‹ Le pèlerin de Terre SainteChapitre 53 sur 100 · CHAPITRE XXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXV

Voyage à la mer Morte et au Jourdain.

î^éimrt. — De Jérusalem à Saint-Salnis. — IVIonastèrc de Saiut-Sabas. — Ctinipement sur le boni du (Jédi'on. — Do Saint-Siiba.s à la mer Morte. — La mer Morle, et comment elle a été l'oimée. — Qualité de l’eau de la mer Morte, — Xavigatiou sur la mer Morte. — Le Jourdain. —

Souvenirs qir’il mppelle. — Du Jourdain à Jéricho. — Jéricho.

De Jérusalem à la i'ontaine d’Elisée. — Rose de Jéiiehu. — Pomme de .Sodome.

Xous avions formé le projet de faire le voyage de la mer Morte et du Jourdain, seuls, sans escorte, comme le voyage de Bethléem. Il paraît que nous aurions commis une grave imprudence, que nous aurions été exposés à être dépouillés par les Bédouins qui sontencoie puissants dans ces parages. Une convention arrêtée entre le gouvernement turc et les chefs de ces tribus exige que les voyageurs aient une escorte. On tious raconta qu’une dame anglaise s’était obstinée à faire seule ce voyage, qu’elle était tombée entre les mains des Bédouins et qu’elle était rentrée à Jérusalem ‘dans un état déplorable.

Nous consentîmes donc à prendre une escorte, et l’entrepreneur des caravanes voulut bien se charger de nous procurer des tentes. Nous partons avec la caravane fiançaise, et nous formons, à sa suite, une petite caravane de sept à huit personnes. Nos Espagnols- Américains en fai- .saient partie. Nous montons à cheval. La route est tellement difficile que les Arabes seuls |,euvent faire ce trajet à pied. Ce voyage ne ressemble à aucun autre, et quand la mer Morte et le Jourdain no rappelleraient aucun souvenir religieux, on devrait encore l’entrepreudre et surtout aller par Saint-Sabas.

Sortis par la porte de Jaffa, (1), nous longeons les murailles et le mont Sion ; nous arrivons à la fontaine de fvoo-el, et nous suivons le torrent du Cédron, qui est complètement desséché, mais qui, dans la saison des pluies, doit se gonfler horriblement; car les abîmes qu’il creuse et les traces que laissent ses débordements, annoncent qu’il roule alors scs eaux avec fureur.

Après avoir marché environ une heure, nous perdons de vue Jérusalem, et nous nous enfonçons dans les défilés des montagnes. Il est impossible, en France, de se former une idée de ce chemin tantôt tortueux, quelquefois un peu plus droit, mais presque toujours couvert de cailloux roulants et même de pierres énormes, très-souvent tracé par des pentes plus ou moins rapides. A chaque instant, le cheval doit descendre comme de hautes marches ; plus souvent encore, il lui faut suivu’e un petit sentier sur le bord d’un abîme ; en sorte que, s’il fait un faux pas, il peut tomber et rouler avec son cavalier dans un précipice.

Bientôt nous traversons le Cédron ; nous approchons de Saint-Sabas. Nous distinguons les deux tours du monastère. Nous montons par un chemin tracé dans le roc. Nous avons sur notre gauche le lit du torrent, abîme profondément creusé entre deux murs de rochers à pic où l’on aperçoit les ouvertures d’une foule de grottes qui servaient autrefois d’habitations aux anachorètes de la laure de Saint-Sabas.

Rien ne peut donner une idée de l’aspect sauvage de ce lieu. C’est une gorge affreuse, hérissée de roches nues sur lesquelles plane une éternelle désolation. Le silence de la mort règne dans ce désert. On n’aperçoit pas un seul être vivant dans ces antres solitaires, où vivaient, au v“ siècle,

(1) A uue cfti'taine distance, en dehors de la porte de Jaffa, s’élève aujourd’hui (1887) un magnifique hôpital dans lequel les malheureux de toute nation et de toute croyance reçoivent uue généreuse hospitalité. Cet hôpital, dont le coût s’élève à près de cinquante mille piastres a été construit aux frais d’un jeune français, M. le comte de Piellat.

LR PÈLRKIN

dix mille anachorètes. On a peine à comprendre comment ils pouvaient entrer dans leurs cellules ou en sortir, la plupart étant pratiquées dans des endroits inabordables.

