UNE MÈRE PARDONNE TOUJOURS
La corvée de brayage était finie. La dernière l^oignée de lin s'était changée en une filasse soyeuse, et les derniers claquements des broies venaient de se taire dans l'alcôve champêtre. Les jeunes gens oublièrent dans la danse et les jeux, les fatigues de la journée. Asselin leur avait promis une veillée, il tint parole. Nérée Hamelin qui ne jouait pas mal les cotillons et les gigues, sur le violon, vint avec ses sœurs et plusieurs autres jeimesses rejoindre les brayeurs^ Picounoc s'amusa beaucoup. Il remarqua Noémi, et fit parade de ses sentiments effrontés. Noémi parut souffrir de ces assiduités qui ne la flattaient guère.
La veillée fut joyeuse jusque vers minuit. Alors on entendit au dehors la voix plaintive de Geneviève qui disait :
— Rendez-moi l'orpheline ! Si je ne la retrouve pas, je serai perdue ! Il faut que je la dépose au pied de la croix, sur le sommet de la
côte... IMarie-Louise ! Marie-Louise ! Elle vint regarder par la fenêtre entr'ou verte. Les jeunes tilles eurent peur. Madame Asselin s'avança au devant d'elle et lui dit :
— Geneviève, entre, tu vas coucher ici ; j'ai un bon lit à te donner.
La folle le regarda d'un œil courroucé :
— Tes lits sont de glace ; la petite orpheline me l'a dit... Malheur à toi ! malheur à toi !
Elle disparut. Les divertissements furent suspendus. Cette apparition avait troublé la fête, comme la pierre jetée dans l'arbre où chantent les oiseaux trouble le concert aérien.
Asselin fumait sa pipe devant la cheminée. Il avait appris la délivrance du muet, mais il ignorait l'enlèvement de l'orpheline ; et la vue de Geneviève devenue folle, lui causait uneétrange inquiétude. Il soupçonnait un crime. Il avait hâte de voir son beau-frère, et il se proposait d'aller à la ville le surlendemain. Sa femme tomba dans une rêverie profonde^ Les jeunes gens se retirèrent. Cependant Picounoc accepta l'hospitalité d'Asselinpourla nuit. Il ne partit que le lendemain dans la relevée. C'était à l'heure où l'ex-élève, s'embai'-
quant dans un léger canot, traversait le fleuve et venait aborder à la rive où s'étaient cachées ses amours.
Il est encore agréable de se promener dans les allées solitaires, aux beaux jours d'octobre, et de fouler aux pieds les feuilles jaunies qui tapissent le sol. Tout porte à la rêverie : les dernières fleurs qui se penchent frileuses en donnant au soleil leur dernier sourire ; les soupirs de la brise qui pleure en s'envolant, la pâleur du gazon qui se fane. L'aspect calme et mélancolique des champs inspire de douces et sérieuses réflexions. Les bois qui se dépouillent de leurs écharpes multicolores, et, nus, s'endorment d'un sommeil profond que seul, le soleil du printemps pourra secouer, nous rappellent que bientôt, endormis à notre tour, nous attendrons le soleil éternel qui réchaufîera notre poussière, et nous fera renaître pour l'éternel printcmiig.
Emmélie et l'ex-élève se promenaient dans le jardin nouvellement acquis par l'hôtelière de la. Colombe victorieuse, quand uu cri perçant s'éleva de la maison. Ils s'élancèrent vers la porto demeurée entrouverte. Un autre cri plus ter-.
rible que le premier retentit alors et Emmélie tomba dans les bras de l'ex-élève.
— C'est lui 1 sauvez-moi ! criait-elle.
En entrant, elle s'était trouvée en face de Picounoc. Sa mère debout, pâle, tremblante, ne pouvait croire à une pareille audace. Après un instant elle s'écria :
— Quoi ! vous osez venir ici ?
Picounoc sourit et ne bougea pas. L'exélève s'avança près de lui les poings fermés :
— Lâche, dit-il, vil insulteur de femmes ! je n'espérais pas te punir sitôt de ton infamie...
En même temps il voulut frapper le cynique garçon qui n'eut pas de peine à parer le co^p.
— Lâche ! hurlait l'ex-élève, défends-toi donc! Si je ne suis pas capable de te battre à coups depoings, je te battrai à coups de bâton !
— Je ne me suis pas montré aussi impitoyable que tu le penses, répliqua Picounoc, et tu as tort de 'me traiter ainsi.
— Ah ! Dieu la protégeait.
— Il a eu pitié de moi aussi.
Emmélie, se séparant de son fiancé, avait jeté ses bras autour du cou de sa mère.
— Je Taime, reprit l'ex-élève, je dois la protéger... Comprends-tu '? elle est ma fiancée !...
Elle est ma sœur, répondit Picounoc,
d'une voix émue.
— Tu mens ! fit Paul Hamel.
Lui 1 s'écrièrent les deux femmes stupéfaites.
