‹ Le pèlerin de Terre SainteChapitre 67 sur 100 · E l'ELERIN · texte numérisé non relu

E l'ELERIN

Cette inoa(]iice est sainte aux yeux des iniisuhnans, comme celle d’Omar à Jérusalem, et, il y a peu d’années, aucun clnétien ne pouvait y péiiétier. Ce qui rendait cette mosquée parlicnlièrenient vénérable aux musulmans, c’était la tète de saint Jean-Baptiste (qu’ils y croyaient conservée, tandis que les elirétiens l’avaient transportée à Constantinople. On y montrait aussi le tombeau de Zacharie recouvert de riches tapis.

Aujourd’hui le fanatisme musulman est tombé ; les barlières <jui fermaient l’entrée de cette mosquée se sont abaissées, et, moyennant quelques précautions, on peut la visiter. En parcourant la ville, nous rencontrons un chrétien influent qui jouit des bonnes grâces du pacha. Il entre au poste le plus voisin, parle au chef de la troupe qui lui p'cmet de nous donner, à une heure fi.xe, un gendarme fom nous conduire.

Le lendemain, précédés du gendarme et accompagnés du drogman du consulat d’Espagne, auquel son consul avait éci'it de se mettre à notre disjosition, nous nous dirigeons vers la mosquée. Notre cortège n’avait rien d’imposant. Notre petit gendarme était un jeune homme de vingt-cinq ans," qiippaiaissait en avoir quinze ; tout habillé de blanc^ .sans baibe, j oiiant une aime bien inoffensive d’une main qui ne paraissait guère habituée a la manier. Il aurait fait triste figure à côté de nos vieu.x gendarmes ; mais, en revanche, notre drogman avait un e.xtérieur très-avantageux, une haute taille, une démarche noble, une figure remarquable. C’est lui qui nous présente aux gardiens de la mosquée ; un d’entre eux se détache, et vient nous con- . duire.

Nous pénétrons d’abord dans une grande cour carrée, et, niarchant jnu-piecls, car les musulmans ne permettent pas d’entrer avec les chaussures, nous pouvons à notre aise piarcourir les galeries et les colonnades qui régnent autour de cette vaste cour, qui est comme le vestibule de la mos-

DK TERIIK SAINTE

qrtèe. Au milieu de resjdaïuide, il y a une fontaine snrmontée d’une coupole.

Nous entrons dans la mosquée proprement dite. C’est, comme nous l’avons dit, une ancienne et vaste église à cinq nefs, avec un immense transept. On reconnaît facilement qu’elle a subi de grands changements, des reconstructions partielles et successives. H y R des choses ti’èsremarquables ; mais nous avons une foule d’églises dont on ne parle guère et qui seraient plus digues d’attention. Le goût est loin de régner dans l’ornementation.

11 y a une forêt de belles colonnes, mais elles sont badigeonnées en rouge et en vert. La chaire est en bois d'e chêne bien sculpté, les murs mal blanchis, et, en quelque» endroits, grotesquement peints. Pas de plafond ; comme à Bethléem et à la mosquée de Jérusalem, on voit le» poutres qui supportent le toit. Ce qu’il y a de plus remarquable, c’est la porte d’entrée qui ressemble tout à fait à celle d’une église. On voit encore des restes de belles mosaïques. On a fait disparaître presque tout vestige de christianisme ; cependant, vers le milieu, au côté gauche en entrant, on voit s’élever un monument que les musulmans appellent le tombeau de saint Jean-Baptiste.

Il paraît, en effet, assez probable que le chef de saint Jean-Baptiste était conservé d ms cette église qui lui était dédiée. et que, pour le soustraire à la profanation, ou le transporta à Constantinople. Le mausolée actuel est trèsrespecté ; des gardiens veillent sans cesse pour réprimer la curiosité des chrétiens, qui voudraient le contempler de trop près. C’est ce qui m’arriva ; un mouvement très-significatif m’avertit qu’il fallait m’écarter.

Pendant que nous parcourions la mosquée, en face du tombeau de saint Jean-Baptiste, voilà qu’une espèce d’énergumène s’agitait comme un possédé. C’était un vrai fou, ce qu’on appelle un santon. Tous ses mouvement» étaient

violents, animés, convulsifs ; puis il lançait son bonnet ou turban en l’air; il prenait ses ])antoutles, et les jetait contre terre, et faisait mille simagrées qui excitaient en nous un sourire de pitié. Il est bien certain que notre présence le gênait. La sainte mosquée était profanée jjar les infidèles, par ces chiens de chrétiens, comme ils daignent nous appeler. Les fervents de l’islamisme craignent encore plus que jamais qxm l’édifice de Mahomet ne soit près de s’écrouler.

