CHAPITRE IX
Le Saint-Sépulcre.
Descriptiou historique du Saint-Sépulcre. — Une nuit dans l'église du Saint-Sépulcre. — La messe au Saint-Sépulcre.
Nous voilà arrivés au but principal de notre pieux pèlerinage, le saint Sépulcre. “ Les nations, disait Isaïe, dans son langage prophétique, les nations se prosterneront devant lui dans l’adoration et la prière, et son sépulcre sera glorieux. ” Y a-t-il dans tout l’univers un lieu plus saint que celui où le corps inanimé de Jésus reposa pendant trois jours. Sa chair sacrée, unie à la divinité, ne vit point la corruption ; ce corps, déchiré, meurtri sur la croix, y déposa les signes de sa mortalité et en sortit avant l’aurore, glorieux et immortel. Jésus, qui avait prodigué ses miracles par toute la Judée, qui avait rappelé Lazare du tombeau, voulut faire voir toute sa divine puissance en se ressuscitant lui-même. C’est dans son sépulcre qu’il a vaincu la mort. Un ange descendu du ciel s’asseoit en triomphateur et tout éclatant de lumière, sur la pierre renversée, et fait entendre cette parole ; “ Il n’est plus ici, il est ressuscité; pourquoi cherchez-vous parmi les morts celui qui est vivant?” Les gardes avaient été frappés de stupeur et étaient tombés comme morts. C’est bien là que Jésus a manifesté sa puissance et sa gloire. Ce petit tombeau est
glorieu.x, et il attirera piès de lui les générations jusqu’à la fin des siècles. Avec quel resjiect les premiers chrétiens le visitaient ! L’impiété voulut le faire oublier en le profanant; mais s’il resta quehjue temps dans l’ombre, comme il reparut avec gloire, sous (Jonstantin, lorsque le grand empereur fit construire cette magnifique basilique dont nous avons parlé, où brillaient les marbi'es les plus précieux, les ])lus riches mébuix, l’or le plus pur. l^es grands et les puis- .sants du monde vinrent se prosterner humblement devant ce tombeau, et baiser la pierre qui avait reçu le corps sacré de Jésus.
Ce saint tombeau semble condamné à })artager les alternatives de gloire et d’humiliation que Jésus-Christ a réservées à son Kglise sur la terre. Lins d’une fois, on a cru (ju’il .serait enseveli sous ses ruines, et toujuurs la fureur impie de ses ennemis a été la matière de son triomphe et de sa gloire. Qui a soulevé, au moyen Age, l’Occident tout entier et pous.sé dans l’Orient des peuples entiers, des milliers de héros? un cri de détresse parti du fond de ce .sépulcre divin: “Allons délivier le tombeau du Christ tombé enti’c les mains des infidèles.”
Ce cri de guei re sainte, répété par tous les éclios de la chrétienté, enfanta des légions de généreux guerriers qui firent des prodiges de valeur. t^)ue j’aime à contempler Codefroy et ses compagnons d’armes, encore tout couverts de .sang et de poinssière, allant se prosterner devant ce saint tombeau, et l’arrosant de leurs lai nies. Je ne suis j)as sur- })ns que la poésie ait voulu célébrer de si nobles exploits, et que le Tas.se commence sa Jéramlem délivrée par ces mots qui résument un si grand sujet: “ de chante les pieux combats et le grand eapilaine qui délivra l’auguste Sépulcre du Christ. ”
Après Godefroy et la .série des rois de Jérusalem, com- Viien de jirinces, de jiersonnages eélèbivs sont venus, depuis
six siècles, rendre leurs hommages à ce sépulcre glorieux, dont le fanatisme musulman n’a pas osé priver l’Eglise de Jésus-Christ. N’est-il pas i\ présumer que Dieu, qui l’a préservé tant de fois de la destruction, le conservera jusqu’à la fin des temjis, comme un témoin irrécusable qui attestera à tous les siècles les humiliations et la gloire de son divin Fils.
Maintenant, approchons du vénéré sanctuaire, et di.sons ce qu’il a été et ce qu’il est aujourd’hui.
doseph d’Arimathie s’était fait creuser danc le roc un tombeau pour lui-même. Il le donna à Notre-Seigneur, et il était bien loin de penser que sou action serait louée par toutes les générations, et que ce sépulcre serait le plus saint et le plus célèbre de l’univers. Ce tombeau consistait en deux petites chambres, la première servait de vestibule, et la seconde contenait un banc creux, eu forme d’auge, destiné à recevoir le corps ; le tout était surmonté d’une petite arcade formée dans le rocher. C’était tout à fait un sépulcre juif, tel qu’on eu trouve encore en si grand nombre dans la Palestine.
