‹ Le Pélerin de Sainte-AnneChapitre 32 sur 41 · LES DEUX AMANTS DE NAGUÈRE · texte numérisé non relu

LES DEUX AMANTS DE NAGUÈRE

Geneviève était devenue folle de peur. Elle cherchait toujours la petite Marie-Louise, la demandant aux arbres, aux oiseaux, aux rivières, aux hommes.

— Rendez-la-moi, priait-elle d'une voix pleine de larmes, rendez-la-moi ! Sa mère qui est au ciel se désole, et moi qui suis sur la terre je serai perdue. Eendez-la-moi !

Elle avait une idée fixe : aller à Québec dans l'infâme maison de Paméla. Le souvenir de ce qu'elle y avait vu, se réveillait tout vivace. Elle partit, repoussant avec colère ceux qui tentaient de l'arrêter. M. Lepage pensa qu'il valait mieux ne pas la contrarier. Il la laissa marcher sa route pénible, mais il la fit surveiller avec soin.

Les ravisseurs ne se rendirent à la ville quela nuit suivante. Munis d'œufs et de lait, ils avaient passé la journée sur le foin plein d'arome, dans une grange, au pied des côtes élevées de l'Ange-Gardien. Rossette se plaignait d'une insupportable douleur à l'épaule. La rame avait fait sa marque. Le chef était sombre : il regrettait beaucoup son ami le docteur rouge. Robert espérait le voir arriver soudainement, ce charlatan rusé qui les avait tant de fois aidés de ses conseils. Chariot, souriant, se vantait d'être capable d'emporter une femme comme il avait fait de l'enfant. La petite orpheline avait pleuré mais elle semblait un peu consolée.

Il fallait se refaire un peu des fatigues de* l'expédition, boire au succès, boire aussi à la.

victime regrettée. La victoire coûtait trop. Enfermés dans une petite chambre de la maison de Paméla, ils burent longtemps. Gaillards, ils furent gais et jaseurs ; gris, ils devinrent expansifs et vantards ; ivres, ils se fâchèrent et voidurent se battre ; ils se donnèrent la main et s'embrassèrent ; ils s'attendrirent au souvenir du charlatan et se mirent à pleurer ; ils s'endormirent et ronflèrent.

Le maître d'école se leva soudain comme s'il eut rêvé, tira de sa poche un long couteau à ressort, dont il ouvrit la lame aiguë, et s'approcha de l'orpheline endormie sur une chaise. Il se pencha sur elle, jDuis se redressa riant d'un rire infernal. La lame du couteau luisait à la lumière de la bougie ; le chef, Robert et Charlot ronflaient toujours. Avait-il envie de tuer l'enfant, ou cédajit à un de ces caprices inexplicables qui passent par la tête des gens iv»es, voulait-il seulement lui faire peur ? Il recula d'un pas, comme pour donner plus de force au coup qu'il allait porter. Il ne riait plus ; il prenait un air féroce ; mais à son tour l'enfant endormie souriait doucement

Le muet revint chez Lepage, dès que les

brigands eurent pris la fuite. Il s'était blessé un pied sur une pierre tranchante, et des gouttes de sang marquaient son passage. Ceux qui le virent arriver s'écrièrent :

— Voici l'un de ces misérables ! enchaînonsle !

L'infortuné pèlerin vint au-devant d'eux.

— Il est blessé, observa quelqu'un, voilà pourquoi il n'a pu se sauver comme les autres.

Le muet fit avec douceur un signe qui voulait dire : vous vous trompez.

— Est-ce qu'il ne parle pas ? demanda-t-on.

— Non, répondit Lepage, c'est ce muet qui vient d'être condamné, pour vol, à cinq années de pénitencier.

Un murmure de surprise et de terreur s'éleva. Plusieurs dirent en branlant la tête :

— Rien d'étonnant alors s'il enlève les enfants.... Ne le laissons pas échapper.

Pendant que le maître d'école, rendu fou par l'ivresse, levait pour le plonger dans le cœur de l'innocente enfant, son large couteau, la porte s'ouvrit et une ombre lugubre entra. Elle s'avança silencieuse, allongea ses bras maigres, tendit ses doigts nerveux, et com-

me une tenaille, le mordit à la gorge. Rossette, épouvanté, laissa tomber son arme. I^'ombre, vivement la ramassa. Et alors, menaçant à son tour le bandit, elle lui cria :

— Monstre, quel mal t'a fait cette enfant ?. . . Sa mère me l'a confiée et je la sauverai ! . . . Fuis ! va-t-en! ou je t'enfonce ce couteau dans le cœur !

— Geneviève, dit le maître d'école, ne frappe pas : écoute ! Je ne voulais pas la tuer. . c'était pour lui faire peur . .

— Va-t-en! sors ! fuis ! ou je te mets en lambeaux.

Elle faisait jouer l'arme menaçante devant sa face livide. Il voulut réveiller ses camarades ; la pointe du couteau lui fendit la Ijvre. Il se sauva ; elle le poursuivit dans la rue, lui effleurant le dos à chaque instant avec sa lame aiguë. Tout à coup elle s'arrête : la pensée de l'enfant, sans doute. Il profita de ce répit pour s'esqui- Tcr. Elle revint sur ses pas jusqu'à la maison de Mademoiselle Paméla. Paméla, sortie do bonne heure, n'était pas rentrée encore. La porte était ouverte ; les brigands ronflaient toujours, mais l'enfant était disparue.

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