Nous allons au monastère; c’est un des édifices les plus pittoresques qu’on puisse voir. Il est adossé à une haute montagne et s’élève en gradins sur les rochers qui dominent le lit du Cédrou. Ce monastère, autrefois l’asile d’un grand nombre de saints et de martyrs, est aujourd’hui en la possession des Grecs non unis. Dans la partie supérieure, il y a deux tours du haut desquelles on peut défendre l’entrée du couvent contre les agressions des Arabes. Sur l’une d’elles, est un moine de garde.

Quand on arrive à la porte du couvent ; ce moine descend un panier dans lequel on doit déposer une lettre du patriarche grec de Jérusalem. Sans cette lettre de recommandation, l’entrée du couvent est interdite. Cette formalité observée, la porte s’ouvre, et nous descendons, par de longs escaliers, dans une petite cour pavée. Nous visitons le tombeau de Saint-Sabas et ensuite l’église Saint-Nicolas, toute taillée dans le roc.

De là nous entrons dans une petite chapelle où l’on conserve les reliques des anachorètes martyrisés par les bandes de Chosroès au commencement du vii« siècle. A cette époque, quatre mille religieux vivaient dans ce couvent et dix mille dans les antres des rochers, et aujourd’hui il n’y a que vingt ou trente moines qui sont obligés de faire venir de Jérusalem tout ce dont ils ont besoin, excepté l’eau ; car il y a une excellente source dans le couverrt. Le monastère possède une belle église richement restaurée par les Russes.

On voit, auprès d’un mur, un palmier que les moines disent planté par .saint Sabas et qui donne des dattes sans noyaux. Il est l’objet des soins des religieux et pourra vivre encore bien des siècles.

PE TERRE SAINTE

Je ne puis passer sous silence une grotte et une petite chapelle habitées autrefois par saint Sabas. Elles sont pour ainsi dire suspendues sur le Cédron. De là, l’œil du voyageur plonge, avec une sorte de frayeur, dans l’abîme creusé sous ses pieds. Cette grotte s’appelle la grotte du Lion, parce qu’un lion vint s’y coucher, pendant que le saint était soiti. A son retour, plein de*confiance en Dieu, il y rentra et se mit à réciter son office ; et, en le récitant, il s’endormit. Le lion le saisissant par un bras le traîna dehors. Le saint, réveillé, rentra et recommença son office. Il s’endormit de nouveau et fut traîné dehors comme la première fois. Alors il dit au lion d’un tou sévère : “ N’y a-t-il CÎ071C pas place pour deux?” Et il lui assigna un coin. Le lion s’y installa et continua d’y habiter avec le saint.

Quoi qu’on doive penser de cette histoire, il n’en est pas moins vrai qu’aujourd’hui encore des oiseaux sauvages planent au-dessus des rochers, descendent et viennent manger sur les épaules et dans les mains des moines. En Syrie, j’ai entendu raconter plusieurs faits de ce genre. Dans ces lieux si sauvages où l’animal ne trouve aucune nourriture, il semble dépf)ser’sa férocité et se montrer reconnaissant envers la main charitable qui vient à son secours. Combien de faits non moins extraordinaires M. de Montalembert ne racoute-t-il pas dans son Histoire des Moines d'Occide^it '!

Le soir du même jour, nous revenons sur nos pas à une demi-lieue du monastère, et nous campons sur les bords du Cédron. Là, nous commençons à imiter la vie nomade des Aiabes. Sur un petit terrain assez bien choisi, se dressent nos tentes blanches dont l’aspect forme un contraste frappant avec celles des Bédouins qui sont noires et annoncent quelque chose de sinistre. Notre escorte, nos jnoukres et ceux de la caravane française veillent autour

des tentes, ou plutôt font semblant de veiller ; car il n’y a pas apparence de danger.

Au moment où tout le monde commençait à dormir, je m’écarte à une certaine distance des tentes pour contempler la beauté du ciel; j’étais seul, lors :jue j’entends de loin des pas précipités. Je me sens saisi d’une sorte de frayeur, et je reviens vers le campement; mais les Bédouins ne tardent pas à arriver près de moi. Je fais bonne contenance, je les regarde passer. Ils étaient loin d’avoir des intentions hostiles. Ils portaient du lait pour le déjeuner des pèlerins.