Le saint Sépulcre était nu monolithe à quatre faces, orné de pilastres jusqu’à la corniche, où commeuqait une pyramide aussi quadrangulaire, se terminant en pointe. Il avait la forme du tombeau de Zacharie, qu’on voit encore intact dans la vallée de Josaphat.
Sainte Hélène, préparant le terrain pour orner le saint tombeau et bâtir la basilique, sépara, pour aplanir le sol, le Calvaire de la masse qui contenait ce sacré monument; et, ce qui est à jamais regrettable, elle en démolit le vestibule pour faciliter l’ornementation.
Plus tard, le haut du saint Sépulcre fut percé, pour laisser échapper la fumée des cierges et des lampes qui y brûlent continuellement. Les croisés lemplacèrent le ves-' tibnle démoli sous Cüustanliu pai' un porche à trois lantes,
et, dans le pavé, ils placèrent la pierre que l’ange avait ôtée de l’entrée du saint Sépulcre. L’intérieur n’avait subi aucune modification depuis sainte Hélène ; mais, en 1555, on s’aperçut que le revêtement du saint Sépulcre tombait en ruines, et il fut rétabli par le P. Bouiface de. Kaguse, custode de Terre-Sainte, et depuis évêque de Stagno. C’est dans une de scs lettres que nous allons puiser le récit de l’état où était alors le saint Sépulcre, et de la restauration qui fut faite. Ce fut d’après les ordres du pape Jules III, et sur les vives instances de Charles- Quint et de son fils Philippe, que le P. Boniface de Eaguse se mit à l’œuvre, après avoir obtenu de Soliman Othman l’autorisation depuis longtemps sollicitée.
Le revêtement construit par sainte Hélène fut démoli jusqu’au sol, afin de donner plus de solidité à celui qui devait le remplacer. “ Quand on l’eut enlevé, dit le P. de Eaguse, le sépulcre de îlotre-Seigneur s’offrit à découvert à nos yeux, tel qu’il avait été taillé dans le roc. On y voyait deux anges, dont Tun portait un écriteau, avec ces mots : “ Il est ressuscité, il n’est plus ici ; ” et l’autre, montrant du doigt le sépulcre, avec cette inscription : “ Voilà le lieu où ils l’ont placé.” Les deux tableaux, du moment où ils furent mis en contact avec Tair, tombèrent en grande partie en poussière.
La nécessité nous ayant forcés à soulever une des tables d’albâtre que sainte Hélène y avait fait placer pour recouvrir le saint Sépulcre, afin de pouvoir y célébrer la sainte messe, nous vîmes, à découvert, ce lieu ineffable où Notre- Seigneur reposa pendant trois jours. Il nous semblait à tous voir les deux pleinement ouverts devant nous. Ce lieu, où Ton distinguait encore dans tous ses contours des traces du sang de Notre-Seigneur, mêlé à cet onguent qui avait servi à l’embaumer, offrait à nos yeux comme Timage d’un soleil resplendissant. A cette vue, nous poussâmes de pieux gémissements, des larmes de joie s’échap-
pèlent de nos yeux, nos lèvres baisèrent avec amour ces restes vénérés et divins. Tous ceux qui étaient présents — et le nombre en était grand, car il y avait une foule de chrétiens des nations de l’Orient et de l’Occident — ne pouvaient contenir les transports de leur tendresse à la vue de ce divin trésor ; les uns versaient un torrent de larmes, le autres faillirent en perdre la vie, si grand était l’enthousiasme, l’espèce d’extase, la sainte stupeur qui régnait dans toute l’assemblée.
La restauration du P. de Raguse a subsisté jusqu’à l’incendie de 1808. Le porche fut changé en vestibule, c’est ce qu’on appelle la chapelle de l’Ange. La même forme a été conservée par les Grecs, sauf les inscriptions et l’architecture, en sorte que nous avons aujourd’hui le Saint- Sépulcre à psu près dans le même état qu’il était au milieu du seizième siècle. Sans doute, le monument sacré a été endommagé, dans le cours des âges, autant par la piété des pèlerins que par l’invasion des barbares, et il est fort heureux qu’on l’ait recouvert; mais ne suflfit-il pas au pieux pèlerin de savoir que c’est là le lieu de la sépulture et de la résurrection de Jésus-Christ, et que, malgré les déprédations, il peut encore retrouver et vénérer la portion la plus considérable de ce sépulcre glorieux. Nous remarquerons que ce fut à l’époque de la grande restauration accomplie par le P. de Raguse que les PP. Franciscains mirent en réserve une portion notable de la pierre du saint Sépulcre, dont ils extraient des parcelles pour les hauts personages qui visitent les lieux saints. Quelques pèlerins ordinaires partagent quelquefois cette faveur, et je me plais à témoigner ma gratitude au révérend Père vicaire de Terre-Sainte, qui a eu l’insigne bonté de me faire don, non d’une parcelle de cette pierre sacrée, mais d’un morceau de cinq à six centimètres (deux pouces) de surface pour le placer dans un fac-similé du saint Sépulcre.
