CHAPITRE PREMIER
Le départ.
Depiiis longtemps, je désirais faire iin pèlerinage à Jérusalem et visiter les lieux sanctifiés par la présence de Jésus-Christ aux jours de sa vie mortelle. Toujours des obstacles insurmontables se sont succédés, et je suis arrivé à soixante-sept ans (1) avant de pouvoir accomplir ce vœu si cher à mon cœur. Enfin la Providence a pourvu à tout, et le 2 mars 1873 est fixé pour le départ. Je n’ai qu’un seul compagnon de voyage, un confrère instruit, dévoué, fidèle (2). Nous nous sommes promis de ne pas nous séparer un seul in.stant. Nous faisons nos adieux à notre
(1) Décédé 3 ans après, le 8 mars 1876.
(2) M. l’abbé Juneau, curé de Chetfre ville, canton de Livarot.
T.E PÉLEUIN
chère Nonnanche. lUalgrc ce désir ardent, cette volonté énergicjue cpn nous poussent vers l’Orient, le moment de la séparation a quelque chose de pénible. Il en coûte ]iour interrompre ses habitudes et faire taire .ses affections; et quand on voit de grosses larmes sorti)' des yeux de ceux que l’on aime, le enmv n’est ni de fer, ni d’aii'ain ; il est brisé. Qui sait si ce ne sei'a pas le su[)i'éine adieu!... Cependant la vapeur nous emporte ; en vain nous jetons un dernier regard, tout a dispaï u.
A Paris, nous voulons couimencer la série de nos pèlerinages par le sanctuaire si vénéré de Xotie-Dame des Victoires. Plus forte que les hommes et les éléments, la Vierge puissante .saura bien nous piotéger. A Lyon, nous ne pouvons gravir la colline de Fourvières, mais nous saluons de loin la Viei’ge qui nous tend les bras. Plus heureux à Marseille, nous montons à Noti'e-Dauie de la Garde, et nous célébrons la sainte messe à l’autel de Saint- .loseph. iSTous sommes dans le mois qui lui est con.saci'é, et nous le prions de nous protéger pendant notre lointain et difficile pèlerinage. FToiis allons suivi'c en Egypte et en Palestine la trace de ses pas, et nous avons cette douce espérance qu’il daignera vtdller sur nous, comme autrefois il veilla à la garde de Jéstis et de Mai'ie.
CHAPITEE II
De Marseille à Alexandrie.
L’cml'iiriiueiiicnt.
(i mars. Mavseillf.
L’heure de rembarquement arrive ; c’est une heure solennelle, celle oit l’on s’éloigne peu à peu des rivages de la patrie. -Je contemple d’un œil triste, inquiet, cette tei'ie chérie qui nous échappe, et mes derniers regards s’atta-
chent sur l’image protectrice de Marie, de Notre-Dame de la. Garde, dont les derniers rayons du soleil font resplendir au loin le diadème tout brillant d’or.
Nous sommes sur le Mœris, nom qui rappelle le souvenir de l’Egypte. C’est un magnifique paquebot. Le personnel est plein d’égards pour nous. Les passagers sont peu nombreux. Nous sommes les seuls prêtres. La caravane des pèlerins français ne viendra que huit jours plus tard.
Le temps est très-beau, et le soir, pendant deux heures, je marche sur le pont, contemplant le ciel sans nuages éclairé par les étoiles et la lune dans son croissant. On aperçoit sur la côte des phares étincelants qui se succèdent, comme on voyait pendant le jour une suite de montagnes qui bordent la mer. Nous avons laissé derrière nous les îles d’Hyères et la rade enfoncée de Toulon, et demain, à notre réveil, nous contemplerons les côtes abruptes de la Corse.
7 iiiiirs. Eu uier.
lüen de beau comme la mer au milieu d’une nuit splenilide. lîéveillé à minuit, je monte sur la dunette. Là, seul, suspendu en quelque sorte entre le ciel et l’abîme, je redis avec le jmjphète (1) : “ (.ju’ils sont admirables les soulèveiiu nts de la mer, et (jiie dans ses profondeurs elle atteste bien la i»ui.ssauce de Dieu!” En face de cette immensité, que l’homme est petit ! Je me laissais aller doucement à ces ])cnsées; rien ne venait me distraire; un jii'olond silence régnait autour de moi ; ou n’entendait que le bruit monotone de la machine et de la vague brisée. Je redescends; les heures de là nuit s’écoulent rapidement, et le jour avait à peine paru que j’étais de nouveau en ob.servation. L’île de Corse était eu face de nous. Ou voyait distinctement Bastia. Les bords de cette île fran-
^]) l’.s. xcii.