Nous quittons la mosquée, nous nous dirigeons vers le principal minaret dont la base a été évidemment un clocher, et dont le sommet a reçu l’affreux appendice du croissant. Nous montons jusqu’à la galerie, et de là, nous contemplons à l’aise le magnifique panorama de Damas. Nous sommes presque au centre de la ville, et, de cette hauteur, l’œil plonge jusque dans les cours, les jardins, l’intérieur des maisons. C’est un tableau féerique.

Toutes les maisons à toit plat, à vastes terrasses, semblent à peine séparées l’une de l’autre ; des arbres, qui s’élèvent de toutes parts, coupent la monotonie de ce plan uni, sans en dérober aucune beauté. Cette grande cité est bordée de toutes parts par un large rideau de ve:dure, où s’élèvent une multitude de peupliers, de platanes, de grenadiers, de pruniers, d’abricotiers. Cette dernière espèce domine. C’est la richesse de Damas qui expédie au loin ses confitures ou compotes d’abricots. Il y a une foule d’autres produits, qu’il serait trop long d’énumérer.

Au delà de cette admirable végétation, tout à coup, sans aucun intervalle, le sable du désert et, plus loin, les montagnes. Rien ne fait mieux ressortir la beauté et la fertilité de l’oasis de Damas, que cette brusque transition à l’aspérité des montagnes et à l’aridité du désert.

Au sortir de la mosquée, nous nous dirigeons vers le quartier habité par l’émir Abd-el-Kader. Nous nous iJié-

sentons sans avoir préalablement demandé nne audience. Abd-el-Kader, dans sa noble retraite, est assurément le personnage le plus distingué de Damas. Il mène une vie priucière ; il est entouré d’une petite cour; de nombreux xA.lgériens formenv, autour de sa personne, une garde respectable. Ils sont pour ainsi diie à sa solde, et, de temps en temps, de nouvelles recrues viennent de l’Algérie remplacer ceux qui sont morts ou rentrés dans leur patrie. On les appelle Mogrebins, et ils sont pour Abd-el- Kader d’une fidélité, à toute épreuve, ce qu’ils ont bien montré au moment des massacres, lorsque, sur un signe de leur maître, ils continrent et firent trembler les bourreaux des chrétiens.

Nous frappons à la porte de l’émir. Un Africain, revêtu d’un burnous blanc, vient nous ouvrir ët nous introduit dans un divan. Nous demandons à voir l’émir; on fait d’abord quelques difficultés en disant que nous aurions dû nous faire annoncer au moins le matin. Notre drogman nous dit que tout allait s’arranger, que ces difficultés n’étaient qu’une .simple formalité, pour conserver le prestige qui entoure cet homme célèbre jusque dans sa retraite.

L’émir consentit donc à nous recevoir. Il se présenta avec cette douce simplicité qui lui est si familière et, malgré cet extérieur si modeste, on s’aperçoit qu’il est rempli du seLtiment de sa dignité, et de la haute position qu’il a conquise dans le monde. Il est vêtu assez simplement, il a adopté le costume de Damas; un turban couvre sa tête; il affecte une mise trèsqjropre; sa figure et sa barbe sont soignées.

JMalgr é ses soixante-cinq ans l’émir ne porte pas les rides ordinaires à cet âge; vous n’apercevez pas un .seul poil de sa barbe, ]»as un seul cheveu de sa tête qui aient blanchi, et cependant ils commencent à s’échiircir. ün préteird qu’il a soin de les faire teindre pour réparer l’outrage des ans;

c’est ma conviction, après l’avoir examiné de près. C’est cependant une figure bien conservée. Son visage est ovale, son front large; ses yeux respirent l’intelligence et la douceur. Sa figure, un peu pale, a quelque chose d’agréable, de méditatif, d’expressif, 'e dirai même de mystique. Tel il m’apparut au premier abord.

Nous nous levons à son approclie. Il nous salue avec un sourire gracieux et me fait asseoir sur le divan à sa -droite. Tout le monde garde le silence. J’attendais que 'quelqu’un prit la parole, et il me fallut entamer le conversation. L’émir sait quelques mots de français, mais ne le parle pas. Le drogman nous mit en rapport, et voici en substance quel fut notre entretien :

“ Emir, vous voyez aujourd’hui deux pèlerins étrangers, deux prêtres français qui n’ont pas voulu quitter Damas, sans venir vous offrir leurs hommages et saluer en vous le sauveur de tant de chrétiens et de Français.

— Je suis très-sensible à votre démarche, et je vous en remercie ; vous me faites grand plaisir, et votre présence est pour moi un honneur.

— Quand on ajiprit les scènes déploiables de Damas, un -cri d’horreur s’éleva de toutes parts ; mais quand on connut la grande et belle action que vous aviez faite, la France -entière applaudit, et célébra une conduite si généreuse, si héroïque. La louange d’Abd-el-Kader était dans toutes les bouches.”

