AU SANCTUAIRE DE SAINTE-ANNE
Le charlatan étendu sans mouvements sur son lit, éprouvait d'atroces souffrances. Madame Lepage oubliant ses chagrins et le crime du malade, faisant taire le cri vengeur de la nature pour n'écouter que la voix de la charité, comblait de soins l'insigne malfaiteur. Un médecin fut appelé. Il déclara la science impuissante. Il se trompait. Cependant le docteur au sirop de la vie éternelle devait porter le reste de sa vie la peine de son crime.
Le muet avait repris son pèlerinage. Il voyait luire de loin au pied des côtes élevées qui bordent le fleuve, l'humble flèche de la petite église de Sainte- Anne. Une vive émotion agitait son âme. Il égrenait son chapelet, en marchant, mais sa bouche ne pouvait répéter la prière de son cœur. Il s'excitait au regret de ses fautes et demandait miséricorde.
Ses lèvres altérées se rafraîchirent à l'eau sainte qui coulait à la porte du petit sanctuaire
dans la pente verte du coteau. Il entra tout recueilli, et tomba devant le Saint des saints. La blessure de son pied s'était rouverte et il faisait sur le plancher des taches de sang. Ceux qui le voyaient étaient dans l'admiration et faisaient monter pour lui d'ardentes prières vers le Seiorneur.
Il passa dans la méditation de la justice et de la miséricorde de Dieu une grande partie de la nuit suivante. Il se disait, plein d'humilité, qu'il bénirait le Seigneur dans ses peines comme dans ses joies; il abdiquait sa volonté et ne cherchait que la gloire de Jésus. Cependant il implorait la Sainte dont le pouvoir est si grand. Il espérait que sa langue longtemps liée se débarrasserait tout à coup de ses chaînes invisibles, et que le châtiment du ciel serait suspendu.
Le dimanche, les voitures arrivèrent de toutes les parties de la paroisse.
Sous notre ciel heureux la foi ne s'éteint pas au soufïle du scepticisme, et les églises se remplissent de croyants. La prière sauvera le monde plus sûrement que la libre pensée, et
LE
rendra plus durables la paix et le bonheur de la famille.
La cloche sonnait le dernier coup de la mes- :se, et ses joyeux tintements annonçaient aux collines pittoresques des alentours que le sacrifice du Calvaire allait commencer. Le pèlerin ■était à genoux, les mains jointes, les yeux levés sur l'image de la grande thaumaturge. Par moments on l'aurait cru dans une extase sublime. De temps à autre il se frappait la poitrine ' et des larmes coulaient sur ses joues.
Quand la petite sonnette de cuivre annonça TApius Dei, il se sentit pris d'un transport inconnu. Un souffle puissant se réveilla au fond de son être : un désir ardent de s'unir à son Dieu le tourmenta soudain. Il secouait le sommeil de son âme. Il lui semblait que son ■esprit allait prendre des ailes et laisser la terre. En s'approchant de la table sainte, il leva vers l'illustre patronne de l'Eglise, un regard suppliant, doux, plein de larmes. Il crut voir sourire la bonne sainte et toute sa personne s'agita dans un transport inexprimable. Il crut «entendre des chants angéliques au-dessus de sa tête et dans l'abside où flottaient des
nuages d'encens. Il lui sembla que des flots de lumière enveloppaient l'autel. Il était plongé dans une adoration profonde, enivré d'une indicible paix. Il possédait le ciel.
Au dernier évangile, quand la foule se leva, il demeura prosterné, car il n'avait plus connaissance de ce qui se passait autour de lui. Tout à coup, dans le silence profond, on l'entendit murmurer lentement, d'une voix forte et tremblante : Ave, Maria, gratta plena, et au même instant il se dressa, leva les mains au" ciel, puis retomba à genoux en s'écriant :
— Sainte Anne, soyez bénie !
Un cri d'admiration fit trembler l'humble voûte et le prêtre ému entonna le Te Deum. Chacun s'f n retourna en louant Dieu.
