‹ Le pèlerin de Terre SainteChapitre 56 sur 100 · GH · texte numérisé non relu

GH

A uii nouveau signal, ils se relèveiil ; une autre scène connnence. Ce sont des chants sauvages, seinbhibles aux cris des bêtes leroces, ])uis des solos d’un genre tout particulier. (,)uelques-uns, de temps en teni[)S, faisaient entendre un son guttural (pli ressemblait à un instrument. C’était comme une voix d’abord étoufl'ée (pii allait se dévelopjiant et se changeait peu cà jieu err un cri prolongé qui reteirtissait au loin sur les montagnes, et qui devait êti'e répété par tous les échos.

Ne serait-ce ]ioint, nre disais-je, avec ces cris qu’ils s’apjiellent les uns les auti'es pour dépouiller le voyageur imjiruderit qui s’est aventuré dans leurs retraites sauvages 1 Dégoûté d’un pareil spectable, je me l'etire, bientôt le silence se fait autour de nous; nous nous léfugions sous nos tentes ; et, comptant beaucou}) plus sur la garde de Dieu que sur celle de rros rrioukres, nous nous livi'ons à un repos dont nous avions grand besoin. Couché à moitié sur un mauvais matelas et à moitié sur la terre, je dormis jiendaut ciirq heures d’uu sommeil plus doux, ]ilus profond que je n’eusse foit (le]iuis mon départ. Aucun fantôme, aucune représentation sauvage ne vînt me troubler ; c’était pour ainsi dire le sommeil du Seigneu)’ qui s’était abattu sur moi.

Le matin, de bonne heure, je vais faire une dernière visite à la belle fontaine d’Elisée. Je prends un bain de ])ieds dans ses eaux, eu conjurant le saint prophète d’assainir mon corps, comme il assainit autrefois cette source. Eientôt nous partons, et nous passons d’abord auprès de ])lusieurs ruines que les indigènes appellent ruines des Moulins à sucre. Il paraît en effet qu’au moyen âge, les croisés, en arrivant à Jéricho, y trouvèrent établie la culture de la canne à sucre, qu’ils continuèrent à la favoriser et qu’elle dura jusqu’au commencement du x'V^ siècle.

En vingt minutes, nous sommes au pied de la montagne de la Quarantaine, ainsi nommée parce que Jésus-Christ,

DR TRRltR SAINTE

.il»i'ès son Oaplèine, s’y rctii'i, et (iu’ii[)vès avoir j(;ùiu' tpiaraiite jours et quarante nuits il y fut tenté })ar le démon (f). Ici nous foulons imcore une terre sanotiliée. par la présence du Sauveur et illustrée ])ar ses miracles. L;\ nous retiouvous les jiagos de l’Evangile gravées en (juel([ue sorte sur tous les ehemiiis, les rochers et les montagnes, “.lésus- Christ, nous dit l’Evangile, fut conduit par rEs])rit-Saiiit dans le désert. ” Et quelle alfreu.se solitude règne autour de cette montagne ! Ou montre encore la gfotte où il habita pendant ces jours de péidteuce.

Sur les bords du sentier (pre nous [)arcourons, la montagne s’élève verticalement, l.es rochers à une grande hauteur sont percés de grottes. Une d’entre elles, et la plus élevée est celle où le démon dit à Xotre-Seigueur : “ Si tu es le Eils de Ifieu, dis que ces i)ieires deviennent des pains. ” Il est facile de la reconnaître à sa i>orte ogivale. Beaucoup d’autres grottes naturelles ou pratiquées par la main de l’homme apparaissent sur ces flancs escarpés. J’aurais bien voulut visiter celle de Xotre-Seigueur ; mais le sentier qui y conduit me parut si diflicile que je n’osai tenter cette péiillense ascension.