Il y eut un silence pénible. Picounoc regardait sa mère et sa sœur assises toutes deux, tremblantes et désolées. Il s'approcha d'elles .en chancelant comme un homme ivre et tomba il genoux à leurs pieds.
— Pardon! s'écria-t-il, et il éclata en sanglots. Il se fit un silence profond, terrible.
— Es-tu vraiment mon fils '? demanda la jnère d'un accent plein d'amertume.
— Oui, répondit-il; je suis Pierre-Enoch, parti il y a dix ans. Et il dit le nom de son père et celui de sa mère, et une foule d'inci- <lents de son enfance. La mère pleurait et ses sanglots étaient bien amers. Elle ne put dire qu'un mot :
— Que je suis malheureuse !
Emmélie, atterrée, sans voix et sans larmes, ressemblait à une insensée. L'ex-élève était
dans la stupéfaction. A la fin on entendit une voix affaiblie qui murmura:
— Une mère pardonne toujours.
où s'expliquent plusieurs CHOSES
Le pèlerin eut un instant regret d'être revenu à la maison de ses hôtes, car la colère des habitants ne lui présageait rien de bon. Cependant il garda sa sérénité et lorsque l'effervescence se fut un peu calmée, il attira par des signes, les gens sur le rivage, à la talle d'aunes où il s'était caché pour surprendre les voleurs. Le charlatan gisait là, meurtri.
— C'est le docteur qui vend des drogues sur le marché, dirent quelques-uns. Il est mort !
Le muet ramassa l'une des rames et fit le geste de quelqu'un qui frappe un grand coup.
— C'est vous qui l'avez tué, demanda-t-on avec surprise ?
Il fit signe que ouï.
— Vous n'appartenez donc pas à leur bande ? Non, répondit-il par un mouvement de tête.
— Il faut toujours bien avoir pitié de ce cadavre, observa Lepage : les morts sont sacrés.
Les habitants soulevèrent le charlatan, il poussa un long gémissement. Il n'était pas mort.
— Tant mieux, soupira une bonne femme, il pourra faire son acte de contrition.
On alla quérir une voiture à ressorts. Il y fut déposé et conduit à la maison.
Au même instant passait, revenant de la ville, le postillon de la côte Beaupré.
— Savez-vous la nouvelle ? demanda-t-il à Lepage.
— Non, qu'y a-t-il ?
— Le jeune muet qui devait aller passer cinq ans au pénitencier a été mis en liberté.
— Oui-dà ! mais pourquoi ?
— Son innocence a été reconnue. Il était la victime d'une bande de voleurs.
Le brave habitant ne revenait pas de sa surprise. A son tour il raconta les événements do la nuit.
— Vous avez affaire à la même bande de scélérats, rien de plus sûr, reprit le postillon, vous pouvez laisser partir le muet. Le charlatan et
lui n'appartiennent pas à la même société, puisque l'un a tué l'autre, ou à peu près.
Il fouetta son cheval et s'éloigna.
Voyant que le bruit qu'il faisait dans sa chambre, au grenier, était inutile et mécontentait M. Lepage, le muet avait pris un autre moyen pour déranger les projets des bandits : c'était de les mettre dans l'impossibilité de se servir de leur chaloupe, et de les attaquer à la faveur des ténèbres, tour à tour, s'ils se disi3ersaient. Il ouvrit la petite fenêtre du pignon. Elle donnait sur le jardin et il n'y avait point de passage de ce côté ! Il noua l'un à l'autre, par les coins, ses draps de toile, les attacha par un bout à la sablière, et les laissa tomber en dehors, Ilglissa facilement le long de ce cordage nouveau^ et se blottit sous les arbres fruitiers. Les brigands arrivèrent. Alors il courut à la chaloupe^ enleva rames et voiles et, debout près d'une taile d'aunes, il attendit une rame à la main. Comme on l'a vu, il n'attendit pas en vain.
Geneviève s'était rendue à Québec, s'arrêtant souvent pour demander la petite Marie-Louise aux habitants étonnés de sa folie. Elle était toujours suivie et surveillée. Quand elle arriva
chez Paméla Rossette, il faisait nuit. Elle regarda par la fenêtre et vit l'infâme maître d'école menacer, de son couteau, l'innocente enfant endormie sur son siège. Elle entra doucement, doucement, et mit en fuite l'assassin de la façon que l'on a vue.
Celui qui veillait sur elle reconnut aussi l'orpheline. Il entra dans cette maison de la modiste, qu'il ne connaissait point, prit dans ses bras l'enfant toujours endormie et l'emporta. Il voulut retrouver Geneviève, mais il se perdit dans les rues sombres. Alors il reprit le chemin du Château-Richer, sachant bien qu'il serait aisé de retrouver le lendemain, la pauvre fille éplorée.
Le lendemain Geneviève s'acheminait vers Lotbinière. Et toujours en marchant elle appelait sa jeune amie, et les gens se détournaient pour la voir. Deux jours plus tard, chantant un refrain mélancolique, elle arrivait ea même temps que Picounoc, à la hraierie d'Asselin.