çaise ont un aspect triste et sauvage. Peu d’arbres et de verdure ; les cultures sont rares. L’intérieur est sans doute mieux partagé. Nous avançons, et je ne sais combien de petites îles se présentent dans la journée. Ce sont des rochers, des montagnes arides dont le pied est baigné par les flots.
8 mars. Naples.
Nous approchons de Naples. Vue de la mer, cette grande ville présente un coup d’œil enchanteur. La baie est admirable, et tout le monde connaît ce que disent les Italiens : “ Vedere Napoli e poi mori ! Voir Naples et puis mourir ! ” Un autre spectacle attire nos regards. Au delà du Pausilippe qui se dresse devant nous, au delà de la ville qui semble mollement endormie, sur un espace immense, et comme couchée au bord de la mer et sur le penchant des collines, nous apercevons une montagne d’où s’élève un gros nuage de fumée : c’est le Vésuve. Tous les contours s’en dessinent parfaitement, et la fumée sort évidemment du cratère. A mesure que nous a|iprochons, nous jouissons mieux du spectacle, et nous comprenons quelle scène grandiose et terrible présente, de la mer, une violente éruption, quand la fumée, les flammes et les laves embrasées sortent avec impétuosité du gouffre béant avec d’horribles détonations. J’avais vu, en 18G7, le Vésuve ; alors le cratère était éteint, et l’on pouvait marcher sans danger sur ses débris; mais aujourd’hui, il me semble qu’il faut en approcher avec plus de précaution et réprimer un peu cette curiosité téméraire dont Pline l’Ancien fut la victime. Nous arrivons dans la rade, le paijuebot s’arrête : une barque nous conduit à terre ; nous parcourons la ville, et, après un léger i-epas, nous l'ejoignons le vaisseau.
'roucher la terre ([mihiues heure.s est une diver.sinn a'miable (iui rumut la monotonie de la vie de liateau. I.a traversée paraît moins longue, et au retour, on aime à
faire connaissance avec les nouveaux passagers. Bientôt on m’annonce trois pèlerins pour Jérusalem. Ce sont des Américains-Espagnols de la Colombie. Ils ont traversé l’océan Atlantique ; ils ont parcouru toutes les provinces de l’Espagne, patrie de leurs aïeux ; ils n’ont pas oublié la France, qu’ils aiment; l’Italie, dont ils admirent les chefsd’œuvre ; ils ont visité religieusement Eome et le Saint- Père, et ils ne veulent pas retourner dans leur chère Colombie sans avoir accompli le pèlerinage des saints lieux. Avec quel intérêt j’écoutais leurs récits si simples et si naïfs ! Combien leur foi m’édifiait ! Ces bons Américains ne tardent pas à devenir nos amis, de vrais amis, comme la suite nous l’a prouvé. Nous avions aussi recruté quelques Anglais ; mais quelle différence entre les enfants de la catholique Espagne et les flegmatiques citoyens de la fière et dédaiç;neuse Albion ! Ceux-ci ont vraiment un cachet particulier qui est loin de leur attirer les sympa- . thies de l’étranger.
9 mars. Uu dinianclie eu mer.
L’aurore venait d’éclairer de ses purs rayons les âpres montagnes des Calabres ; les coteaux apparaissaient couverts d’oliviers et d’amandiers ; les villes et les hameaux se succédaient, étendus sur le rivage ou suspendus aux anfractuosités des montagnes ; le littoral de la Sicile se rapprochait ; le golfe de Messine se dessinait dans le lointain, et deux villes célèbres. Messine et Eeggio, semblaient se donner la main ; la mer, dans la majesté de son calme, était toujours belle : c’était un spectacle délicieux, saisissant, et cependant je le contemplais avec tristesse. Une pensée pénible dominait dans mon âme ; c’était un dimanche, et ce jour de fête allait pas.ser comme les jours ordinaires. C’est alors qu’on sent vivement la privation des exercices religieux. Qu’il m’eût été doux d’offrir, sur le vaisseau, sous la voûte des deux, en face de l’immensité, l’auguste sacrifice de nos autels ! Je tournais mes regards
vers la France, je pensais aux offices qui se célébraient dans mon église, et tout en m’unissant à ceux qui me sont chers, je sentais en moi un grand vide. Je me rappelais que dans de précédents voyages j’avais passé des nuits en wagon, afin de dire la sainte messe le dimanche ; et là, impossible. -Te n’avais pour tout mobilier religieux que mon bréviaire et quelques livres de piété. 11 est vrai, j’étais entouré de mécréants et d’indifférents ; cependant, si j’avais pu célébrer, je crois que j’aurais pu réunir presque tout le personnel du navire.
