‹ Le Pélerin de Sainte-AnneChapitre 5 sur 41 · LE TRIOMPHE DU COUPABLE · texte numérisé non relu

LE TRIOMPHE DU COUPABLE

— Entrez !

C'était la voix rude du pédagogue qui appelait les enfants dispersés dans la prairie. Les enfants accoururent. Ils entrèrent en se bousculant. Les petites filles s'assirent d'un côté, les petits garçons, de l'autre. Le maître se mit à une table au milieu de la salle, en avant-

des bancs. Il frappa de sa règle de merisiei sur un livre qu'il tenait à la main et tous se jetèrent à genoux. Il bredouilla VAve Maria ; ils répondirent : Sancta Maria en regardant voler les mouches, puis se hâtèrent de feuilleter leurs livres pour repasser la leçon.

Alors le petit Joseph parut sur le seuil de la porte. Il avait pleuré, et ses vêtements étaient tachés de boue.

— Pourquoi n'es-tu pas venu pour la prière ? demanda le maître d'un ton colère.

L'enfant baissa la tête et ne répondit rien.

— A genoux ! reprit E-ossette, en montrant de sa règle le milieu de la pièce.

L'enfant obéi.

— Comment, malpropre, oses-tu venir à Técole dans un pareil état ? Et ton livre ? . . . Ah ! je vais avertir l'oncle, mais c'est mon devoir de te corriger d'abord.

— Ce n'est pas ma faute, murmura l'enfant.

— C'est Clodomir Ferron qui l'a jeté dans la vase, monsieur le maître, risqua une voix douce et suppliante.

— Noémi Bélanger, tais-toi I qui te permet de parler 1

Baise la terre, cria le maître brutal.

La naïve enfant toucha de ses lèvres roses le plancher sale. L'orphelin osa dire :

— Oui, monsieur, c'est Clodomir qui m'a fait tomber.

— Ce n'est pas vrai ! répliqua hardiment Ferron. 11 est venu se jeter sur moi, et v'ian !

Le menteur fit avec ses mains le £:este oui signifie une culbute. Les écoliers rirent tout haut. Rossette avait trop grande envie de battre l'orphelin pour douter un instant.

— Tends la main, lui commanda-t-il.

Joseph ouvrit une main tremblante, ses yeux se levèrent suppliants vers son bourreau et de grosses larmes roulèrent sur ses joues pâles. Le premier coup tomba sur ses doigts comme un charbon ardent.

— L'autre main, fit le maître.

— Ce n'est pas ma faute ! ce n'est pas ma faute ! criait le petit.

Et la règle de bois franc s'abattait avec un bruit sec sur ses mains rouges et enflées.

La tête cachée dans son livre, une petite fille pleurait.

Un petit garçon regardait ses camarades d'un air triomphant.

Le maître satisfait, reprit son siège ; puis il fit lire, écrire et réciter, machinalement et sans intelligence, comme toujours, ses écoliers qui n'apprenaient rien.

L'école finie, le petit Joseph ne se hâta point d'arriver à la maison. Il savait qu'un nouveau châtiment l'y attendait. Etre puni deux fois pour une faute que l'on n'a pas commise, c'est révoltant. Il ne se révolta pas encore cependant. Son tuteur, sombre et bourru, parce que la pluie de la veille l'avait empêché d'entrer le foin, le repoussa d'une main rude, loin de la table oii fumait, pêle-mêle, dans une large terrine vernie, la soupe aux pois, les pommes de terre et le morceau de lard.

L'or2:)helin sortit. Il alla se coucher dans le foin, au bord de la prairie et s'endormit en pleurant. Alors il eut un songe et goûta un moment de bonheur.

Il revenait de l'école coquettement vêtu d'un gilet neuf et chaussé de souliers luisants. Il avait su ses leçons et gagné la première place. Le maître lui avait donné une image. Il ren-

tra tout radieux et son père le pressa dans ses bras. Sa mère étendit une nappe de toile blanche sur la table, et servit, dans un bol de faïence aux fleurs bleues, un potage exquis. Ensuite, elle apporta, un rôti d'une senteur enivrante, puis des confitures. Elle le prit par la main, le conduisit à la table et lui fit une large part de tous ces mets succulents. Il mangeait avec un appétit que rien ne pouvait apaiser Le père souriait. Il raconta ses succès à l'école et montra l'image qu'il avait reçue en récompense de son travail. C'était le portrait de sa mère, avec l'auréole d'une sainte. 11 la porta à ses lèvres ; son père fit de même. Sur le revers il y avait une prière : Il lut : Ave, Maria, grat'fâ phna. Alors une angoisse amère lui serra le cœur ; il poussa un cri et s'éveilla.

