‹ Le pèlerin de Terre SainteChapitre 38 sur 100 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Voie de la Captivité.

De Gethsémaui au palais de Pilate. — Lieu de la flagellation. — La couronne tl’épines. — L’arc de VEcce Homo.

C’est là que commence la voie de la Captivité, qu’il ne faut pas confondre avec la voie Douloureuse. Jésus, pour venir du Cénacle au jardin de Geth.séraani, avait descendu le penchant de Sion, et, après avoir traversé le torrent du Cédron, il avait remonté la vallée de Josaphat. Pour faire ce trajet, il faut environ vingt minutes. Jésus, lié et ga-

DE TEREE SAINTE

votté par cette horde soudoyée, entre dans la voie de la Captivité. Au lieu de le conduire par la ville, on suit un chemin solitaire ; le peuple n’était pas encore préparé à demander sa mort, et les gens sans aveu qui procédaient illégalement à son arrestation voulaient se dérober aux regards. On lui fait donc descendre la vallée de Josaphat, en croisant le chemin qui conduit à la porte Dorée, où, quelques jours auparavant, il avait passé en triomphe. Puis, ou traverse le torrent du Cédron.

Une tradition porte que hTotre-Seigneur, en cet endroit, tomba sur une pierre qui conserva l’empreinte de ses genoux et de ses mains. J’ai examiné ces empreintes qui existent encore. Elles sont peu distinctes, mais des autorités très-anciennes et très-respectables attestent les avoir vues parfaitement conservées. Il n’y a rien ici qui soit du domaine de la foi, mais il n’y a rien non plus de contraire à la raison d’admettre que Celui qui venait de guérir l’oreille de Malchus, en la touchant, imprimât ses genoux et ses mains sur la pierre, en tombant. On en peut conclure tout au plus que la pierre était devenue plus sensible que le cœur de ces barbares qui avaient été renversés par terre en l’approchant et qui, après l’avoir vu opérer plusieurs miracles, s’étaient saisis de lui et persistaient à le conduire chargé de chaînes.

Du torrent du Cédron, Jésus, gravissant le mont Sion, fut conduit d’abord chez Anne, où il fut interrogé, et où il reçut un soufflet d’un de ses valets. Anne l’envoya enchaîné chez Caïphe. En parlant du mont Sion, nous avons indiqué l’emplacement des maisons d’Anne et de Caïphe, et les outrages que Jésus reçut dans cette horrible nuit, qu’il passa dans la cour et dans la prison du grand-prêtre. Le matin, Jésus est condamné à mort par le Sanhédrin, ])our cause de blasphème ; mais les Juifs n’avaient plus le droit de vie et de mort, et il fallut avoir recours au gouverneur romain, qui était alors Ponce-Pilate. Ils conduj-

sirent donc Jésus de la maison de Caïphe, bâtie sur le mont Sion, au prétoire, qui était situé à l’angle extérieur du Moriah ; et pour cela, il fallait traverser la majeure partie de la ville.

Le ymlais de Pilate, où se sont passées tant de scènes douloureuses de la ])assion, avait été converti en église par la piété des fidèles. Ou ne sait si elle disparut, comme tant d’autres, sous le marteau démolisseur des féroces conquérants. A l’arrivée des Croisés, fut-elle rebâtie ? On l’ignore ; mais du moins, on en conserva quelque chose ; car, en 1639, Quaresinius y vit encore le chœur, des chapelles latérales et des traces de peinture.

Aujourd’hui, cet emplacement du palais de Pilate appartient tout entier aux musulmans. On y trouve une caserne, des écuries, des ruines. Il existe encore une petite chapelle sur le lieu où, d’apres la tradition, Notre-Seigneur fut couronné d’épines ; mais cette chapelle est profanée par le tombeau d’un derviche. Nous aurions pu, avec l’autorisation de notre consul, visiter cette caserne turque ; mais qu’aurions-nous vu ? Tout au plus ce reste de chapelle profanée, des soldats turcs traînant leurs armes ou faisant leur sale cuisine ; il nous suffisait de savoir que là avait été ce })]'étoii'e à jamais célèbre }>ar le jugement inique qui fut porté contre le Juste.