Les premiers chrétiens célébraient les saints mystères
ur.
I,E PÈLEIUN
dans les catacombes, sur les tombeaux des martys ; c’est pour cela que nos autels ont la forme d’un tombeau, et qu’on y met des reliques des saints. Le saint Sépulcre est l’autel par excellence, l’autel de la chrétienté sur lequel a été mis le corps d’un Dieu, et qui a été arrosé du sang de la plus sainte des victimes. Aussi, le prêtre-pèlerin regarde comme un jour de bonheur celui où il lui est donné d’y offrir le saint sacrifice.
Au nord de l’église du Saint-Sépulcre est un petit couvent de PP. Franciscains attenant ù la basilique. On y entre par une porte en fer pratiquée dans le mur qui le sépare de la chapelle de l’Apparition. O’est là que viennent tour à tour résider quelques Pères qui veillent jour et nuit à la garde des saints lieux. Les pèlerins qui veulent célébrer la sainte messe ou y assister, dans la chapelle du Saint-Sépulcre, doivent y passer la nuit, parce que les gardiens turcs n’ouvrent la porte extérieure qu’à cinq ou six heures du matin, et que les Latins n’ont le droit d’y célébrer que trois messes ; les Grecs ne manquent pas de s’en emparer de bonne heure.
Dans l’après-midi du 4 avril, nous nous rendons à l’église du Saint-Sépulcre, nous assistons à la procession aux sanctuaires, nous laissons se fermer sur nous les portes de l’église, et nous nous retirons dans une cellule située au haut du couvent. Là, je me mets à écrire les impressions de la journée, et pendant ce temps-là mon confrère se couche pour prendre un peu de repos.
Lorsque je le crois endormi, je prends ma lampe, j’ouvre doucement la porte, et je de.scends en silence les étroits escaliers qui conduisent à l’entrée de la basilique, pour y passer une heure, .le dépo.se ma lampe auprès de la porte que je laisse entr’ou verte, afin d’y rentrer quand j’aurai satisfait ma dévotion. Je me trouve seul dans la chapelle de l’Apparition ; le silence le plus profond règne
DE 'l'EHUE SAINTE
autour de moi. A travers les ombres de la nuit, à la lueur vacillante de quelques lampes, je me dirige vers l’autel, je me prosterne devant le Saint-Sacrement, et je me sens saisi de je ne sais quel mystérieux frémissement. Les scènes de la passion se déroulent devant moi. Je pense involontairement à cette nuit aftreuse où Notre-Seigneur fut traîné dans les rues de Jéruralem, à la pâle lueur de quelques flambeaux. Je voudrais prier, et la prière expire sur mes lèvres.
de vais devant la colonne de la flagellation, et ensuite dans la chapelle de l’Apparition à sainte Marie- Madeleine. De là, j’apercevais quelques lampes qui brillaient au loin sur le Calvaire, et dont la lueur se perdait sous les immenses coupoles, en jetant une faible clarté sur les galeries et les colonnes qu’elle dessinait dans l’épaisseur des ténèbres. C’est à une heure semblable qu’on se sent comme investi de la majesté de ce saint lieu. On n’a plus autour de .soi, comme pendant le jour, la foule des curieux et des pèlerins ; les bruits du monde ne pai'viennent plus jusqu’à vous ; ou est seul avec Dieu, et la pensée s’élève directement vers le ciel. Quels moments de trouble, d’émotion et de bonheur !
