CHAPITRE VII
Les Pyramides.
Nous reprenons notre route, et nous arrivons sur les bords du Nil. Il faut le traverser sur un bateau ; mais ce bateau ne peut toucher la rive. .T’examinais comment j’allais franchir cette distance, lorsqu’un vigoureux Arabe, sans me prévenir, m’empoigne et me transporte en un clin d’œil. Les baudets suivent et sautent lestement ; ils sont habitués à cette manœuvre. Nous voilà donc sur le grand fleuve de l’Egypte, plus beau, plus majestueux que le Rhin. Là, il n’est pas divisé, il a au moins un kilomètre (deux tiers de mille) de largeur. Son cours est lent; à peine vous voyez le mouvement de ses eaux. En le traversant, les souvenirs bibliques se représentent en foule. C’est dans ce fleuve que furent jetés des milliers d’enfants hébreux (î).* C’est parmi les roseaux qui bordent ses rives que la fille de Pharaon vit flotter la corbeille d’osier qui sauva Moïse (2). C’est ce fleuve qui, à la voix de Moïse devenu le libérateur do son peuple, roula des flots de sang (3). Mais voilà qu’on débarque ; il faut reprendre sa monture et traverser encore un défilé de maisons arabes. Enfin, nous arrivons dans la grande voie qui conduit aux p3a'amides. Elle est toute nouvelle et plantée d’acacias.
En Egjqjte, aucune route n’est eneai.ssée ; on marche, on enfonce dans une couche épaisse de poussière, et quand le vent est fort, on est enveloppé d’un nuage poudreux, vrai fléau, qui occasionne une multitude d’ophtalmies, et c’est pour cette raison qu’un rencontre tant d’aveugles. Heureusement, il é..ait toinbé de l’eau, et le soleil, cjuoique ardent, n’avait )ias encore entièrement desséché la terre.
(1) Excpdf, I. 22.
(2) Ib. n,
(3) Ib. vu. 19.
Nous traversons cette vaste plaine qui fut le théâtre de la fameuse bataille des pyramides (1798), où le général Bonaparte, avant le combat, dit à ses soldats : " Songez que du haut de ces pyramides, quarante siècles vous contemplent harangue plus brillante que solide.
Autrefois, le Nil couvrait de ses eaux une partie de la plaine ; mais aujourd’hui la route nouvelle vous conduit jusqu’aux pieds des vieux monuments. Je les considérais de loin ; je peiifsais qu’ils étaient là depuis quatre mille ans, immobiles comme des montagnes ; qu’ils avaient vu passer cent générations, le monde changer dix fois de face. De toutes les merveilles antiques, c’est la seule qui reste ; le temps destructeur semble vouloir l’épargner et conserver à jamais ces témoins éloquents de l’orgueil des grands de ce monde, et, en même temps, de la foi des premiers âges. Ces monuments sont des tombeaux, et sans la foi à l’immortalité, l’orgueil de l’homme n’aurait jamais conçu la pensée d’un travail si gigantesque. On n’élève pas de pareils mausolées quand on croit que tout finit au tombeau.
Dans cette plaine, la route est plus longue qu’on ne pensait d’abord. On se croit au pied des pyramides, on marche, et elles semblent s’enfuir. Arrivé aux pieds de ces gigantesques monuments, j’éprouve une vraie déception. Ils ne répondent nullement à l’idée que je m’en étais faite. Etait-ce bien la peine de venir de si loin pour contempler (pielques a.ssises de pierres dont la hauteur est dépa.ssée par une foule de petites montagnes ? Que les fpuvres de l’homme sont petites en face de celles de Dieu ! Le Vésuve fumant n’est-il ]>as mille fois plus admirable ! Ces pensées et bien d’autics se ]>ressaient dans mon esprit. C’était une illusion d’optique. Je me rappelle qu’en entrant la première fois dans Saint- Pierre de Rome, je trouvais que cette grande basilique ne répondait pas à la haute idée que je m’en étais formée, et qu’après l’avoir
DK TERRE SAINTE
examinée en detail, elle m’apparut dans toute sa sublime grandeur.