Les Juifs ne voulurent pas entrer dans le prétoire, un scru})ule légal les retint ; ils ne craignaient pas de verser le sang innocent ; mais, coinine ils devaient manger la pâque le soir, ils ne voulaient jias entrer dans la maison d’un jjaïen, de jjcur de se souiller, l'ilate fut donc obligé de venir les trouver dans la cour de son ])alais, et ce fut là qu’ils reconmiient qu’ils n’avaient le droit de faire mouiir ])ersonne. Pilate entia dans le prétoire, où il interrogea -lésus.

Au pied d’une des nnii'ailles de la caserne, sur la rue,

DE TERRE sAINTË

on voit encore la forme d’une grande porte qui, sans doute, était l’entrée du prétoire et de l’escalier que monta Notre- Seigneur, et qui est connu sous le nom de scala santa. Notre-Seigneur l’a monté trois fois dans sa passion ; la première fois, pour être interrogé par Pilate ; la seconde, en revenant de chez Hérode ; la troisième, après sa flagellation, et c’est alors qu’il fut arrosé de son sang, dont il conserva les traces. Cet escglier a vingt-huit marches ; Constantin le fit transporter à Eome, où il est encore, près de la basilique de Saint-Jean de Latrau. Il a été tellement usé par les fidèles, qui le montent à genoux, qu’on a été obligé de le recouvrir de marches épaisses de noyer qu’on a déjà renouvelées plusieurs fois. Mais ou a eu soin de ménager certains vides recouverts d’une vitre pour laisser apercevoir les véritables marches et les endroits qu’on croit avoir été tachés de sang.

11 n’est pas un seul pèlerin ayant visité Eome qui ne connaisse la scala .santa. Nous-même, dans deux voyages subséquents, nous avons eu le bonheur de monter bien des fois, à genoux, ce précieux souvenir de la passion, et nous avons été grandement édifié de la piété de ces foules qui baisent avec tant de respect la trace des pieds du Sauveur. Quand l’emplacement du véritable prétoire sera-t-il purifié ? ciuand sera-t-il orné, comme autrefois, d’un sanctuaire ? On est ])éniblement affecté quand on se voit réduit à commencer la première station de la voie douloureuse dans la rue, auprès de la porte murée, au lieu de la faire dans l’intérieur de cette vile caserne à l’endroit même où fut prononcée contre le Juste la sentence de mort.

Pilate, étonné du silence mystéi'ieux et sublime de Jésus, en face des calomnies multipliées de ses ennemis, et apprenant que Jésus était de la Galilée, le renvoya à Hérode qui, en ces jours-là, était aussi à Jérusalem. Le pakis d’Hérode était situé non loin du prétoire en face du

mur est du couvent des Dames de Sion, fondé par M. Eatisbonne. Cet infâme Hérode était celui qui avait fait trancher la tête à saint Jean-Baptiste, pour faire plaisir à une incestueuse et à une danseuse. Il avait entendu parler de tout ce que faisait Jésus ; et, depuis la mort de Jean, il était inquiet, il désirait voir le nouveau prophète, il espérait en obtenir quelque prodige; il l’interroge, mais Jésus ne lui fait aucune réponse. A ses crimes passés, il ajoute la dérision envers le Sauveur, il le fait revêtir d’une robe blanche et le renvoie à Pilate.

Jésus retourne donc au prétoire. Pilate assemble les princes des prêtres et les premiers du peuple; il leur dit ; “ Personne ne l’a trouvé coupable ; je vais donc le renvoyer après l’avoir fait châtier.” Quelle sentence ! Jésus est innocent, et Pilate le fait flageller !

Je ne ferai aucune réflexion sur cet horrible supplice de la flagellation. Il n’est pas une âme sensible qui n’ait frémi à la pensée de ces coups qui faisaient jaillir le sang de Jésus. C’était hors l’enceinte du palais que l’on avait coutume de flageller, et saint Marc nous dit que Jésus fut conduit dans la cour du prétoire, après avoir été battu de verges, ce qui fait entendre que la flagellation avait eu lieu ailleurs.