Le rêve suave s'était envolé ; la triste réalité accablait le petit martyr. Il se souvint de la promesse qu'il avait faite à sa mère mourante et, tombant à genoux auprès de la clôture de cèdre, il récita dévotement VAve Maria,

Il y eut bien des sourires ot des chuchottcments dans l'église, le jour des Rois de Thivei^

suivant, quand on entendit publier, premier et dernier ban,Eusèbe Asselin et Caroline Rossette^ la sœur du maître d'école. Josey>lite Racourcl ne put supporter l'épreuve et elle quitta le service de son j naître ingrat, en disant avec une amertume mal désruisée :

— Je ne suis pas accoutumée à servir lesdames et à. . . . dorloter les enfants.

Elle avait une autre expression sur les lèvres.

Eusèbe Asselin eut une progéniture. Sa haine des enfants de son beau-frère augmenta en proportion de l'amour qu'il avait pour les. siens. Madame Eusèbe surtout se montrait implacable. Les femmes sont plus ingénieuses Que nous à faire le mal, comme à faire le bien. Elle aimait sa race ; elle léchait et caressait ses petits, comme une tigresse, en montrant les dents aux autres. Jamais un baiser, jamais une douce parole pour l'orpheline.

L'orpheline, elle avait le fouet si un enfant pleurait, car c'était toujours sa faute. Elle couchait, comme son frère, sur la paille, dans une chambre sans feu, en hiver, pendant que le& autres enfants dormaient chaudement enveloppés dans les draps de flanelle. L'orpheline,.

LE PÈLERIN DE SAIN TE- ANNE ol

elle rongeait une croûte de pain sec, quand les autres jetaient au chien les restes de leurs beurrées sucrées. Et pourtant Jean Letellier avait laissé de quoi nourrir, vêtir, et chautFer ses deux enfants.

Peu à peu Joseph s'endurcit aux coups ; son humeur s'aic^rit, son caractère devint difficile. A ses comj^agnons qui lui donnaient une taloche il en rendait deux ; à son tuteur qui le réprimandait i^ faisait une grimace. Il aimait sa petite sœur et parfois, pour elle mettait à sac la laiterie. La douleur et la persécution les rapprochaient de plus en plus. Cependant la vie lui devenait insupportable, et, un jour il prit la résolution, non pas de mourir, mais de s'enfuir.

L*AUBERGE DE l'OISEAU DE PROIE

Située rue Champlain, en face d'une maison vide et à côté d'une autre trop remplie, l'auberge de V oiseau de proie était, comme toutes les auberges de dernière classe, sale, enfumée, mal éclairée, mal aérée. Elle avait pour enseigne

un oiseau quelconque au bec crochu, aux griffes mordantes, qui étreignait une colombe. Cet oiseau était peint en bleu foncé et la colombe, en rose tendre. Les gens de cage et les félons fréquentaient cette maison, où l'on pouvait boire jusqu'à rouler sous table.

La maîtresse de ce lupanar, une femme grande et forte comme un gendarme, s'appelait madame Labouiique. Elle était veuve ou passait pour l'être, et elle avait une fille pas grande, pas grosse, pas belle, qui semblait recouverte d'un vieux parchemin. Cette fille peu séduisante se nommait Louisonne. > Le 15 octobre 1840, vers midi, sept jeunes garçons étaient assis et fumaient auprès du comptoir dépeinturé de la mère Labourique. C'était Picounoc, dont personne ne savait le vrai nom : long mince, anguleux, hagoidard et nasillard ; c'était Luc Sanschagrin : petit joufflu, riant fort et buvant sec ; Pierre Fourgon, ^hauve au sommet, un peu prétentieux dans son geste, pas beaucoup dans sa parole, beau chanteur ; Paul Hamel, ex-élève de troisième, chassé de tous les collèges pour ses espiègleries, esprit gouailleur, âme sensible

avec cela, capable de décliner tous les noms en latin, mais incapable de décliner l'honneur de boire un coup. Les autres, Ulric Legendre, Louis Poussedon et François Tintaine, comme tout le monde : pas trop fins, pas trop sots, bons cœurs parfois, parfois égoïstes, tous fumeurs et buveurs jusqu'à la mort.

Au moment où la gaieté paraissait à son comble, Picounoc se leva, recula sa chaise d'un coup de pied, enfonça ses mains dans ses poches et s'écria, hélant la maîtresse qui passait au large :

— Par ici, madame Labourique. Sang de pruche ! c'est moi qui paie le dîner. Metteznous une bonne table ; tout ce qu'il y a de mieux. Une omelette au lard et des œufs frais. Attention aux œufs, la mère ! La dernière fois, les œufs étaient trop vieux et les poulets, trop jeunes. . ,

— Ce gaillard, est-il espiègle ! répliqua la vieille femme. Et elle alla quérir une nappe trouée qu'elle étendit sur une table graisseuse.

