‹ Le pèlerin de Terre SainteChapitre 10 sur 100 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Le Vieux-Caire.

Etabli.' sement pour les nègres. — Grotte de la Sainte-Famille.

Nous partons de bonne heure, montés comme la veille, avec des guides ou moukres, précédés d’un Père de la mi.ssion d’Abyssinie. Nous traversons encore le quartier 1 arabe, mais dans un sens différent. Au bout d’une heure,

nous arrivons au Vieux-Caire, à la maison des missionnaires. On demandera, peut-être, pourquoi la mission du Soudan est établie au Vieux-Caire. En voici la raison : Il y a quelques années, un grand nombre de PP. Franciscains entreprirent d’évangéliser les populations de la Nubie et de l’Abyssinie. Ils formèrent aux extrêmes limites de l’Egypte une mission et se mirent au travail ; mais, dès les premiers mois, le climat meurtrier en moissonna un grand nombre ; les autres, minés par la fièvre, ou succombèrent, ou furent obligés de revenir au Caire. Après bien des essais infructueux, on reconnut qu’il était à peu près impossible de lutter contre un ennemi aussi terrible que ce climat dévorant. Les Pères revinrent, abandonnant un poste si périlleux ; mais la charité ne se décourage pas, La mission ne changea que de lieu.

Au Vieux-Caire, on a établi deux, pensionnats pour les nègres, l’un dirigé par les missionnaires de Vérone, l’autre par des religieuses de Saint- Joseph de l’Apparition. On prend les enfants, ou plutôt on les achète, on les instruit et on les renvoie ensuite instruire leurs compatriotes et préparer la voie à l’Évangile. Avec ce zèle industrieux qui ne se rebute de rien, on parviendra assurément à former des chrétientés. Nous avons vu de jeunes nègres de divers âges, dont l’instruction nous étonna. De même au pensionnat des jeunes négresses, nous en avons rencontré plusieurs dont l’éducation est soignée et qui parlent même le français. Les bonnes religieuses n’oublient pas la langue maternelle. J’avoue, cependant, que la vue de ces pauvres enfants de la brûlante Afrique a excité en moi un vif sentiment de compassion. On en instruit quelquesuns, et des milliers croupissent dans l’ignorance. Quand donc seront-ils tous chrétiens ? Honneur à ces généreux missionnaires qui travaillent, au prix de tant de sacrifices, à les régénérer, à les tirer de l’état de dégradation où ils sont plongés depuis tant de siècles. Tous ces prétendus

bienfaiteurs de l’humanité, qui ont sans cesse à la bouche les grands mots de liberté et de civilisation, n’iront pas les seconder dans ce rude apostolat.

An moment ou nous allions quitter cet établissement si intéressant, une pluie diluvienne, pluS'forte qne celle de la veille, nous retient, et nous en profitons pour mieux examiner les travaux de ces étranges élèves. Enfin, nous nous dirigeons }iar un nouveau dédale de rues vers la grotte de la Sainte-Famille. L’Évangile nous raconte qu’Hérode voulant faire mourir Jésus enfant, un ange apparut à saint Joseph et lui dit : Prenez l’enfant et sa mère, et fuyez en Egypte. Vous y resterez jusqu’à ce que je vous avertisse de revenir dans la terre d’Israël (1). Joseph, malgré la longueur du chemin, malgré les déserts, vint en Egypte, et la tradition a conservé le souvenir des principaux endroits où il s’arrêta et surtout de la maison qu’il habita pendant le long séjour qu’il fit sur la terre étrangère. Le pèlerin chrétien est naturellement avide de visiter ces lieux mille fois plus intéressants que les palais semi-européens que construit le vice-roi.

Nous étions absorbés par ces pensées, lorsque, chemin faisant, nous rencontrons un convoi musulman. Nous nous arrêtons pour le voir défiler. C’est assez grave, c’est même digne, au moins en apparence. A la tête marchaient les hommes, chantant continuellement sur un ton bas et monotone ; de jeunes garçons venaient ensuite et chantaient de la même manière, et puis des femmes voilées. Tout indiquait que c’était quelque jeune fille qu’on portait en terre. Sur le devant du cerceuil, s’élevait verticalement un bâton d’environ cinq pieds de hauteur, recouvert de je ne sais quelle étoffé décorée du croissant. 11 paraît que, lorsqu’on est arrivé à la fosse, on laisse glisser le corps par un bout du cercueil ouvert, et ce cercueil vide

(1) S. Mat. II. 13,

est remporté pour servir à d’autres. C’est une économie ({ue nous ne connaissions pas encore.

Bientôt nous arrivons à la grotte de la Sainte-Famille. Sainte Hélène y fit élever une église dont on voit encore des restes. C’est aujourd’hui une pauvre chapelle cophte ornée de peintures grecques et de quelques sculptures sur bois assez remarquables ; mais ce qui la lend vraiment vénérable, c’est qu’elle abrite le lieu même où habita pendant sept ans la sainte Famille. On est surpris de descendre un certain nombre de degrés pour pénétrer dans cet asile sacré ; mais il paraît que là, comme bien ailleurs, les siècles ont amoncelé des ruines qui ont exhaussé le sol.

Au premier âge de l’ère chrétienne, le Caire n’existait pas, et il n’est pas étonnant que la sainte Famille, après s’être reposée auprès d’Héliopolis, soit venue chercher un refuge dans cet asile solitaire, auprès de ce vieux Caire qui n’était pas une ville, au moins une grande ville. Avec quel respest nous sommes descendus dans cette grotte où tous les chrétiens indigènes ou étrangers ne manquent pas de faire un pieux pèlerinage. Cette grotte, soutenue par des colonnes et divisée en plusieurs petits cpnipartinients, est sous l’église. On y a établi un autel. Dans un enfoncement semi-circulaire, la sainte Vierge avait caché l’Enfant Jésus pour le soustraire aux persécuteurs, et ce lieu est en grande vénération, ainsi que plusieurs autres où elle l’avait déposé et qui sont marqués d'une croix.

Ici je rapporte les traditions. Tout le monde sait qu’en Orient elles se con.servent mieux que partout ailleurs. Si tdles n’ont pas toute la valeur historique, elles sont du moins fort respectables, et il serait téméraire de les rejeter sans une discussion approfondie. Elles expliquent l’histoire, l’appuieut et la complètent. Je suivrai la même méthode dans la description des lieux saints de la Palestine

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