‹ Le pèlerin de Terre SainteChapitre 17 sur 100 · CHAPITRE XI H · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI H

Le port et la ville de Suez.

Nous pouvons à peine nous imagiu'rque nous sommes la, a Suez, entre 1 Afrique et l’Asie, dans ces lieu.x qui, malgré leur dé.solante aridité, ont vu passer tant de nations. Cette birrière de sable ne put ai'rèter les conquérants. Sésostris, Cambyse, Alexaiulre, les Ifomaiiis, Najioléon même, ont traveivsé cette route de la gloire; ni iis il

(1) Ji.xoïl. XIV.

était réservé à notre époque de voir s’accomplir un événement merveilleux, plus digne de passer à la postérité. Un Français a eu assez de génie et de persévérance pour tracer à travers ces sables une route nouvelle aux vaisseaux, mettre ainsi en communication deux grandes mers, et rapprocher de moitié l’Europe de l’extrême Orient. Je voyais avec plaisir deux grands vapeurs qui, de loin, semblaient glisser sur le sable pour aller gagner le large et pousser leur course jusqu’au bout du monde. Ce spectacle est d’autant plus beau que, dans ces contrées, la vue se prolonge indéfiniment. Autour de Suez, ce sont des espaces immenses où l’on ne rencontre que quelques montagnes, pas un arbre, pas un arbrisseau, pas un brin d’herbe. Suez est couchée sans abri, entre deux petits bras de la mer qui l’entourent presque entièrement. Des barques et quelques petits vapeurs y séjournent ; mais le grand port est è trois kilomètres, (un peu moins de deux milles). Une chaussée sur laquelle est établie une voie ferrée, y conduit. Ce port est vraiment beau. On a construit deux énormes bassins, où de nombreux vaisseaux peuvent se mettre à l’abri des tempêtes, et sortir pour s’engager, soit dans le canal, soit dans la mer Rouge.

Du grand port, j’aperçois de plus près la côte égyptienne, et entre deux hautes montagnes je distingue parfaitement la vallée où étaient campés les Hébreux quand les Egyptiens les acculèrent à la mer. Cette vue me confirme pleinement dans mes appréciations de la veille. Ici, je me rappelle encore que certains incrédules ont osé avancer qi;e les Hébreux avaient traversé la mer au moment où elle était basse. Pour quiconque a examiné les lieux, c’est une hypothèse absurde. J’ai vu la mer basse à Suez, et il est impossible de la traverser à pied sec, pas même à cheval ; et, à trois lieues plus loin, comment plus (le 600, UOO hommes, avec tous leurs bagages, auraient-ils ose alVronter un jaissage où ils auraient trouvé

une mort certaine ? C’e^t donc avec raison que Moïse célèbre en ternies si magnifiques la gloire et la puissance de Dieu, et la vengeance terrible qu’il tira des Egyptiens.

Après avoir visité le port, nous avons exploré rapidement la ville. Elle est triste, comme toutes celles de l’Orient, et plus triste encore ; car elle est placée au milieu de la solitude. Le port seul peut lui conserver quelque importance -; mais depuis que le canal ou la mer emportent presque tous les vaisseaux à mesure qu’ils arrivent, le mouvement s’est ralenti, la population décroît, les étrangers 's’enfuient. Suez a cessé d’être l’entrepôt des marchandises de l’Orient et de l’Occident.

A Suez, les PP. Franciscains tiennent une école poulies garçons, et les Sœurs du Bon-Pasteur d’Angers, une pour les filles. On est heureux de rencontrer, dans chaque ville de l’Orient, un couvent où les généreux enfants de saint François d’ Assise conservent le feu sacré de la science et de la vertu. Depuis plus de six siècles, sentinelles avancées de l’Eglise, ils sont restés fermes à leurs postes. On les retrouve partout ; on les distingue encore mieux par leur bonté et leur simplicité que par leur habit. Pauvres de Jésus-Christ, ils se sont faits, au milieu des nations infidèles, les pères des pauvres. Ils distribuent gratuitement l’instruction à tous, sans distinction de race et de culte. Généralement, les Arabes les respectent ; ils se familiarisent avec eux, et quelquefois à l’excès, mais la gravité et la bonté des Pères les retiennent dans certaines limites. On les voit souvent entrer et rôder dans les couvents, avec le même sans-façon que s’ils étaient chez eux, et les Pères se contentent de les congédier avec toute sorte d’égards et le sourire sur les lèvres. Pour le moindre petit service rendu, ils s’installent sans invitation dans un coin et vivent aux dépens du couvent ; ils savent parfaitement que les Pères ne veulent pas les avoir pour ennemis.

C’est à peu près la même chose dans toutes les contrées de l’Orient. L’Arabe est le même partout.

Malgré ces inconvénients, on peut dire que les couvents sont l’asile de la prière, du silence, de la règle et de l’étude, ce que je me plais à constater une fois pour toutes. Dans ces retraites sacrées, on respire le parfum des vertus chrétiennes, on goûte un calme, une paix qui contrastent singulièment avec les vices grossiers et les habitudes tumultueuses du dehors. Tout, dans ces couvents, jusqu’aux animaux domestiques, semble avoir pris des habitudes d’ordre et de régularité. Toujours le chien fidèle, chargé de prévenir les surprises, est à son poste. Il connaît trèsbien les heures de la règle, et il est plusieurs points où il se montre d’une exactitude scrupuleuse.

Avant le repas, les Pères vont faire un exercice religieux à la chapelle ; le chien n’arrive jamais des derniers, et pendant qu’on fait les prières, il est là, immobile couché toujours à la même place. Il semble, à sa manière, rendre ses hommages à son Créateur et lui, demander le pain de chaque jour. Presque toujours un chat non moins intelligent vient se placer à côté de .lui, et comme ils ont appris à vivre en bonne union, ils observent le même silence. Ils connaissent si bien la fin des prières, qu’ils ne manquent jainais à partir à la minute réglementaire, pour &e rendre au réfectoire, où leur docilité ne se dément pas. Ils savent qu’il ne faut pas troubler la lecture ; mais le repas est à peine fini que vous les trouvez à la salle de récréation, où ils s’empressent de prodiguer à chacun leurs plus tendres caresses. Les mêmes scènes se reproduisent à peu ]ji'ès dans plusieurs maisons lazaristes. Je l’avoue, ces animaux si dociles, si intelligents, m’intéressent beaucoup; et, i)utre leur utilité dans ces contrées, ils sont une charmante distrai tion pour ces exilés volontaires qui se sont privés des joies de la famille et des douceurs de la patrie.

Page 1