CHAPITRE V
Le Caire.
Arrivée. — Premières visites.
Dans la gare du Caire, nous sommes assiégés par une foule d’oisifs qui nous reconnaissent pour des étrangers et nous offrent leurs services dans un langage assez difficile à saisir. Nous acceptons pour guide un jeune Arabe qui prétend nous avoir bien compris. Il doit nous conduire chez les Frères des Ecoles chrétiennes. Comme nous sortions de la gare, voilà que tout à coup l’eau tombe à Ilots ; chose bien rare en Egypte, excepté sur les bords de la mer. Depuis deux ans, nous dit-on, il n’en était pas tombé au Caire ; et à ce moment, les élèves du pensionnat des Frères, joyeux d’un pareil événement, s’agitaient, gesticulaient, jetaient leurs casquettes en l’air et se découvraient le cou pour mieux recevoir cette pluie qui s’était fait attendre .si longtemps. Pour nous, cette averse et un tourbillon de pou.ssière nous obligent à nous réfugier dans une sorte de café ou magasin, où l’on voulut bien nous recevoir.
Ensuite, avec notre jeune guide, nous clieminons près de trois kilomètres (environ deux milles) par une grande avenue, et nous finissons par .soupçonner qu’il ne nous avait pas compris. En effet, au lieu d’arriver chez les
Frère?, nous sommes à Boulah, ehez les Sœurs du Bon- Pasteur d’Angers, qui ont là un établissement, hors la ville, tandis que leurs écoles sont dans l’intérieur. Une religieuse arabe nous reçoit et no.us désabuse. Quelle déception ! Il nous faut revenir sur nos pas et parcourir au moins cinq kilomèties (un peu plus de trois milles) pour trouver la maison hospitalière que nous cherchons. Je ne me sens pas le courage de faire à pied un si long trajet. La bonne religieuse, qui est au courant de la langue et des usages, me loue un de ces baudets fringants qu’on rencontre partout au Caire. Il paraît qu’il y en a au moins 40,000. Ils sont alertes, propres, bien sellés ; leur poil est rasé ; c’est vr.iiment une jolie monture que personne ne dédaigne. Je monte et je m’asseois avec plaisir sur ce charmant animal qui me rappelle la scène si gracieuse du dimanche des Rameaux, et je fais près d’une lieue, monté là comme un triomphateur qui fait son entrée dans la capitale de l’Kgypte. On n’étendait pas, il est vrai, sur mon passage, des vêtements et des branches de palmier ; mais les beaux arbres touffus de l’avenue que nous parcourions semblaient incliner leurs rameaux pour abaisser sur moi leur ombre protectrice.
Mon cher confrère, qui parut d’abord dédaigner cette monture patriarcale, vaincu par la fatigue, finit par l’accepter. Alors mon rôle change, je suis humblement à pied, et nous traversons ainsi le quartier arabe : un dédale de rues, un vrai laliyrinthe ! Jamais, sans l’avoir vu et revu, un Français ne pourra se faire une idée de ces rues interminables, remplies d’une foule bigarrée qui se croise en tous sens. Ce sont des sinuosités sans fin, des pa.ssages introuvables, un pêle-mêle indéfinissable. Un étranger sans guide, pourrait marcher huit jours sans trouver d’issue. Ces rues sont ti'ès-étroites, et quebiuefois les maisons étagées en avant se rejoignent à une certaine hauteur et forment comme un toit. Là s’agite une foule
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empressée qui crie à tue-tête, iqui se froisse et se cho'iue. L’âne est là dans son domaine ; il marche fièrement et tranquillement, épargne ses semblables et renverse quelquefois les passants ; il entend le cri de ses guides, et bientôt tout se démêle et passe en sens divers. Pendant plus d’une demi-heure, nous marchons au milieu de ce vacarme ; mais, cette fois, notre -guide avait compris sa mission et l’accomplissait de bonne foi. Nous arrivons chez les Frères, qui ont la charité de nous recevoir, malgré le peu de logement dont ils peuvent disposer.
Après avoir pris un peu de repos, nous faisons une visite au couvent des -EP. Franciscains, où réside habituellement le vicaire apostolique de l’Egypte. L’évêque actuel est un. Franciscain italien, d’une haute taille, d’un abord simple, mais distingué, parlant un peu le français. Sa conversation fut agréable, tout décèle en lui un homme à la hauteur de rimportadte mission qui lui est confiée. Nous fîmes ensuite .une promenade dans la ville, accompagnés d’un jeune .Grec, élèves des Frères. Nous vîmes le quartier européen et le jardin public. Je n’entreprendrai pas de décrire cette grande cité égyptienne, la seconde de l’empire ottoman : c’est une tâche difficile dont tant d’autres se sont acquittés mieux que je ne pourrais le faire. Je me contenterai d’en esquisser quelques traits, en racontant nos courses de chaque jour.