diverses l'assaillaient. Il avait peur d'apprendre de fâcheuses nouvelles. Il s'efforçait pourtant de repousser des doutes offensants et malgré lui, ils revenaient toujours. Pourquoi étaient-elles parties ? . . . Elles s'étaient saU' vées enfin .... 0 cruel mystère ! Emmélio ne l'aimait donc plus ! . . . Elle aurait bien pu.
l'avertir de son départ . . . Ali ! quel désenchantement !
Il se rendit à la Place pour questionner les bateliers. Il apprit d'eux que riiôtelière et sa fille avaient laissé la ville et demeuraient à Lotbinière, ce fut tout. Pour quels motifs ? periîOniie ne pouvait le dire. Il vint à Lotbinière. Lotbinière n'est séparé de Deschambeault que par le fleuve ; et le fleuve est bien facile à passer, dans un canot léger, avec un bon aviron. Après tout, l'endroit n'était pas mal choisi. Une jeune fille qui revenait du champ lui montra la maison des étrangères. Il craignait d'y arriver. Il aurait voulu apercevoir dehors Emmélie ou sa mère, pour les saluer de loin et juger de l'accueil qui lui était réservé. Il ne vit personne. Il frappa ; on lui dit d'entrer.
Emmélie se leva et vint au-devant de lui. Elle souriait, mais il y avait dans son sourire une tristesse amère. La mère le salua d'un air affable, oii perçait toutefois un certain malaise. Il balbutia quelques mots, leur demandant comment elles étaient là . . . exprimant sa surprise .. . ses regrets ... Il était dans l'embarras et ne savait pas trop ce qu'il disait. Emmélie
porta son mouchoir à ses yeux et passa dans une autre chambre.
— Mon Dieu, fit-il, je le vois, Emmélie ne m'aime plus ! Je venais plein d'espoir et de joie lui jurer que je l'aimerai toujours.
Un sanglot répondit à ce cri d'amour.
— Ecoutez, observa la mère, et voyez si elle ne vous aime plus.
Puis, comprenant ce qui se passait dans l'âme du jeune garçon, elle se hâta d'ajouter :
— Et elle est toujours digne de vous.
Alors elle pleura elle-même, et l'ex-élève,
étonné, s'assit sans rien dire, attendant que cet excès de douleur fût passé.
Après un moment la femme reprit son calme, et lui raconta le plus discrètement possible pourquoi elles avaient laissé la ville. L'ex-élève se dressa : le feu roulait dans ses orbites, ses poings se crispaient.
— Qui ? Où sont-ils ? . . . Des habitués de r Oiseau de proie f . . .
Il faisait allusion aux deux vauriens.
— Ils nous auraient tuées plutôt, ajouta la femme. Par bonheur, Emmélie a pu s'échapper,
sortir, et ils ont eu peur alors : ils se sont enfuis . . . Leurs noms, je les ignore . . .
L'ex-élève, revenu de sa crainte, rendu à la. douce confiance, pénétra avec la digne femme dans la pièce où s'était réfugiée Emmélie. Elle était à genoux, la douce jeune fille, et elle pleurait le visage caché dans ses mains.
— Emmélie, lui dit-il, je t'aime 1 . . . Emmélie, veux-tu devenir ma femme ?
La blonde enfant, tout en larmes, les cheveux comme un voile de pudeur sur ses épaules,, se releva et offrit au baiser du fiancé son front pur que le baiser maternel seul avait touché.
UNE RAME QUI NE FOUETTE PAS l'eAU
Lepage se leva de bonne heure, fit sa prière* à genoux au pied de la croix, puis s'en alla couper le grain. Il fut surpris de trouver la porte^ débarrée, et crut qu'il avait oublié de mettre le' loquet. En allant à l'ouvrage il offrait à Dieu sa journée et regardait avec admiration les mer-
veilles de la nature qui publient la puissance du Créateur.
Geneviève était matineuse. Madame Lepage-^ fut étonnée de ne lavoir point préparer, au feu de l'âtre, le déjeuner frugal. Elle supposa que la présence du muet l'avait empêchée de dormir^ et qu'elle n'avait cédé au sommeil que le matin, alors qu'avec les ténèbres s'envolent les folles terreurs. Elle entra dans la chambre de ses protégées, mais aussitôt elle recula d'épouvante en poussant un cri. Geneviève la regardait avec de grands yeux secs et vitreux, ses cheveux flottaient sur l'oreiller, ses pieds et ses mains étaient liés aux poteaux du lit, un bandeau pressait sa bouche muette. La jjlace de l'orpheline était vide.