Je rentre et je me mets en devoir de me coucher. Un léger matelas étendu par terre, voilà tout notre lit ; mais la terre n’est pas humide, et la tente met à l’abri de l’air de la nuit, funeste aux étrangers. Je pus à peine fermer les yeux quelques instants. Dès quatre heures, on est debout, on prend un café au lait et l’on part.

Nous quittons, pour ne plus le revoir, le lit du Cédron qui décharge ses eaux dans la mer Morte. Je crois qu’aucun voyageur ne l’a parcouru en entier, tant il est effrayant et sauvage. Je jette un dernier regard sur le lieu de notre campement entouré de toutes parts de hautes montagnes dénudées qui se dressent comme d’immenses forteresses. A peine voit-on les déchirures du torrent, tant elles sont étroites et profondes.

Nous voilà donc cheminant dans les ravins, sur les versants et les arêtes des montagnes qui semblent se multiplier et devenir plus horribles que la veille. C’e.st a.ssurément le plus affreux désert qu’on puisse imaginer. Evidemment, nous approchons de ces lieux où tomba le leu du ciel; et, en effet, du haut d’une inoiitague nous découvrons la mer IMorte.

C’est une blanche nappe d’eau qui se dessine parfaitement au pied des montagnes de iMoab, de ces montagnes

DE TEERE SAINTE

qui SG dressent devant nous comme une immense muraille, d’une hauteur prodigieuse. La mer paraît, pour ainsi dire, à nos pieds; il semble qu’il ne faudra qu’une demi-heure pour descendre sur le rivage. Illusion, il faut encore marcher quatre heures. Il est vrai, nous remontons un peu vers le nord-est ; la mer paraît et disparaît ; au lieu d’apyirocher, elle semble s’éloigner.

Nous sommes en vue de Nébi-Moussa, tombeau de Moïse. Sur une haute montagne, à la place d’un ancien couvent, les musulmans ont bâti une mosquée, avec un minaret, son appendice indispensable ; et ils ont prétendu que là était le tombeau de Moïse, et pour accréditer cette fable, ils ont inventé une foule d’histoires qui ne méritent aucune créance. Les mahométans vont en pèlerinage à ce prétendu tombeau de Moïse.

Sur le chemin que nous parcourons, nous rencontrons à chaque instant des amas de pierres, en forme de pain de sucre, qui avertissent les musulmans que là ils sont en vue de Nébi-Moussa. Bientôt les chemins deviennent plus âpres et plus difficiles encore. La prudence exige qu’on descende de cheval, tant les pentes des montagnes sont escarpées. La végétation a disparu complètement, Des pierres, des rochers énormes, une suite de sommets dénudés, interrompus par des déchirures horribles et profondes, dont les parois sont comme d’immenses pans de murs qui atteignent parfois la hauteur de trois à quatre cents mètres (raille à treize cents pied.s) : voilà le triste spectacle que nous avons sous les yeux.

Ces pierres sont en calcaire bitumineux ; elles sont noires, et ou dirait qu’elles ont été longtemps soumises à l’action des flammes. Le fende Sodome n’a- 1- il point exercé jusque-là sa dévorante activité.'^ Enfin, je ne crois pas qu’il y ait dans le monde un seul endroit qui présente un aspect aussi effrayant. J’ai vu les Alpes et les Apennins ; mais rien n’approche de cette lioiJ’ible et solennelle

solitude. On répète involontairement: le châtiment de Dieu a passé par là ; Dieu a imprimé sur ces rochers la malédiction qu’il prononça contre Sodome et Gomorrhe.

Enfin nous sortons de ces interminables défilés. Une plaine immense et déserte se déroule devant nous. La mer semble à nos pieds, et il nous faut encore plus d’une heure pour aller nous asseoir sur ses bords. Jamais route ne m’a paru plus longue, tant j’avais le cœur brisé du spectacle offert à nos yeux.

Nous voilà sur le bord de la mer Morte (1). C’est la Bible à la main qu’il faut étudier ce lac maudit et toute la contrée qui l’environne. “ Lot, nous dit la Genèse, se séparant d' Abraham, choisit la contrée du Jourdain qui était arrosée, comme le jardin du Seigneur et comme l'Egypte, avant que le Seigneur eût détruit Sodome et Gomorrhe.”

A la place de la mer Morte, était une vallée fertile que l’Ecriture appelle la vallée des Bois. C’est là que Lot dressa ses tentes jusqu’à Sodome et Gornonhe (2). Le Jourdain traversait donc cette vallée, et par ses débordements, il la fertilisait comme le Nil fertilise rEgy[>te, et, après avoir reçu plusieurs affluents, il allait se décharger dans la mer Bouge. Il reste encore quelques traces de sou cours primitif.