— J'ai de l'argent, aujourd'hui, reprit Picounoc, en tapant sur son gousset.

— Dis-nous comment cela ce fait, demanda Tintaine.

— Comment cela se fait ? C'est un miracle sang de pruche !

— Credo, — fit l'ex-élève qui parlait souvent latin pour ne pas perdre, disait-il, le fruit de ses études, — credo, mais raconte.

— Voici, repartit le cynique conteur, sur un ton de plus en plus nasillard. Je partis tête et pieds nus pour un voyage de pénitence ; je revins de même, mangeant et buvant selon la charité des habitants, ne courant ainsi aucun danger de mourir d'une indigestion. Je faisais cette course sainte, afin d'obtenir de l'argent. L'argent ouvre le ciel et l'enfer, sauve et perd également bien l'âme et le corps. J'étais plein d'espérance et de dettes. Cependant, à mon retour, je longeais tristement les rues de la basse ville, le gousset vide et cherchant de quel côté m'allait venir la fortune. Je me rendis sur le marché ; je louvoyai longtemps dans la foule. Tout à coup, sang de pruche ! j'aperçus un g min qui se payait des petits chevaux de pâte sucrée, à même une bourse longue, ronde et pleine comme cette carafe. J'arrive en cou-

rant près de lui ; je le heurte. Il tombe, je tombe, nous tombons. Je me relève et je file- Rendu au coin de la rue Laplace, je me détourne, et je vois le gamin qui tâte son gousset d'une main désespérée, et regarde à terre autour de lui, d'un œil humide et inquiet. Je lève les yeux au ciel en m'écriant : Seigneur, donnez-lui donc une autre bourse, et faites que je passe bien près de lui !

Un éclat de rire suivit cette boutade cynique.

Les sept amis qui se trouvaient ainsi assemblés dans la cantine de la mère Labourique, étaient des gens de chantier. Bien des jeunes garçons, alors comme aujourd'hui, allaient passer l'hiver dans les bois et revenaient le printemps sur les cages. Quelques-uns restaient honnêtes et chrétiens; mais la plupart tombaient dans un cynisme profond, et gaspillaient dans les bouges maudits, le fruit de leurs rudes travaux.

— La table est servie, messieurs.

La mère Labourique, en s'adressant à ses hôtes, montrait d'un geste qu'elle croyait gracieux, la table garnie d'assiettes ébréchées, de couteaux et de foiu:*chettes fleuris de louille.

Comme ils s'attablaient, Louisonne entra suivie d'un petit garçon qui pleurait. Ils la saluèrent et ses lèvres jaunes sourirent. Picounoc, regardant l'enfant, s'écria :

— Le miracle du marché I Poussedon demanda :

— Viens-tu du ciel, mon petit ?

L'enfant, un peu troublé, répondit naïvement :

— Je viens de Lotbinière, monsieur.

Louisonne dit :

— Je l'ai trouvai pleurant au coin de la rue Sous-le-fort. Il a perdu son argent et n'a rien k manger. C'est triste un enfant qui souffre de la faim : je me suis laissée attendrir et je l'ai emmené ici. Nous allons le garder, il nous sera fort utile.

— Viens ici, mon garçon, nasilla Picounoc, L'enfant fit quelques pas puis s'arrêta tout

à coup.

— Ne prends pas de chaise, puisqu'il n'y en a point, et mange, continua le jeune homme, puisqu'il y a quelque chose à manger.

L'enfant s'approcha de la table et maiiixca de bon appétit.

Cet enfant, on le devine, c'était le petit Joseph, l'orphelin.

Vers le soir les hôtes de V Oiseau de proie s'emlmrquèrent sur le Patriote. Ils devaient prendre des canots à Montréal et remonter rOutaouais jusqu'à Bytown, où se faisaient les engagements.

CE QUE c'est que d'aVOIR UNE BONNE MEMOIRE,

Joseph avait profité du moment où sa tante trayait les vaches réunies dans un coin du pacage, pour entrer dans la laiterie, faire son dernier souper au lait et à la crème, et remplir de provisions un petit sac de toile trouvé à propos. Dès qu'il fut rassasié, il revint dans la maison, se dirigea vers la chambre à coucher de ses tuteurs, souleva le lit de plumes, plongea le bras dans la paillasse de toile et en retira une bourse bien garnie.

— Merci, ma chère et bonne petite tante, fitil par moquerie Adieu pour longtemps,

hélas ! Adieu, mon cher oncle ; ne vous laissez

pas mourir de chagrin si je ne reviens plus ici me faire bâtonner.

