‹ Le pèlerin de Terre SainteChapitre 13 sur 100 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Environs du Caire.

Arliie d(‘ lu Vierge. — Heliopolis. — Intérieur d’une maison ai’ube.

Nous ne voulions pas quitter le Caire .sans faire une excursion à l’arbre de la Vierge. Nous reprenons donc notre monture <le la veille ; et après être sortis de la ville, nous marchons phrsieurs heures sur une route magnifique, bordée de jeunes arbres qui déjà donnent un ombrage délicieux. Ici, ce sont de longues haies d’orangers qui servent

de clôture ; ailleurs, des palmiers, des mûriers, des vignes dont les pousses commencent à s’allonger. Sans la poussière, véritable fléau de l’Egypte, cette route serait une des plus belles qui existent. A chaque instant, on rencontre des constructions neuves, des palais, des casernes, des magasins, etc. Au Caire, le vice-roi n’épargne rien pour multiplier les demeures princières et former des soldats ; mais ces palais sont plus biillants que solides : ce .sont pour ainsi dire des châteaux de carton, et ses soldats sont loin d’avoir cet élan, cette agilité qu’on remarque dans nos troupes françaises. On voit dans leur maintien quelque chose de l’indolence turque et du sans-façon arabe.

Bientôt nous marchons sur des ve.stiges sacrés. Une tradition con.stante et fort respectable nous apprend que la sainte Famille, avant d’aller se fixer au Vieux-Caire, fit une station auprès d’Héliopolis, ville autrefois célèbre, même au temps de Joseph, et dont le nom avait dû rester gravé dans les souvenirs des enfants d’Israël. C’était alors une des plus considérables de l’Egypte, et la sainte Famille qui cherchait la solitude ne voulut pas y entrer. Elle se reposa près de là, sous un sycomore qui subsiste encore aujourd’hui, et que les mahoinétans aussi bien que les chrétiens appellent l’arbre de la Vierge. Il porte avec lui les plus grandes marques de vétusté. Son tronc rugueux, inégal, pré, sente une fonne ovale très-prononcée. Trois énormes bratiches s’élèvent de la tige, et f>ar leuis gigantesques dimeusion.s, compo.sent une cime étendue, garnie d’une masse énorme de feuillage. C’est .sans doute une des merveilles du règne végétal ; mais ce qui le rend surtout remarquable, ce sont les souvenirs religieux qui s’y rattachent. Tous les V(jyageurs qui le visitaient voulaient en détacher quelques parcelles ])Our les emporler, d’autres voulaient inscrire leur nom sur .sou tronc. Pour le soustraire à ces nomlrrcuses déprédations, les musul-

LE PÈLEBIN

mans qui le respectent, comme nous, l’ont entouré d’un haut grillage qui oblige les pèlerins à se tenir à distance.

Il est facile de voir qu’on en a coupé successivement plusieurs branches et qu’à mesure il en a poussé à côté, sur le même tronc, de nouvelles. Ce sont sans doute ces vieilles branches coupées qui furent transportées, il y a plusieurs siècles, au couvent des Franciscains, ce qui a fait dire à un chroniqueur que l’arbre de la Vierge avait alors été coupé. Nous ne voulions pas nous retirer sans en emporter quelques feuilles, et nous ne pouvions en saisir, lorsqu’un grand Arabe, s’armant d’une longue perche, en détache quelques petites branches que nous avons conservées précieusement. Tous les chrétiens, indigènes et étrangers, par respect pour la sainte Famille, se prosternent et prient au pied de cet arbre, vieux témoin du passage de Jésus, de Marie et de Joseph.

A côté de moi, un Eusse, de Moscou, ]trobablement un pope, faisait et répétait de grandes prostrations en mettant le front en terre et en se signant de droite à gauclie. Ce spectacle singulier, qui, en France, eût peut-être e.xcité le sourire, était empreint d’une telle simplicité, d’une foi si naïve, qu’il me toucha. Je voulus aussi adresser quelques prières à la Vierge qui reposa sous cet ombrage, à Jésus qu’elle tenait entre ses bras, à saint Joseph le gardien fidèle et dévoué d’un si précieux dépôt. J’ai considéré longtemps cet arbre si vénérable, dont j’ai tracé une esquisse grossière, pour mieux en garder le souvenir. 11 est planté au milieu d’un jardin bien entretenu, et où l’on peut, en toute .saison, (uieillir des Heurs. Auprès, est une source où .se désaltéra la sainte Famille, et que, pour cette raison, on appelle la source de Marie. Je demandai à en boire; c’est la seule eau douce qui soit en Egypte, outre celle du Nil.

Nous quittons avec regret ce lieu sacré, et nous allons

DE TEBUE SAINTE

visiter les ruines d’Héliopolis, une des grandes cités de la vieille Egypte. De cette ville si fameuse, il ne reste debout qu’un obélisque chargé d’inscription hiéroglyphiques, de figures de serpents, d’oiseaux, de crocodiles et du bœuf Apis. Il est là, seul au désert, pour perpétuer le souvenir d’une gloire éteinte. Ce monolithe, en granit rose, a au moins 20 mètres (66 pieds) de hauteur, sans compter le piédestal et la base. Autour de cet obélisque ont dû s’amonceler de grandes ruines ; car il est enfoncé bien audessous du sol actuel, et ce sont assurément ces ruines qui ont formé une foule de petits tertres qu’on remarque de tous côtés. Il me semble qu’avec des fouilles intelligentes, comme savent en faire nos savants antiquaires, on devrait retrouver une foule d’objets précieux qui figureraient avec avantage dans nos musées.

Auprès de ces vestiges de la célèbre Héliopolis, sont quelques huttes arabes qui remplacent les temples et les palais. J’ai eu la curiosité d’en visiter une ; je voulais voir l’intérieur d’une famille indigène. Je demande par signe à entrer, et je vois que ma demande est agréée. La porte extérieure est si ba.5se qu’il faut se courber pour pénétrer dans cette humble demeure qui ressemble un peu à celle des anciens solitaires. Là, je trouve le père et la mère, et sept à huit enfants. Eien de plus simple que la distribution et l’ameublement; dans la pièce principale, une sorte de fourneau ou cheminée en terre, où l’on fait le pain et le reste de la cuisine. Je n’ai aperçu aucun meuble, ni ustensile ; pas un seul siège, pas de table, seulement quelques vases pour conserver l’eau. Le pain se cuit avec des mottes formées de terre et de fiente de vache, desséchées au soleil. Autour de chaque habitation, on voit un hideux étalage de ce tri.ste combustible fraîchement préparé, et répandant une odeur fétide. La petite chambre à coucher est .sans fenêtre, et l’entrée sans porte qui ferme. Il faut de l’air. C’est un dortoir commun. Pas d’autre

lit que l;i terre recouverte de quelques nattes. Tous les lueiuljies de la famille s’étendent à côté l’un de l’autre, sans quitter leurs vêtements, la tête tournée vers la muraille. C’est à peu près comme les brebis dans une bergerie. Tous, petits et grands, vont les pieds nus, et, cho.se extiaordinaire, tous paraissent forts et vigoureux. En examinant leurs visages et leurs pieds, ou peut juger que leur toilette est toujours la même, et que, s’ils ont de Teau Itour boire, ils n’en trouvent pas pour se laver. A côté de ces deux appartements est un petit réduit où couche un buffle ; plus près de l’entrée, un petit trou pour une brebis, et un autre pour un porc. Voilà ce que l’on trouve aujourd’hui sur l’emplacement de la fameuse ville du Soleil.

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