Cependant les crimes de Sodome avaient comblé la mesure, et ils attirèrent sur cette malheureuse contrée le plus terrible châtiment, le plus effroyable bouleversement qui ait en lieu sur la terre depuis le déluge. Le Seigneur fit descendre du ciel une pluie de souffre et de feu qui détruisit ces villes coupables, tout le pays d’alentour, et ne laissa lias un brin d’herbe sur la terre.

Le texte sacré dit formellement que c’est le feu du ciel

(1) Ui‘11. XIV.

(2) Ib. XIX 24.

qui alluma ce grand incendie, et toute l’antiquité en conserva le souvenir ; en sorte que Tacite, tidèle écho des siècles qui l’ont précédé, a écrit ces paroles bien remarquables : “ Non loin de là, étaient des jjlnines fertiles, des villes grandes et jyeuplées qu’on dit avoir été brûlées par le feu du ciel.”

Que celui qui doute de la véracité de nos livres saints aille étudier cette grande question sur les lieux, et il sera bien forcé de reconnaître avec tous les voyageurs de bonne foi, que dans tout le bassin de la mer Morte le tracé du feu est marquée. L’immense renversement de cette contrée est un phénomène toujours subsistant.

Il y a un affaissement énorme dans cette vallée des Bois où étaient les puits de bitume et un soulèvement dans la partie méridionale ; d’où il arrive que le Jourdain, ne trouvant plus d’issue dans la mer Bouge, à déversé ses eaux dans le gouffre qui s’était formé, et le niveau de cette nouvelle mer qu’on a appelée la mer Morte s’e.st élevé jusqu’au point où l’évaporation est venue faire équilibre aux eaux qu’elle recevait. C’est véritablement un gouffre ; et les anciens disaient que c’était un abîme sans fond.

Les savants modernes ont fait des sondages, et ils ont trouvé que la plus grande profondeur était de six cents mètres environ, (près de deux mille pieds) ; mais le phénomène le plus extraordinaire, c’est l’étrange dépiession de cette petite mer qui n’a qu’environ vingt lieues de longeur sur quatre à cinq de largeur. Lorsqu’on descend des montagnes, on est surpris de la profondeur de la vallée qu’elle occupe. L’œil embrasse à la fois tous les contours de ses rivages. Malgré la divergence des mesureinents, il est certain que le niveau de ses eaux est au moins à trois cent quatre-vingts mètres, (mille deux cents soixante

pieds) au-dessous de la Méditerranée, et c’est la plus fp’ande dépression du globe (1).

A l’époque où il fut question de percer l’isthme de Suez, un Anglais proposa de faire passer la route des Indes par le Jourdain et la mer Morte. On aurait percé la plaine d’Esdrelon ; et les eaux delà Méditerranée, comme un courant du déluge, auraient envahi la vallée du Jourdain et de la mer Morte à une hauteur prodigieuse ; mais comment ensuite auraient-elles pu se joindre par un canal navigable à celle de la mer Eouge? C’est un problème qu’on n’a pas résolu, et le canal de Suez empêchera qu’on en poursuive la solution.

Les voyageurs ont beaucoup varié dans les descriptions qu’ils ont faites de l’eau de la mer Morte. Les uns ont vu cette eau d’un violet prononcé ou du plus beau vert, les autres l’ont trouvée bleue comme le ciel ou blanche comme le lait : d’autres l’ont comparée au plomb ou à l’or fondu, quelquefois même à l’opale. Ces contradictions ne sont qu’apparentes. La position exceptionnelle de cette mer, une évaporation active et continue, le reflet des montagnes doivent produire d’étranges effets de lumière. Les teintes doivent varier .selon l’état de l’atmosphère, la hauteur du soleil et le lieu d’observation.

l.,orsque je l’ai vue, elle me parut aussi claire que l’eau d’une fontaine limpide. J’y trempai le bout de mes doigts, et je les approchais de mes lèvres ; je trouvai celte eau extrêmement .salée et amère, âpre et nauséabonde. J’y lavai mes mains à plusieurs reprises ; et, quelques instants après, elles devinrent rouges. Plusieurs de mes compagnons se

(L) Uu soulèvc'iiioiit (•onsidéraht' a eu lieu dans la partie sud de la mer Morte. Ou y reiuarrjue même des enlline.s. Ce soulèvement est eu rapport avee. la dépre.ssioii de la vallée du .lourdain ; dépression t(ui se prolonge, en diminuant. Lien au del;\ du lac de Tibériade. En e.'caminant et en rapprochant divers te.vtes do la Cenèse, on arrive à eoneluie que tout ce bouleversement est le résultat de la catastrophe de SoJome.

luiront à l’eau jusqu’aux genoux ; on peut le faire sans aucun danger, on peut même y prendre un bain complet ; mais c’est une bonne et sage précaution de se laver ensuite dans de l’eau douce.