Le pèlerin reprit, glorieux, le chemin qu'il avait parcouru dans l'humiliation, et il publiait la miséricorde du Seigneur et la puissance dela bonne sainte Anne. Il rentra chez Lepage en s'écriant :
— Remerciez le ciel avec moi : je suis guéri ! Il aperçut Marie-Louise et s'élança vers elle :
— Retrouvée ! fit-il, retrouvée ! O ma chèrepetite sœur /
— Et il la couvrit de baisers.
— Sa sœur ? faisait tout le monde étonné. On comprit alors sa façon d'agir à Tégard de
l'enfant, dans les circonstances précédentes.
Il s'approcha du lit où gémissait le charlatan.
— L'événement n'a pas tourné comme vous l'espériez, lui dit-il.
Si vous revenez à la vie, revenez aussi à l'honnêteté.
Le charlatan se détourna et son regard eut une expression farouche. Le pèlerin redit comment il avait surpris le projet des brigands et comment il l'avait déjoué. Il révéla tout ce qu'il connaissait au sujet de ces misérables. Cédant aux instances de Lepage, il passa plusieurs jours avec sa sœur dans l'hospitalière maison.
ou ROSSETTE TROUVE UNE PLANCHE DE SALUT
Désireux de savoir ce qui se passait à la maison de Lepage et ce qu'était devenu son fidèle camarade le charlatan, Saint-Pierre, le
chef, se rendit au Château-Eiclier. Ceux qui le connaissaient ne le reconnurent point. Son crâne dénudé se perdait sous une riche chevelure noire ; une énorme moustache ornait sa lèvre, des lunettes noires dérobaient les reflets fauves de ses yeux. Il s'arrêta à la porte de la maison, demanda de l'eau pour son cheval et lia conversation de l'air le plus indifférent du monde, avec le garçon de ferme. Il apprit en peu d'instants plus de choses qu'il n'en espérait, et il eut besoin de ses lunettes pour cacher l'étonnement que trahissait son regard. Il remercia le garçon babillard, monta dans sa calèche, et reprit au grand trot le chemin de la ville. Le garçon pensa :
— Voilà un drôle. Il vient ici faire boire un cheval qui n'a pas soif et s'en retourne sans plus de façon.
Il retrouva ses complices à Y Oiseau de proie. La réunion était silencieuse : il y avait de l'inquiétude sur les figures.
— Mauvaises nouvelles, fit-il en entrant.
— Il est mort 1
— Non ; il peut même en revenir.
— Qu'y a-t-il donc ?
— L'enfant est encore clans cette maison.
— Nous la reprendrons.
— Nous sommes découverts...
Il y eut un mouvement de terreur extraordinaire, et chacun songea à s'enfuir.
— Est-ce le docteur qui a parlé ?
— C'est le muet, peut-être ?
— Le muet ?... Il n'y en a plus de muet, fit le chef d'une voix sourde.
Un cri de joie retentit. Ils le croyaient mort. Le chef secoua la tcte avec désespoir.
— Le muet a parlé, rcprit-il. Il a été guéri miraculeusement par sainte Anne.
— Le muet parle ! murmuraient avec stupeur les brigands.
— C'est lui, ajouta le chef, qui s'est embarqué dans un canot pour nous sauver pendant l'orage. Il est venu sur l'îlct et il a surpris nos dessins.
Chariot s'écria furieux :
— Mille millions de tonnerres ! Si vous m'aviez écouté quand j'ai voulu le tuer, dans la nuit du vol, à Lotbinière, tout cela ne serait pas arrivé, et nous serions tranquilles, à l'abri des soupçons et des recherches.
— Il faut le suivre partout, le traquer, l'exterminer !...
— Oui, Seigneur !
— Il doit aller à Lotbinière dans quelques jours, l'occasion sera bonne, reprit le chef.
Un éclair illumina la face diabolique du maître d'école.
— Il y a, dit-il, sur la ferme qu'il va réclamer une cachette superbe, près de laquelle il passera nécessairement... si nous y mettons un peu de savoir-foire.
Il fut compris, car il y eut un murmure approbateur.
Le lendemain le chef et le maître d'école partirent pour Lotbinière.