Et l’émir répondit avec une simplicité touchante:

“ Je n’ai fait (jue mon devoir, et je ne pouvais agir auirement,

— Emir, c’est votre modestie qui vous inspire ce langage ; car il y a beaucoiq) de gloire et de mérite è remplir un pareil

devoir, en des circonstances si üitliciles, en face d’un danger

réel, évident . ,

DK TKUKK SAINTK

Abd-el-Kader, à ces mots, inten'ompit tout à coup la conversation, en changeant de sujet.

“Kt la France, dit-il, (pie devient-elle ?

— Emir, la France jouit eu ce moment de la paix et, malgré ses malheurs, elle ne se décourage pas. Elle est profondément humiliée, elle est meurtrie ; mais elle commence à panser ses blessures.

— Oui, la France a eu des malheurs ; mais c’est le Tout- Fuissant qui l’a punie. C’est un vrai châtiment.”

Ces paroles me surprirent; un musulman qui voit dans les malheurs de la France le châtiment de Dieu ! ?Fe crus que notre drogman rendait mal sa pensée, et l’émir, s’en apercevant, répéta avec un vif accent de conviction ; Oui, c’est le Tout-Puissant qui a puni la France. ”

Je répondis :

“ C’est vrai, nous le reconnaissons ; la France a mérité ce châtiment ; mais Dieu ne l’abandonnera pas ; elle est humiliée, mais elle n’est pas abattue ; elle est brave et généreuse, et elle sortira de cette crise plus grande et plus glorieuse.

— Je la connais, la France, dit-il, elle ne périra pas ; elle se relèvera.

— La France a déjà payé sa rançon, et bientôt l’étranger ne foulera plus son sol. Tout nous fait espérer que l’iiniou renaîtra, et que l’avenir sera meilleur.

— Je l’espère aussi, je le souhaite de tout mon cœur, et je fais des vœux pour son honheur. ”

d'el fut notre entretien. Au milieu de la conversation, Abd-el-Kader n’avait pas oublié l’étiquette orientale. Lin serviteur était venu en grande tenue nous offrir des cigares et des pipes. L’n Algérien était entré tenant un plateau, (•.ouvert d’un voile à riches broderies d’or. Abd-el-JCader soulève ce voile et nous jirésentc un délicieux moka que

nous prîmes avec plaisir. Plusieurs friandises furent ensuite offertes. C’est le cérémonial obligé.

Eu nous quittant, Abd-el-Kader nous serra plusieurs fois la main de la manière la plus affectueuse, et nous sortîmes enchantés d’avoir reçu un si touchant accueil d’un homme qui fut lomgtemps notre ennemi, mais qui s’est montré fidèle à la parole donnée, et qui, dans sa lointaine retraite, a rendu à la chrétienté, et en particulier à la Eranc^, le plus signalé des services, en arrachant à une mort certaine des milliers de chrétiens, parmi lesquels étaient les Lazaristes et les Sœurs de Charité (1).

Quelques-uns, en voyant tant de dévouement dans Abdel-Kader, se sont demandé s’il ne se ferait point chrétien. Les innocentes victimes qu’il a sauvées prient sans cesse pour lui, et la miséricorde divine peut bien atteindre son cœur ; mais rien n’annonce une si consolante conversion. D’après les renseignements que j’ai recueillis et mes propres observations, je suis très porté à croire qu’Ab-el-Kader est dans l’islamisme une sorte de philosophe qui s’est tracé à lui-même une règle de conduite, qu’il se croit dans une bonne voie et qu’il y a chez cet homme, reuq)li d’excellentes qualités' un secret orgueil qui gâte ses meilleurs actions. Les orgueilleux ne se convertissent pas, et tout dans l’émir, le langage compassé, la pose, la mise, le train qu’il mène, annonce Un homme plein de lui-même. Puisséje me tromper, et apprendre quelque jour que cet homme à mérité d’ouvrir les yeux à la lumière de l’Evangile (3.)

(1) C’e.st en juin IStiO, qu’Abil-el-Kader prit généreusement ]iidéf.-m.e des chrétiens contre les fureurs meurtrières des Druses à Daimis. Cette belle action lui mérita d’être lait grand-croix de la Lcgion-d’honneur. Abd-el-Kader, dp[iuis sa mise eu liberté pai' Napoléon iii en ISû'd, est toujours demeuré fidèle à la Eranee et il eu donna une nouvelle preuve eu 1873, a[ircs la guerre 1raucü-])ru.ssienne, en envoyant trois mille lianes à la caisse des Alsaciens- Lorrains.

(2) Abd-el-Kader, cet enfant du désert, dont parle si bien l’abbé Delajilanelie, moulait dix ans ajirès cette entrevue, dans la ville de llagdad du

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