Je voulus sonder les dispositions et des passagers et des officiers et des matelots, et je reconnus que plusieurs auraient été heureux d’assister au saint sacrifice, et que tous se seraient prêtés de bonne grâce à faire les préparatifs nécessaires. J’eus un instant la pensée de les rassembler pour leur annoncer la parole de Dieu ; il me semblait que cet auditoire si nouveau m’aurait inspiré quelques bonnes pensées. Je me rappelais que Jésus était sur une barque quand il instruisait la foule. La difficulté de m’adresser âdes hommes de divers cultes et de langues différentes me retint. Je me contentai de quelques conversations. Je cherchai à jeter quelques bonnes réfiexions dans le cœui' d’un jeune Suisse [de Genève, charmant jeune homme, rempli pour moi d’attentions. Je voulus aussi attaquer un jeune Grec ; mais si je ne me troupe, il a le cœur sec. Le schisme grec est pour ainsi dire inabordable; je l’ai remarqué dans une foule de circonstances. Je m’adressais de préférence aux marins. Leur abord a quehpie chose d’âpre et de rude ; mais bientôt vous gagnez leur confiance, et ils vous sont tout dévoués. Le sentiment religieux est loin d’être éteint dans ces laborieux enfants de la mer, et j’ai recueilli parmi eux plus d’un consolant souvenir. Knfin, sans les privations religieuses, c’eût été pour moi un beau jour.
DK TERRE SAINTE
10 inai'^. Kti ni(*r.
La mer qui jusque-là avait été si calme est nu peu agitée. Le tangage se fait sentir. Beaucoup sont souffrants. <Ie cherche quelque distraction, et je n’en trouve pas. Je me livre à mes réflexions. Je promène mes regards autour de moi, je n’aperçois plus aucun rivage. Nous sommes au milieu de la Méditerranée. C’est la mer dans sa sublime majesté ; l’œil est impuissant à en mesurer l’étendue. A tous les horizons, je ne vois que la mer ; et, après avoir comparé ces espaces immenses à l’éternité, je m’arrête à l’extrémité du pont, et une autre pensée ,se saisit de moi et m’occupe assez longtemps. Je considère le sillon que trace le vaisseau ; c’est pour moi quelque chose d’intéressant. Les eaux fendues se séparent en bouillonnant ; l’écume s’agite et se répand de chaque côté ; mais bientôt ce ne sont plus que des bulles de savon ; la route creusée à la surface de l’abîme se comble peu à peu ; vous regardez encore : il n’y a plus ri(!ii, pas un vestige qui vous dise : là a passé le vaisseau. Kt je me dis : voilà une image frappante de la vie. Nous traçons tous notre sillon plus ou moins large, plus ou moins profond ; nous faisons plus ou moins de bruit ; mais quand nous lancerions autour de nous des flots d’écume, bientôt toute cette agitation tombe, et l’on cherche en vain la trace de nos pas.
Si jamais, cher lecteur, vous traversiez la mer, vous veniez comme elle agrandirait vos idées, comme elle parlerait à votre imagination ! Oh ! que j’admire la mer ! Si les cieux me racontent la gloire de Dieu, si le firmament m’annonce ses louanges, la mer plus rapprochée de moi me fait pour ainsi dire toucher du doigt sa puissance et son immensité. Il faut pourtant en faire l’aven, malgré toutes ces considérations, une journée sur mer me paraît longue. Pour faire diversion, je visite tous les recoins du bateau ; je fais connaissance avec les divers employés. Partout, je reçois le plus touchant accueil. L’économe veut que