Cependant je m’aperçois bientôt que je ne .suis pas .seul dans cette solitude. Des ciis, des géinis&ements, des chants monotones .se font entendi'e dans le lointain, et ce, bruit sourd et lugubre répété par les échos de la basilique parvient jiusqu’à mes creilles. J’écoute ; une sorte de frayeur s’empare de moi et je suis tenté de reculer. Je résiste, je me rassure, et je continue ma procession solitaire. Je traverse lentement les arceaux de la Vierge, et j’approche lie la prison de Notre-Seigueur. J’hésite un in.stant à pénétrer dans ce lieu oliscur. Ne s’y trouverait-il point quelque malfaiteur caché ? La peur est luauvaLse conseillère, me dis-je, allons sous la garde de Dieu. Je m’enfonce d^ns
IJC PÈLElîIN
les ténèbres et je me prosterne; je pense un instant aux chaînes qui liaient Jésus, aux injures qu’il reçoit.
Cependant les voix lointaines que j’avais entendues semblent se rapprocher ; le Calvaire n’est pas loin, et c’est bien du Calvaire que partent ces gémissements. Me voilà en face de la chapelle de Sainte-Hélène. Quelques lampes éclairent à moitié ces voûtes souterraines. Je descends le grand escalier ; je regarde autour de moi: je suis seul. Oh ! la nuit, qiielle profonde et .solennelle solitude ! Qui ne serait saisi d’une frayeur involontaire ? Je descends néanmoins jusqu’au fond de la grotte de l’Invention de la Sainte-Croix, et en relevant la tête, ces rochers taillés qui la recouvrent m’apparaissent plus majesteux qu’en plein jour, et semblent ^me dire : Nous sommes des témoins échappés aux ravages [du temps ; c’est nous qui avons abrité la croix du Sauveur. Plein de ces pensées, je remonte doucement. J’aurais voulu avoir avec moi quelqu’un de ces indifférents si communs de nos jours; il me semble qu’à la faveur de ces lieux sombres et sacrés, j’aurais fait vibrer dans .son cœur les plus vives émotions de la foi.
Enfin, hésitant, agité, je monte au Calvaire d’où partaient ces voix suppliantes qui seules troublaient le majestueux .silence de ces lieux. Quel est mou étonnement ] le Calvaire était couvert d’hommes, de femmes qui, la plupart, étaient gisants sur le pavé, ou étendus sur quelques bancs contre les murailles, ou appuyés contre quelques colonnes. Trois femmes, que j’ai prises pour des religieuses grecques ou russes, se tenaient tantôt debout, tantôt à genoux devant le lieu où la croix fut plantée. Une d’elles lisait à haute voix des prières auxquelles les autres répondaient, et, je dois le dire, avec un accent de piété mélancolique qui me pénétra. Je m’approchai; elles s’écartèrent pour me donner la liberté de me prosterner et
DE TKlUlE SAINTE
de baiser la cavité où fut fixée la croix. Elle n en continu évent pas moins leurs prières.
Je restai assez longtemps sur le Calvaire dans ce lieu sacré où le cœur trouve si naturel de s’attacher, et je pus considérer h loisir le spectacle en même temps si extraordinaire et si édifiant que j’avais sous les yeux. Il y avait au moins trente ou quarante personnes. I.es uns priaient, les autres poussaient des soupirs, d’autres succombaient à la fatigue et dormaient; tous étaient enveloppés d’un manteau enroulé autour du corps. De temps en temps on en voyait quelques-uns qui, comme des êtres fantastiques, faisaient un mouvement, dressaient la tête, et leur silhouette se dessinait sur la muraille.
Que faisaient là tous ces étrangers ? C’étaient des pèlerins venus de bien loin : les uns des steppes de la Eussie, les autres de la Crimée, d’autres de la Syrie et des îles de l’Archipel ; ils étaient venus, au prix de mille sacrifices, les uns sur de mauvais bateaux, apportant leurs chétives provisions ; les autres, en traversant péniblement les sables des déserts, et tout cela pour passer une nuit sur le Calvaire à prier, à pleurer et gémir. Là, on ne demande pas ; Pourquoi pleurez- vous ? la raison de pleurer est si naturelle ! Quel sujet de honte pour nos chrétiens si sensuels qui, même en faisant pénitence, veulent encore jouir des aises de la vie, et trouver le confortable jusque dans leurs jeûnes et leurs mortifications !
Descendu du Calvaire, je parcours la partie de l’église qui l’avoisine, et partout j’aperçois de longues rangées de dormants, couchés sur le pavé, semblables à des morts, ensevelis dans leurs manteaux. Ils attendent l’heure de l’office matinal. Prisonniers volontaires, ils veulent au moins passer 'une nuit dans ce lieu sacré, pour sanctifier leur pèlerinage ; mais, comme les apôtres, ils s’endorment, et Notre-Seigneur pourrait encore leur dire: “ Vous n’avez donc pii veiller une heure avec moi ? ”