Cette eau est d’une pesanteur telle qu’elle supporte le poids d’un corps humain et qu’on ne peut y plonger à une certaine profondeur; la résistance est trop forte; le corps surnage. Ce n’est pas à dire qu’on ne puisse s’y noyer. Il u’est pas rare que des Arabes aient été trouvés gisants sur ses bords. Le meilleur moyen d’y nager, c’est de se tenir debout, en agitant un peu les mains, ou bien sur le dos ; on est moins exposé à avaler de cette eau exécrable.

L’extrême salure de l’eau est sans doute la vraie cau.se de l’absence d’êtres vivants dans son sein. “ Aucun poissoin, dit Tacite, ne se meut dans ses eaux, aucun oiseau ne voltige à sa surface.” Il est certain que, jirsquà présent, on n’a pu constater la présence de j oissons dans cette mer, et que lorsque le Jouidain y en amène, ils meurent aussitôt. On a vu aussi quelquefois des canards et autres oiseaux nageurs en efüeurer la surface et même s’y plonger quelques instants, mais il est très-probable qu’ils nejourraient y vivre, comme sur l’Océan ou sur la Méditerranée.

Cette mer serait un séjour aussi funeste à l’homme qu’aux poissons et aux oiseaux. Dans ces derniers temps, de hardis explorateurs ont voulu naviguer sur ce lac pour y taire des expériences, mais ils ont horriblement souffert, et la plupart ,s’en sont retournés malades ou sont morts peu de jours après. Le plus entreprenant et le plus habile a été sans contredit M. Lynch, Américain, quia voulu faire le tour de la mer Morie et qui a recueilli les plus précieuses découvertes.

“ Après douze jours de navigation, dit-il, nous avions joui de la meilleure sanié ; mais il se présenta alors des symptômes qui m’inspirèrent des inquiétudes A l’hor-

l’ible aspect que cette mer nous offrit, lorsque nous la vîmes pour la première fois, il nous semblait qu’on devait lire, comme au-dessus de V Enfer de Dante : “ Que celui qui entre ici renonce à toute espérance. ”

“ ].)epuis ce temps, ces impressions craintives avaient été diminuées,... Mais eu regardant mes compaguons endormis, ou plutôt plongés dans un profond assoupissement, ce sentiment de terreur revint. Il y avait dans l’expression de leurs visages échauffés et entlés quelque chose de terrible. L'ange sinistre de la maladie semblait planer sur eux. Leur sommeil brûlant et fiévreux était pour moi l’avant coureur de sa venue.

“ Les uns, ayant le corps courbé, les bras pendants sur les rames abandonnées et les mains pelées par cette eau corrosive, dormaient profondément ; les autres, ayant la tête penchée en arrière, les lèvres fendues et saignantes, avec des taches écarlates sur chaque joue, paraissaient, même pendant leur sommeil, accablés de chaleur et d’épui- .sement ; tandis que d’autres encore, sur le visage desquels la lumière de l’eau se réfléchissait, ressemblaient à des spectres et sommeillaient avec un tremblement nerveux de tous les membres.... La solitude, la scène que j’avais sous les yeux, mes pensées.... c’en était trop: assis que j’étais dans cette nacelle qui se mouvait lentement, il me vint le sentiment que j’étais Oaron conduisant, non pas les âmes, mais les corps aes morts et des réprouvés, à travers je ne sais quel lac de l’enfer. ”

Ainsi parle M. Lynch, et ce tableau n’a rien d’encourageant pour les futurs navigateurs sur la mer Morte.

