CHAPITRE PREMIER
Beyrouth.
Beyrouth, l’ancienne Béryte, est aujourd’hui le port le plus fréquenté de la Syrie et la ville la plus considérable. Elle renferme au moins soixante mille habitants. De la mer, elle présente un coup d’œil charmant. Quand je l’aperçus, se déployant gracieusement sur la plus délicieuse colline, couronnée de ses flèches, de ses terrasses, de ses ruines mauresques, de ses murailles crénelées, de ses minarets, de ses dômes et de ses pins, de ses somptueuses maisons européennes, réfléchie dans la plus belle des mers, et éclairée par un océan de lumière, je restai saisi d’étonnement. Je ne pouvais en' détacher mes regards. Derrière et au loin s’étendent les cimes élevées du Liban, dont les crêtes blanches se perdent dans les nues.
Dans nos climats, les plus belles montagnes s’effacent à une certaine distance ; mais en Syiie, sous le beau soleil d’Ürient, on distingue parfaitement les moindres détails.
les plus délicates découpures de ces sublimes montagnes. On croit voir le Liban, à travers un cristal, légèrement coloré de rose et de violet. Ou croit pouvoir toucher de la main les petits clochers des couvents maronites qui couronnent tous les sommets. C’est pourquoi la sainte Ecriture parle si souvent du Liban en termes magnifiques. Les prophètes y trouvent leurs plus belles images, et saint Jérôme compare l’innocence et la candeur de la sainte Vierge à cette neige brillante qui resplendit sur les cimes les plus élevées.
A ce spectacle délicieux en succède un autre bien différent qui se renouvelle dans tous les ports de l’Orient. Il faut débarquer ; et voilà une nuée d’Arabes qui s’abat sur le vaisseau. Comme des oiseaux de proie, ils se disputent vos bagages. Ils vous jetteraient volontiers à la mer pour gagner quelques piastres. Vous êtes culbuté, poussé dans une barque au milieu d’un tumulte:, effroyable. Il faut s’armer d’une patience et d’un sang-froid plus qu’ordinaires. La même scène se renouvelle lorsqu’on sort de la barque pour mettre pied à terre, et on se sent heureux quand on n’entend plus retentir à ses oreilles leurs sons aigus et criards.
Quand on entreprend un long voyage, il faut s’attendre à quelques contre-temps. Ces incidents jie nous ont pas manqué ; mais toujours à la suite, la Providence nous a ménagé quelque faveur. A Beyrouth, lious sommes forcés de chercher un refuge à l’Hôtel ; mais le lendemain nous sentons que nous ne sommes pas là dans notre élément, et, d’ailleurs, notre santé a souffert.
Nous cherchons un autre asile chez les PP. Franciscains ; mais le supérieur, malgré sa bonne volonté, ne pouvant nous garder, nous conduit chez les Lazaristes qui nous reçoivent à bras ouverts. Là, nous respirons à l’aise ; nos souffrances diminuent. Nulle ))art nous n’avons trouvé plus de bonté, d’affabilité, de dévouement. Le Père provincial a eu pour
DE TEURE SAINTE
Où /
nous toute la teudresse d’uii père pour ses enfants. Avec lui nous parcourons la ville et les charmantes villas qui l’entourent.
Nous passons de douces heures à visiter l’établissement des Sœurs de Charité qui nous initient à toutes leurs œuvres et surtout à l’éducation de leurs enfants. Leurs classes sont très- nombreuses et embrassent toutes les branches de notre enseignement, et de plus, l’étude de diverses langues dont la cocnaissance est indispensable dans une ville qui renferme tant de nationalités.
Les Lazari.stes et les Sœurs de Charité, quelle providence pour l’Orient ! Que d’âmes parviennent à la connaissance de la vérité et se sauvent par leur ministère ! Combien de musulmans, même dans rhôpital où l’on accepte des malades de tout culte et de toute nation, se trouvent touchés de la grâce et implorent, au dernier moment, la faveur du baptême qu’on ne pouvait leur accorder plus* tôt ! La supérieure nous a raconté, dans les termes les plus touchants, avec une naïveté qui allait au cœur, les scènes si déchirantes des massacres du Liban.
Que de plaies il fallait alors cicatriser ! Quel encombrement de misère dans cet hôpital et même dans la ville, lorsque les malheureux habitants de la montagne, pour échapper aux cgorgeurs, descendirent en foule, presque nus mourant de faim, implorant du secours d’une voix plaintive, avec un œil égaré, une sorte de tremblement convulsif produit par la frayeur qui les poursuivait! C’est sur ce théâtre que s’exerça la charité infatigable des Sœurs.
Les Français étaient arrivés fort à propos pour mettte fin à cette horrible boucherie, et les maronites n’ont pas oublié les services qu’ils en reçurent dans des circonstances si déplorable.s. Je ne parlerai pas davantage de Heyrouth ; c’est une ville bien connue, où la population catholique est
LE l’ÉLERIN
nonibiüuse (J) et ,si tous les étrangers y doiiiiaieut le bon exemple, la Syrie ne tarderait pas à recouvrer son ancienne splendeur. •