Le lieu de flagellation est de l’autre côté de la rue. Une petite porte basse, en fer, donne entrée sur une cour, où est une église bâtie sur le lieu même arrosé du sang de Jésus-Christ. On est heureux de voir combien ce saint lieu est respecté, doublement heureux de célébrer la sainte messe sur l’endroit même où a été Axée la colonne à laquelle Jésus fut attaché pendant son supplice.

Les autels sont bien décorés, plusieurs lampes y brûlent continuellement, et pas un pèlerin ne vient à Jérusalem, sans aller se prosterner dans cet auguste et vénéré sanctuaire. Il’n’en a pas toujours été ainsi. L’ancienne église

fut prise en 1618, par Moustafa-Bey, fils du pacha de Jérusalem, qui la convertit en écurie ; il y mit ses chevaux ; mais le sacrilège ne demeura pas impuni. Le lendemain, il les trouva tous morts. Il y en mit d’autres, ils eurent le même sort. Effrayé de ces pertes extraordinaires, il consulta les sages de l’Islamisme, et ceux-là, reconnaissant dans ces faits quelque chose de prodigieux, déclarèrent que les chrétiens avaient ce lieu en grande vénération, parce que Jésus y avait été flagellé, et que Dieu ne voulait pas qu’on y mît des animaux. Moustafa cessa donc d’y mettre ses chevaux, il abandonna l’écurie, mais il ne la rendit pas aux chrétiens. Par le laps du temps, une partie s’écroula, et le reste perdit l’aspect d’une église.

Un illustre pèlerin écrivait, il y a peu d’années: La salle où a eu lieu l’horrible flagellation n’est plus qu’un endroit immonde, en face des ruines du prétoire et sur la même rue, à peine y trouve-t-on une place où le genou puisse reposer. Ibrahim-Pacha la rendit aux PP. Franciscains, et aujourd’hui, grâce à la piété et à la munificence du duc Maximilien de Bavière, qui la visita en 1838, elle est réparée avec soin ; elle est parfaitement entretenue, et le pèlerin sorb édifié de ce sanctuaire qui forme un contraste si frappant avec le prétoire, profané et abandonné.

Il existe deux colonnes de la flagellation ; l’une à Jérusalem, dans l’église du Saint-Sépulcre, et l’autre à Eome, dans l’église de Sainte -Praxède. Suivant l’opinion la plus commune, celle de la maison de Caïphe serait à Eome, et l’église du Saint-Sépulcre serait eu possession de celle du prétoire.

Nous lisons, dans saint Marc, que Jésus, après la flagellation, fut livré aux Juifs, que les soldats le conduisirent dans la cour du prétoire, qu’ils le revêtirent d’un manteau de pourpre, qu’ils tressèrent une couronne d’épines et qu’ils l’enfoncèrent sur sa tête.

Quelle était cette couronne d’épines dont la synagogue sa mère couronna le nouveau Salomon ? Quelle est la terre sauvage et barbare hérissée de ronces et de buissons qui a produit ce fruit lugubre, et quelle est la main cruelle qui l’a cueilli ? Cette terre, je l’ai trouvée, c’est le mont Sion. Cette main barbare, c’était celle des Juifs.

Lorsque nous avons visité le mont Sion, tout près delà porte, nous avons rencontré un arbuste épineux, formant comme un buisson dont il est difficile d’approcher sans se déchirer les mains et les habits. J’ignore le nom de cet arbuste, mais je ne doute pas que ce ne soit celui qui a fourni la couronne cruelle, dont on ceignit le front de Jésus. Les branches sont flexibles et armées de pointes aiguës. J’en ai détaché et apporté une avec moi ; et, malgré les accidents qu’elle a subis en route, elle conserve sa flexibilité, et ses pointes à moitié brisées sont encore très-piquantes.

La cruauté impatiente des Juifs avait donc sous la main de quoi se satisfaire, et à la promptitude avec laquelle la couronne se trouva prête à poser sur la tête de Jésus, il semblerait que ses accusateurs, en descendant du mont Sion au prétoire, avaient eu la barbare précaution d’en apporter avec eux la matière. Cette couronne, après avoir ensanglanté la tête du Sauveur, est devenue plus précieuse que le diadème des rois. Les empereurs et les princes eu ont tour à tour envié la possession, et l’ont regardée comme le trésor le plus .sacré.