M. Lynch conclut toutes .ses observations par ces paroles en faveur de Moïse : “ Après vingt-deux jours d’explorations précises, nous avons été, si je ne me trompe, unanimement convaincus de la vérité des récits de l’Eciituie sur la destruction de cette plaine. ” Et ailleurs il ajoute :

PE TERRE SAINTE

“ Nous croyons que tout ce qui se trouve clans la Bible au sujet de cette mer et du Jourdain acte complètement constaté par nos observations.

Nous quittons les rivages désolés de la mer Morte. Nous avons hâte de reposer nos yeux sur un spectacle ])lus doux. Nous nous dirigeons vers le Jourdain, en ré])étant ce vers du poète ;

O rives du .Jourdain, ô champs aimés des cieu.x I

Mais, hélas ! la pJaine que nous traversons, qui offrit aux Israélites les prémices de la terre de Chanaan, est aujourd’hui aride, inculte, presque sauvage.

Pleins de la pensée des prodiges opérés sur cette plage, nous marchions silencieux à travers ces vastes solitudes. A chaque pas, je sentais s’augmenter ce désir ardent de voir le Jourdain, qui me tourmentait depuis si longtemps. J’étais à une petite distance de ce fleuve sacré, et rien n’annonçait encore sa piésence. Enfin, j’aperçus un rideau d’arbres de toute espèce, dont les cimes s’élevaient audessus d’un ravin ciui serpentait comme un fleuve dans la plaine; un bruit léger se fit entendre: c’était le murmure des eaux.

Je m’approche et je m’écrie : “ Voilà le Jourdain ! c’est bien le Jourdain qui coule mystérieusement à moitié caché au milieu des joncs ! ” Des saules, des acacias et d’autres arbres dont j’ignore le nom forment comme un dôme de feuillage au-dessus de ces ondes sacrées, qui se sont ouvertes devant l’arche du Seigneur et qui ont coulé sur le front de Jésus-Christ.

Nous nous sommes dirigés vers le lieu où saint Jean prêchait la pénitence et où Notre-Seigneur se présenta pour recevoir le baptême de ses mains. C’est aussi le lieu où le fleuve remonta vers sa source et livra passage aux Hé-

LE PÈLEUrS

2 Tl S

l)''eiix (]). S\ir ce point la tradition est constante, et la simple inspection des lieux indique ipi’il en (toit être ainsi ; car ce gué est en face de Jériclio (2), et sur la live opposée, est une vallée qui se prolonge vers les campagnes de Moab et par où la multitude pouvait facile;iient arriver sur les boi'ds du iieuve ; tandis qu’à droite et à gauche sont de hautes montagnes.

C’est encore en ce même lieu pie le ))rophète Elie frappa les eaux de son manteau et passa à pied sec avec Elisée (M). David, poursuivi par son fils Absalon, tiaversa le Jourdain (4) ; et Naaman le Syrien, par ordre d’Elisée, vint s’y baigner sept fois pour être guéri de sa lèpre (ô). Aux premiers siècles du christianisme, des légions de pieux solitaires vinrent se tixer sur ses rives et plantèrent une grande croix au milieu du lleuve, à l’endroit où Notre-Seigneur reçut le baptême.

Ce Iieuve, quoique étroit, roule un volume d’eau assez considérable. Il est presque partout in’ofondément encaissé. A l’endroit où nous nous sommes arrêtés, il est plus large, et on y accède plus facilement. C’est bien là le lieu où la l'oule pouvait se réunir pour entendre les prédications du saint Précurseur et recevoir son baittême. Je considérais avec attention ce fleuve sacré qui a été témoin de tant de prodiges, et il me semblait que je voyais ses eaux se diviser; une partie remonter vers hmr source et l’autre s’écouler rapidement vers la mer IMorte.

Sous ce beau ciel sans nuage, je voyais les deux s’ouvrir, et j’entendais Dieu le Père proclama' la divinité de .son Fils, aux yeux des spectateurs étonnés. Que de souvenirs religieux s’éveillent dans ces moments tiop courts I (pie de douces émotions font battre le c{eur ! J’ai voulu me Iraigner dans ces eaux sanctifiées et en eni[)orter une bonne

(1) Josué. ni. 1. (*2) 11'. II. il;!. (3) iv. lîois. il. 1... 14.

(4) 11. Kois. xvii. 22. (5) IV. liuis. v. lu.

11 R TERRE SAINTE

provision, pour régéin^rer dans la ]ialrie ([ueli|ncs-nns de ces enfants qni donnent de grandes esix'rances.