Sur ce .sentier est un rocher poli, de di.\ mètres (trentetrois pieds) de longueur, situé sur le bord d’un précipice, qu’il faut traverser nu-pieds pour éviter de rouler dans l’abîme. Cette grotte a dû être autrefois plus accessible. Sainte Hélène, y étant venue, la convertit en une chapelle dont on voit encore les restes. C’e.st du sommet de cette montagne fort élevée que le démon, tentant le Sauveur, lin montra tous les royaumes du monde. Et, en effet, de ce point, la vue est immense et pour ainsi dire sans horizoïq Au sommet, on ajierçoit de loin les ruines d’une ancienm*. chapelle dont l’abside est encore debout.

Dès les premiers siècles du christianisme, de nombreux

(1) Mat. TV. 1....

LE rÈLEUIN

anacliorètes, à rexeiiiplc du Notre-Seigneiir, viiirunt babitur les gi'ottes de celte jiieiise solitude ;au temps des croisad(;s. ils furent plus nombreux encore ; mais les barbares qui envahirent ces conti'ées les chassèrent peu à ])cu. Un d’entre eux coupa le sentier qui conduisait sur la luoutagm', aiin qu’ils ne pussent en descendre et (jue les pèlerins n’y ])ussent monter. Le moine Boniface raconte qu’il a vu dans une grande caverne, les corps d’une quantité d’anachorètes. “ Ils étaient intacts, dit-il ; les uns levaient les yeux au ciel, les autres étaient à genoux, et d’autres étendaient les bras comme s’ils eussent été vivants.”

C’est sur le chemin de Jéricho à Jérusalem que Jésus- Christ, entouré de ses apôtres et suivi d une grande foule de peuple, guérit deux aveugles (1) qui, ayant appris son passage, criaient ; “ Ayez pitié de nous. Fils de David.’’ C’est cette route de Notre-Seigneur que nous allons suivre. C’est aussi à Béthanie, à Jérusalem que nous allons. “ Ecce ascendimus Jerosolymam.” Nous voilà de nouveau gravissant et descendant de hautes montagnes ; mais elles sont moins désolées que celles de la mer Moi te.

Après quatre à cinq heures de marche, nous airivons à la fontaine des Apôties. Les chrénens l’appellent ainsi, parce qu’ils croient, non sans raison, que Notre-Seigneur et les apjôtres s’y arrêtèrent chaque fois qu’ils parcoururent le chemin de Jéricho à Jérusalem. En aucun autre endroit, on ne trouve de l’eau potable pour se désaltérer, et ou comprendra que sur cette route aride et desséchée, la soif se fait vivement sentir, surtout au voyageur à pied qui monte presque sans cesse, puisque de Jéricho à Jérusalem il faut monter mille mètres (trois mille trois cent douze pied."). Nous faisons une halte à cette fontaine des Apôtres où nous prenons un repas plus que modeste.

Une heure après, nous apercevons Béthanie attaché au

(1) Mut. XX. ey.

DE TEEKE SAINTE

2ti0

lliuic d’une incmtügne, derrière celle des Oliviers. Je ne siunais dire quelle douce impression fit sur moi la vue de lîèlliunie, cette bourgade autrefois si riante et si belle, ce .'^éjonr délii'ieux où habitaient Lazare et ses sœurs, les amis de Jésus-Christ. Mon attention ne put s’en distraire, lorsqu’on me montra, au sud, Bahurim (1) où Séméi jeta des ] lierres à David fuyant devant Absalon ; je préférais con templer la pierre du Colloque où la tradition dit que Notre. Seigneur était assis quand Marthe vint au-devant de lui et lui dit; “ Seigneur, si vous aviez été ici, mon frère ne sel'ait pas moiT.” Cette pierre est placée à une distance qui concorde parfaitement avec le récit évangélique.

Béthanie est aujourd’hui un triste village (2) mais sa situation est toujours belle. On voit encore, sur le bord du ravin qui coupe la vallée, de belles plantations d’oliviers et de mûriers. A mesure qu’on en- approche, ou s’aperçoit que les musulmans ont là, comme })artout, laissé s’amonceler les ruines ; mais c’est là que Jésus aimait à se rendre ; c’est là qu’il venait souvent passer la nuit, c’est là qu’il fit le plus éclatant de ses miracles, et ce lieu sera toujours cher au cœur chrétien.