Nous parcourons donc le terrain pierreux et sablonneux où sont élevées les pyramides, l'ividemment, c’était un vaste cimetière, couvert de tombeaux de dimensions différentes. Les rois d’Egypte avaient voulu dominer dans la mort comme dans la vie. Autour de leurs royales tombes, s’élevaient une foule de petits monuments, destinés sans doute aux princes et aux grands. Plusieurs restent presque entiers, d’autres sont commencés ; on voit des rochers déjà taillés et prêts à recevoir de nouveau.x mausolées. Après avoir tout examiné avec soin et avoir fait le tour de la grande pyramide, ma première impression s’efface, et je reste plein d’admiration en face de ces étonnantes constructions, tout en déplorant la vanité et l’inhumanité de ceux qui les ont élevées au prix des sueurs et du sang de leurs peuples. Nous montons jusqu’à l’ouverture par où l’on pénètre dans l'intérieur. Les Arabes étaient occupés à y descendre une dame anglaise. Témoin de cette opération, je me sens guéri de cette curiosité assez naturelle qui me conseillait aussi de pénétrer dans ces profondeurs, où l’on ne trouve que quelques chambres et quelques galeries dont les savants ne s’accordent guère à assigner la destination. J’aurais préféré aller m’asseoir sur le sommet et embrasser d’un seul coup d’œil la terre des Pharaons ; mais l’escalier m’épouvanta.
Chaque assise de pierre laisse en reculant une saillie sur l’assise inférieure, et forme ainsi une marche ; mais ces marches, au nombre d’au moins deux cents, sont inégales; très-souvent elles ont un mètre (trois pieds 3| ])0uces) de hauteur, ce qui aurait exigé des enjambées aude.ssus de mes forces. Les P>édouins, ces rudes enfants d’Ismaél, fortement constitués, légèrement vêtus, d’une extrême agilité, sautent de gradin en gradin comme des chamois poursuivis par le chasseur. Deux ou trois au-
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raient' pu me transporter au sommet; mais cet exercice gymnastique ne convenait ni à mon âge, ni à mes forces. D’ailleurs, ce n’eût été qu’une légère satisfaction, car, du point où nous étions parvenus, nous pouvions contempler à l’aise le cours si majestueux du Nil, la vaste étendue du Caire se développant sur ses rives, les cimetières musulmans, des plaines immenses couvertes de riches moissons, et, à côté de nous, l’aridité du désert, qui forme un contraste si frappant.
Cependant mon compagnon de voyage, plus fort que moi, eût été assez agile pour aller seul jusqu’au sommet. Le voilà qui s’élance ; j’admire la facilité avec laquelle il gravit les premières assises, mais aussitôt j’entends les cris des Arabes. Il n’est pas permis de monter sans leur secours. De graves accidents ont eu lieu plus d’une fois, et il ne faut pas commettre d’imprudence. Donc le confrère, parvenu à une certaine hauteur, se voit contraint de redescendre. Pendant ce temps-là, je considérais de près la pyramide, et plus je la contemplais plus j’en trouvais la masse énorme, plus je m’inclinais devant la puissance du génie qui l’a élevée et en a fait une œuvre pour ainsi dire surhumaine.
Nous redescendons, et nous retrouvons la tourbe criarde des Arabes. Quel ennui ! quelle torture ! Tous, grands et petits, vous assourdissent de leurs hakchiches, expression qui veut dire pourboire ou gratification. C’est le premier mot que l’enfant apprend à ])rouoncer ; “ C’est, disait naïvement un bon frère, c’est leur Pater noster.” Si vous donnez à l’un, dix autres vous assiègent. Cependant, après toutes ces courses, la faim se faisait sentir. Nous prenons nos sacs pour en tirer nos petites provisions; les Arabes nous suivent. Nous cherchons un lieu solitaire et à l’abri des ardeurs du soleil; ils nous suivent encore. Nous nous plaçons à l’ombre d’un rocher, assis sur le sable, et plusieurs restent autour de nous et semblent
jeter des regards d’envie sur notre table si simple et si frugale. Un d’entre eux va nous chercher de l’eau, on l’en récompense jjar un peu de pain et de viande ; aussitôt d’autres se présentent. Que n’avions-nous de foites provisions ! quel bonheur nous aurions éprouvé à les distribuer à tous ces faméliques '
Enfin, il faut quitter ces lieux où se sont agitées depuis tant de siècles des foules innombrables, où ont passé tant de conquérants, tant d’hommes célèbres, tant de savants.