Les voisins, avertis, accoururent. Lepage qui se dressait pour aller déposer une poignée de blé, regarda du côté de la maison et vit les gens entrer chez lui. Il planta sa faucille dans un piquet de cèdre et partit.
Geneviève fut vite débarrassée de ses liena et de ses bâillons. Elle éclata de rire. Il v avait de l'hébétement dans ce rire, et cela faisait mal. ^r,
— Elle est folle, disait-on.
— Marie-Louise ? où est Marie-Louise ? demanda Madame Lepage.
A ce nom l'infortunée Geneviève se dressa brusquement et elle se mit à chercher, dans le lit, à la place encore chaude de l'enfant.
— Vous l'avez cachée, dit-elle, rendez-la moi : sa mère me l'a confiée. Il faut que je la sauve, si je veux être sauvée ... il faut que je la dépose au pied de la croix.
Elle se jeta en bas de sa couche et sortit en appelant :
— Marie-Louise ! Marie-Louise !
Lepage arriva. Sa femme était tout en pleurs. Les voisins lui dirent tout. Il courut à la chambre de son hôte, le dernier venu : elle était déserte ; il monta au grenier : personne !
— Ils s'étaient entendus pour nous tromper, s'écria-t-il amèrement, c'étaient deux bandits î
Les brigands, sortis de la maison sans faire de bruit, descendirent en courant sur la grève. Le charlatan portait Marie-Louise qui tremblait de peur et de froid. Il la déposa sur les galets, près de lui, pendant que les autres poussaient
la chaloupe vers les flots qui déferlaient plus loin.
— Les rames ! la voile ! commanda le chef, au moment où la quille laissait le fond vaseux pour danser sur la vasrue.
Le charlatan arrivait avec son précieux fardeau.
— Le succès a dépassé nos espérances, dit-il ^n riant. Au revoir, Greneviève !
— Les rames, la voile, répéta Chariot, où «ont-elles ? Je ne les trouve point.
On regarda sur les bancs, on chercha dans le fond de la chaloupe, rien !
Les brigands ne riaient plus.
— Le ïoulis les aura jetées en dehors, fit le chef, cherchons bien.
— Je les avais attachées, affirma Eobert . . . Elles ont été enlevées.
Ils rôdèrent longtemps parmi les roches et les ajoncs.
— Si c'était le muet ? repartit tout à coup Chariot.
— Le muet ?
— Oui, il a passé la nuit chez Lepage.
— Et tu ne l'as pas dit ? reprocha le chef^ avec un blasphème épouvantable.
— En ai-je eu le temps ? Au reste, pourquoi? M. Lepage qui le croit évadé de la prison et ne sait pas son innocence, l'avait enfermé au grenier.
— Damnation ! cria Robert, tu sais que nous avons juré de le tuer.
— Et nous le tuerons. Mais à chacun son tour. Aujourd'hui l'enfant, demain le dangereux garçon.
— Nous n'avons plus qu'à regagner la ville à pied, fit le chef Partons.
Le docteur au sirop de la vie éternelle s'approcha d'une talle d'aunes qui paraissait comme un bouquet noir sur la rive sombre, et son pied s'embarrassa dans quelque chose d'humide et de mou comme le linge que la blanchisseuse tire de la cuve. Il se pencha, palpa. C'était la voile. Un éclair de joie illumina, dans l'obscurité, sa face roussâtre.
— Ici ! ici! je les ai! cria-t-il à ses compagnons, je... Il n'acheva pas. Une rames'était levée puis abattue sur lui. Il poussa une plainte formidable. Les complices qui accouraient s'arrête-
rent effrayés. Ils entendirent du bruit dans le feuillage, le pas d'un homme. Ils étaient découverts. Une sueur froide inondait leur front maintenant. Ces lâches assassins, ils avaient peur de leur invisible ennemi. Le chef confia l'orpheline à Chariot.
— Emporte-la, ordonna t-il... et sauvonsnous.
L'un d'eux, le maître d'école, passa trop près des aunes, la rame lui fouetta l'épaule : il ne tomba point, mais il s'enfuit en criant de rage et de douleur. L'invisible ennemi, c'était le pèlerin.