Nous allons droit au tombeau de Lazare que les musulmans respectent, parce qu’ils croient que, s’ils le déshonoraient, la mort leur ravirait leurs enfants.

L’Evangile nous dit que le tombeau de J.iazare était une caverne, hpelunca, et qu’une pierre était posée dessus. Il ne ressemblait pas au saint Sépulcre. C’élait une excavation unique, profonde, dont l’entrée était recouverte par nue pierre placée horizontalement. Ceci explique divers détails de l’Evangile. Jésus et ses apôtres, Marthe et !Marie, beaucoup de juifs étant présents, vinrent vers le

(1) ]]. liois. XVT. 5.

(2) La [lojuilatioii eu 1884, ne comptait à peine trois cents habitants, tous niusuhuuns.

iTO

LK PKLEllIN

toinlieau, plcmunt et se lamentHiit, et Jésus aussi i)](;iii!i et li'éinit deux fois eu lui-iuêiue. l'ous étaient rangés autour du séjjulcre. On ii’y entrait pas coinnie dans l)eaucoup d’autres. Alors Jésus dit: “ Otez la pierre et aussitôt il s’exhala une mauvaise odeur. Jésus fait entendre cette voix puissante : “Lazare, venez dehors;” et Lazare sort au.ssitôt (1),

Aujourd’hui, le tond)eau de Lazare est voi'ité ; mais cette voûte fut construite lorsque sainte Hélène Ht bâtir parilessus une église, et on distingue très-bien ce qui a été ajouté. Dans les premiers siècles, l’entrée de ce tombeau était très-facile et peu profonde ; mais les musulmans construisirent une mosquée a\iprès du vestibule, aHn d’empêcher les chrétiens d’y entrer. Llus tard, à ] rix d’argent, les Pères de Ïerre-Sainte obtinrent le droit d’ouvrir au nord une petite porte sur un chemin fort élevé, en sorte que, pour arriver au sépulcre, il faut descendre un étroit escalier de vingt-sept degrés.

Les mêmes Pères y viennent (jiielquefois célébrer la sainte messe, et alors on chante en dehors en latin et en arabe l’évangile de la résurrection de Lazare, que les assistants, même musulniaus, écoutent avec un profond respect. Si cet évangile arrache quelquefois des larmes à ceux qui le lisent, quelle impression ne doit-il pas produire lorsqu’on entend retentir ces divines paroles sur le lieu même où s’o- ]u'ra le miracle qu’elles racontent en termes si vrais, si naïfs, si touchants !

Pour moi, quand je fus descendu dans ce sépulcre, témoin du [)lus grand des prodiges, au milieu des ténèbres et de l’obscurité, je meu’appelai le frémissement de Jésus ; toutes les paroles de cet évangile me revenaient sur les lèvres; j’entendais surtout cette voix puissante qui disait : “ Lazare, sortez.” Et la mort obéissante lâchait sa victime.

(^1) Jean. xi....

UE TEKllE SAlN'l'K

cl Tjcizaï c vivauL rc[)ai'ais.sait. aux rcga rds clou nos de celle foule qui l’euvirouuait.

Kiiiin, il faut (j uitlei' Bélhauie, ce lieu si saiul et si profaiié où il y avait autrefois tiois églises et uu célèbre monastère de religieuses, et où l’on n’aperçoit [dus que quel- (pies ruines. Nous passons a cote de 1 eniplacenient de la maison de Simon le lépreux (1); nous longeons ensuite le ])etit champ où Xotre-Seigneur maud.t le Hguier (2) ; nous laissons à côté de nous l’emplacement de Belli[)liagé dont il ne reste rien (8). C’est une petite vallée où l’on voit quelques grenadiers et (juelqiies figuiers. Nous sommes sur le penchant des Oliviers; nous apercevons -Jérusalem que nous saluons avec bonheur, et nous rentro-ns dans cette cité sainte que nous devons (|uitter !)icntôt pour ne plus la revoir.

Page 1