La sainte couronne fut retrouvée, par sainte Hélène, avec la vraie croix et les autres instruments de la passion, et transportée à Constantinople. A la prise de cette ville par les croisé.s, Baudouin la trouva dans le palais de Bucoléon, et la garda pour lui. Plus tard, saint Louis la racheia des Grecs, la fit rapporter à Paris, et alla à sa rencontre pieds nus, et eu versant des larmes, au milieu d’une

DE TERRE SAIXTE

foule de peuple ([ui se prosternait sur son passade. La. ))r(5cieuse relique fut i)lacée dans la Sainte-Chapelle. Après la révolution, ou la restitua à l’église Motre- Daine, où, chaque année, aux derniers jour, s de la semaine sainte, elle est exposée à la vénération des fidèles.

Xous avons vu, à Rome, <\ Sainte- Croix, une épine de la sainte couronne, et une autre à Bruxelles, dans l’église de Sainte-Gudule ; et, en les comparant avec celles de l’arbuste épineux du mont Sion, j’y trouve tant de rapports, que je reste convaincu que c’est bien le même qui a fourni la matière de la couronne que Jésus porta jusque sur le Calvaire.

Après la flagellation, Pilate, nous dit saint Jean, emmena Jésus hors du prétoire, et Jésus sortit portant la couronne d’épines et le vêtenrent de pourpre. Les cris de mort avaient redoublé ; Pilate était rentré dans le prétoire, et c’est pour cela qu’il fit sortir Jésus, et qu’il alla placer son tribunal dans un lieu, appelé, en grec, Lithostrotos, en hébreu Cfabbatha. Et il dit aux Juifs; Voilà l’homme ; voilà votre roi.

Pilate, cherchant à exciter la compassion du peuple, voulut leur montrer Jésus, dans l’état d’humiliation et de souffrance où il se trouvait après la flagellation ; mais les Juifs ne pouvaient entrer dans le prétoire, et d’ailleurs il n'était pas assez vaste pour contenir la foule qui se pressait à ce douloureux spectacle. Il choisit donc un lieu élevé, pour être vu de tout le monde ; c’est ce que signifie le mot hébreu Gabbatha (lieu élevé et découvert).

. A une centaine de pas du prétoire, on remarque une galerie couverte ayant une double fenêtre et passant audessus de la rue. C’est là que devait être le tribunal du préteur. Cette galerie est profanée aujourd’hui par la présence d’un derviche musulman ; mais les chrétiens se prosternent au-dessous ; et, à la vue de ce lieu, ils se re-

présentent vivement cette scène décliirante de la passion. Il leur semble voir Pilate, montrant Jésus, conspué, couronné d’épines, un sceptre de dérision à la main, un manteau de pourpre sur les éjmules et disant bien haut: Voilà l’homme, ecce homo, et le peuple répondant par ces cris féroces mille fois répétés : Crucifiez-le.

C’est en présence de tout le peuple, sur cette galerie, que Pilate se fit apporter de l’eau et se lava les mains, en disant : Je suis innocent du sang de ce juste ; et que le peuple répondit : Que son sang retombe sur nous et sur nos enfants ; et ce fut alors que Pilate leur abandonna Jésus pour être crucifié. Quel jugement ! M. Dupin, indigné, s’écrie à ce sujet :

“ Lave tes mains, Pilate, elles sont teintes du sang innocent ! Tu l’as octroyé par faiblesse, tu n’es pas moins coupable que si tu l’avais sacrifié par méchanceté. Les générations ont redit jusqu’à nous: Le juste a souffert sous Ponce-Pilate. En effet, Pilate restera éternellement cloué au pilori du Credo.”

Un jour, j’étais agenouillé au lieu même qui entendit les cris de mort de la foule, et l’arrêt inique qui en fut la conséquence ; j’étais entouré des ruines du prétoire et du palais d’Hérode. Je voyais le temple de Salomon détruit, le peuple juif dispersé, sans patrie, sans autel, portant la châtiment du sang du juste, tandis que le divin Crucifié est adoré par toute la terre, et je me demandais, comment on ne répéterait pas, avec le centurion de l’Evangile : Vraiment, celui-ci était le Fils de Dieu.

DE TERKE SAINTE

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