Il enjamba légèrement le perron de la porte de derrière et s'éloigna au pas de course. Deux jours après il était à Québec, flânant sur les quais et les marchés, dormant dans les auberges, entre des draps de laine, payant sans y regarder et se félicitant de son émancipation. Cej)endant sa joie ne fut pas de longue durée, car Picounoc, en le dépouillant de sa bourse garnie, le jeta dans l'angoisse.

Madame Eusèbe regretta plus ses écus que le marmot.

Eusèbe regretta de ne pouvoir fustiger l'enfant comme il s'était promis de le faire. La petite Marie-Louise paya pour son frère.

Elle avait trois ans alors. Madame Asselin la prenait souvent sur ses genoux, comme pour la caresser, et, de ses doigts crochus, la pinçait cruellement. L'enfant ne comprenait pas pourquoi on la maltraitait ainsi, et elle regardait son bourreau avec une indicible expression de douleur, quand elle n'éclatait pas en sanglots. Cependant la souffrance ne la tuait point. Son œil jetait des éclats radieux et sa petite tête

prenait l'expression de gaieté mutine des papillons qui dansent dans les rayons du soleil.

Joseph passa quelques années dans la ville, changeant souvent de maître et d'em^^loi. Il jouissait d'un grand renom chez les siens, et régnait sur un peuple d'enfants terribles.

Le souvenir de sa petite sœur le rendait triste, parfois, car il savait que la pauvre enfant souffrait toujours, et il avait envie de l'aller ravir à ses gardiens cruels. Il n'oubliait pas, non plus, la dernière étreinte de sa sainte mère, ni son dernier baiser, et chaque jour, évoquant son image adorée, il récitait Y Ave Maria promis.

Enfin, il voulut voir du pays et s'essayer à la vie d'homme. Il partit pour les chantiers. Au rude labeur de la forêt, dans l'air saturé d'arômes vivifiants, il se développa d'une façon merveilleuse. Il avait commencé par faire la cuisine ; il finit par s'armer de la hache et frapper dur. Il acquit du prestige dans les camps de l'Outaouais, comme il en avait eu sur les quais de la ville. Sur les qua's il avait été gouailleur et querelleur ; dans les camps, il était buveur et jureur.

Un jour, il revint à Québec. Il entra che? la mère Labourique et personne ne le recon nut. Il remit bien, lui, la plupart de ceux qui se trouvaient là. Un jeune homme payait à boire. Il s'approcha de lui, prit son verre et le vida d'une gorgée. Tout le monde demeura stupéfait. On n'avait jamais vu pareille insolence. Joseph restait impassible. L'insulté sortit enfin de sa stupeur, et jetant un cri strident et nasillard :

— Sang de pruche ! s'écria-t-il, reviens-y l Puis après un silence gros d'orages :

— Mère Labourique, remplissez mon verre. La vieille hôtelière obéit. Mais avant que

Picounoc — car c'était lui — eut porté le verre à ses lèvres, Joseph l'avait pris de nouveau et vidé. Un murmure sourd courut dans la pièce. Il y avait de la bataille dans l'air.

— Pas de chicane, mes enfants, supplia la vieille femme.

Elle n'avait pas achevé que Picounoc s'était rue d'un bond sur son adversaire. Joseph qui prévoyait cela, ne recula point, para de son bras gauche, et de son poing droit, dur comme une mas >c, frappa en pleine figure le malheu-

reux agresseur qui roula sur le plancher malpropre.

Les autres voulurent prendre la défense de leur compagnon.

— Si vous vous mettez tous contre moi, vous êtes des lâches 1 leur cria Joseph. Venez un par un, deux par deux, si vous le voulez, et je vous sors tous par la fenêtre I

Personne ne bougea.

— Pourquoi me maltraites-tu de la sorte, demanda Picounoc tout abasourdi ?... Je ne t'ai jamais fait de mal.

— Jamais fait de mal, dis -tu, voleur de bourse ?

— Voleur de bourse, moi ?

— Oui, toi, continua Joseph. Te souvîenstu, il y a huit ans de cela, tu payas le diner et le rhum à tes amis, ici même, aux dépens d'un malheureux enfant que tu avais débarrassé de son argent ?

— Ah !... fit le battu qui retrouvait ses souvenirs.

— Eh bien ! reprit Joseph, c'est moi qui étais le volé... comprends-tu ?

— Plusieurs se mirent à rire, Picounoc dit i

— Faisons la paix. Sang de pruche ! tu es un homme.

— Je ne demande pas mieux, répliqua Joseph, maintenant que j'ai pris ma revanche.

Ils burent longtemps à la nouvelle amitié, chacun payant à son tour, puis ils partirent de nouveau pour les chantiers.

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