Le Jourdain est le seul tlenve de la. l’alestine. Il prend sa source an pied du grand Heriiion, tt)u jours couvert de neige. Il traverse le lac de Tibériade (lu’il alimente, et il en sort pour aller se jeter dans la mer Morte, après un parcours total d’environ quarante lieues. Depuis sa sortie du lac de Tibériade, son cours est très-rapide, la ditférence niveau entre le lac et la nier Alorte étant de jdus de deux cent trente-cinq mètres (près de sept cent quatre-vingts pieds). Sa pJus grande jirofondeur est de cinq mètres (.seize pied et demi), et sa largeur varie de cinquante à soixante-dix mètres (de cent soixante-cinq ]iieds à deux cent trente-deux pieds).

Nous avons suivi quelque temps et un peu loin les bords de ce deuve, et nous avons été frappés de la profondeur de son lit, (pli, depuis le passage des Hébreux, doit s’être creusé d’une manière exti'aordinaire ; ce qui explique pourquoi les inondations sont devenues si rares.

Mous avons pris sur ses bords, à l’ombre des arbres qu’il fait croître, un frugal repas. L’eau du Jourdain en était le principal assaisonnement. Quoique un peu blanchâtre, elle est vraiment délicieu.se, et l’extrême chaleur que nous avions à subir nous la fai.sait trouver meilleure encore. Heureusement, nous avions de l’ombrage. Sous un soleil ardent, rien de plus agréable que ces fourrés épais (pii donnent une douce fraîcheur. Les bords du Jourdain sont un véritable Eden où règne un printemps presque éternel; toujours de la verdure dans ses bosquets ; toujours des üi.seaux qui chantent, et, parmi eux, le rossignol fait entendre sa voix mélodieuse comme en France et en Italie. (Nous ajouterons, coinnie aussi en notre beau Canada).

Après notre repas, nous sommes descendus de nouveau dans le fleuve, et nous avons recueilli de jolis petits coquil-

lages dont ou fait des chapelets. Nous avons aussi coupé des roseaux que nous n’avous pu emporter. Ces roseaux atteignent une grande hauteur et garnissent le rivage avec la lisière des beaux arbres dont j’ai parlé.

J’ai quitté trop tôt ces rives tant désirées ; j’avais de la peine à in’en séparer. Enfin, il a fallu dire adieu au Jourdain que je ne reverrai jamais. Nous nous dirigeons vers Jéricho. Chemin faisant, nous rencontrons une dame anglaise ou américaine, qui avait trouvé le moyen de voyager à son aise et avec une sorte de luxe dans un pays où il n’y a aucune voiture.

Voici à peu près quel était son attelage : deux longues perches, reliées entre elles à distance convenable, soutenaient une sorte de b.ddaquin qui servait de tente et mettait la voyageuse à l’abri des rayons du soleil, si ardents dans cette plaine. Une chaise ou fauteuil, vaste et établi dans de bonnes conditions, était suspendu à une traverse placée au milieu. Pour transporter tout cet attirail, quatre mulets conduits ]iar quatre inoukres étaient attach's aux extrémités de.s perches. Les moukres réglaient leur pas ; et l’illustre Anglaise, nonchalamment assise, les pieds bien appuyés, les coudres soutenus par des coussins, s’avançait gravement, un livre à la main, étudiant sans doute les contrées qu’elle parcourait. Elle pouvait, au besoin, se livrer aux douceurs du sommeil.

On voit que, si nos voisins d’outre-mer iiiment à voyager, ils veulent que le confortable les suive partout ; et c’est bien là un des traits les ])lus saillants du caractère britannique. Pour nous, pauivres laèlerins, nous contentant d’une vulgaire monture, nous bravons les ardeurs du soleil; nous traversons cette plaine sablonneuse, où l’on rencontre encore, mais moins souvent que sur les bords de la mer Alorte, îles taches blanches, pruduites i>ar des matières salines, qui viennent s’incruster sur la suiface de la terre.

2Gl

Coite plaine était autrefois couverte de riches moissons, t‘L elle ne tarderait })as à recouvrer sa fertilité ancienne, si elle était cultivée. A chaque instant, on retrouve ((uelques dél)ris du jiassé, (pii atteste qu’une population nombreuse vivait autref'hs sur cette plage désolée.

Nous }>assons à côté de Galgala (1), où Josué dressa un autel avec douze ])ierres prises dans lit du Jourdain. Sainte l’aide, au ive siècle, les vit encore ; saint Arculphe, au viD', les trouva conservées dans une église bâtie en ce lieu. Aujourd’hui, on n’y voit plus que des ruines.

Nous arrivons à Jéricho (2). Je m’attendais <à trouver au moins une ombre de ville; c’est à peine un village. Un débris de tour où vont coucher quelques Arabes, quelques misérables huttes brûlées l’année dernière par un incendie, quelques cultures, de rares habitants, à l’aspect sauvage, qui errent à travers ces ruines : voilà tout ce qui reste de Jéricho, de cette ville si célèbre qu’il fallut un miracle jiour faire tomber ses murailles à l’approche des Israélites.

Quand Josué fut maître de Jéricho, il la détruisit de fond en comble (3 , parce que le Seigneur l’avait vouée à l’anathème, et il prononça cette imprécation : “ Maudit soit celui qui ,se lèvera et rebâtira cette ville; que son premierné meure lorsqu’il en jettera les fondements, et qu’il perde le dernier de ses enfants lorsqu’il en placera les portes.” Cette malédiction s’accompdit à la lettre sous le règne d’Achali.

Hiel, de Béthel, entreprit de rebâtir Jéricho, et- il peidit Abiram son (ils aîné (]iiand il en jeta les fondements, et Ségub lorsqu’il en posa les poites (4). Ce fut surtout, à lléroile que Jéricho dut ses embellissements ; il y lit bâtir un palais, un hippodrome, un am[>hithéâtre et d’autres

(1) .Tdsui'-. IV. 2u (e") lllid,

( l) III. Rois. XVI. u l.

(S) lli. VI....

monuments, en sorte que Jéiiclin devint la, seconde ville de son royaume et ne le céda qu’à Jérusalem.

Jésiis-Clirist passa plmsieurs fois à Jéricho et y lit plusieurs miiacles. L)u temps de saint Jérôme, ou voyait encore le .sycomore sur le(|uel était monté Zachée pour voir jiasser le Sauveui', et ou croit que remplacement de .sa mai.son, qui jJus tard fut décœé d’une église, est situé près de. cette vieille tour qu’on ajjpelle le château de Jéricho. Cette ville du désert a été une de.s premières qui soient tombées sous le ,joug des infidèles, et elle fut alors réduite à l’état de niines. Au temps des croi.sades, elle reparut, fut de nouveau le siège d’un évêché, se soutint ]ieudant deux siècles, et aujourd’hui ce n’e.st plus qu’un repaire de voleui's.

Après avoir considéré quelques instants ces lieux désolés, nous nous sommes dirigés vers la fontaine d’Klisée, qui en est distante d’environ deux kilomètres (un mille et quart), l’our y arriver, il faut suivre un .sentier ([ui serpente entre les brous.‘ailles et des arbres épineux, dont l’approche est vraiment dangereuse pour les vçtement.s, qui s’y accroehent et s’y déchirent. Ces arbres produisent deux fruits, dont l’un ressemble à de petites ceri.ses blanches, et l’autre à l’olive. Des noyaux de ce dernier, on extrait une huile renommée pour la guérison des blessures, et c’est peutêtre le baume dont parle l’hi.storien Joscq'he.

On a beau chercher à Jéricho la ro.se si célèbre dans les saintes Ecritures, on ne la trouve nulle j art. Celle qin ])orle ce nom n’est pas la même et ne se rencontre que dans (piehjues localités sablonneuses de la Syrie et de l’Arabie.

]\lais Ic! li'uit tpi’on ap]ielle la })omme de Sodome est commun aux environs de Jéricho, aussi bien que sur les rivages de la mer Alorte. Nous l’avous vu et (Uteilli bien des fois. C’est une ]ietite pomme jaune semblable aux

petites boules que produisent les tiges de la ]iomme de terre. Plein de graines et de suc à sa nuiturité, ce fruit ensuite se cris])C et devient noir. Un autre fruit est a|ipelé par les indigènes usl'ar. Sa couleur lient du jaune et du rouge, son suc est âcre ; en nuuissant, il devient brun et ensuite noir. Alors l’intérieur est spongieux et sert aux indigènes d’amadou pour allumer leurs cigares, ou de mèches pour leurs fusils. l\)us ces fruits ont queUiues ressemblances, mais aussi des ditTérences essentielles, et c’est pourquoi les écrivains soit anciens soit modernes ne sont [>as d’accord ])our décrire la [tomme de Sodome.

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