CHAPITRE IV
Baalbeck.
De Damas à liaalbcck. — Arrivée à Baalbeck. — Messe dans l’église, des mal'ouites. — Origine de Baalbeck.— Ruines de Baalbeck. — Examen de ces ruines. — Epoques diverses de ces monuments. — Qui les a construits, et comment a-t-ou transporté les pierres ? — Diner à Baalbeck. — Départ de Baalbeck.
Nous quittons Damas. A trois heures du matin, nous traversons la ville, guidés par un Frère lazariste muni d’une lanterne. Pendant près d’une heure, nous parcourons les rues solitaires et silencieuses de cette grande cité. Les chiens nombreux qui la nettoient avaient terminé leur œuvre, et, à chaque pas, nous les rencontrions gisant çà et là sur le pavé. Nous avions grand soin de n’en blesser aucun, car un seul en eût déchaîné contre nous des centaines.
A quatre heures, nous prenons la voiture pour Stora où nous arrivons vers onze heures. Je déjeune à la locanda où l’on me sert de soi-disant cailles qui sont loin de valoir celles de France. Ne pouvant organiser notre voyage à Baalbeck, nous prenons le parti d’aller à pied jusqu’à Mallofika, faubourg de Zahleh où se trouve un établissement de Jésuites. Jamais je n’ai éprouvé plus de peine qu’à faire les six kilomètres (environ quatre milles) qui le séparent de Stora. La chaleur était excessive, et j’étais exténué de fatigue. Deux femmes de Zahleh, chrétiennes charitables, témoins de notre faiblesse, se chargèrent de nos sacs. Nous nous reposons à Malloâka, et nous louons des mulets pour
la Tluquic-d’Asie, le 23 uiai 1883. Il était dans .sa 76e, aimée. Le Dic'ionnaire des Cuntemporains, annonce la moit de cet homme, dans son suppdénient publié en 1886 à Paris, sans donner aucun détail ; malheiupusement tout poite à croire que l’auteur du Pilerin ne s’était point trompé sur la lin d’Abd-el-Kader, c’est-à-dire que son orgueil l’empêcherait de mourir chrétien.
l'aire le voyage de Baalbeck. Nous partons avec un jeune inoukre, Grec non uni, qui ne savait pas un mot de fi-ançais, mais à qui le P. Jésuite avait fait la leçon.
Malheureusement, les apprêts du départ nous avaient retardés au delà de nos prévisions, et il était plus de quatre heures quand nous nous mîmes en route, et nous avions pour six à sept heures de marche. La plaine est magnifique, couverte de moissons ; c’est la Cœlésyrie dans toute sa beauté. Le chemin est assez bon ; mais, entre les deux chaînes du Liban, la chaleur est très-forte, quoique le soleil baisse. Pour surcroît d’embarras, les selles de nos mulets sont si incommodes, que j’éprouve un engourdissement des jambes qui me fait horriblement souffrir. Nous faisons, de jour, à peu près la moitié de la course ; mais que le reste semble long ! Un bon sentier, le jour, devient mauvais, la nuit, surtout quand on ne le connaît pas. Nous nous apercevons aussi que notre jeune moukre avait de la peine à reconnaître son chemin au milieu des ténèbres. Vers la fin du jour, au milieu de la plaine, un cavalier convenablement vêtu, monté sur un joli cheval, nous avait rejoint et salués du nom de monsieur. Nous n’avions pu extraire de sa bouche aucun autre mot français. Cette rencontre soudaine, au milieu de cette plaine déserte, m’inspire d’abord quelques inquiétudes. Ne serait-ce point quelqu’un de ces Arabes nomades qui cherchent l’occasion de dévaliser les étrangers ?
Ce cavalier s’arrêtait de temps en temps pour donner à son cheval le loisir de brouter les blés et de s’en repaître ; car, dans ces contrées, ou n’y met pas plus de façons ; et ])uis il nous l'ojoignait et cliavauchait à côté de nous. A force de l’examinei', je reconnus ([ue sa figure, son attitude, .ses manières n’annonçaient rien d’hostile, et, la nuit approchant, il dirigea plus d’une fois notre petit moukre par des entiers <pie celui-ci ne connaissait pas, et nous commeu-
çâmea à avoir confiance en cet étranger qui, le reste du voyage, se montra très -affable et très-complaisant, La Providence l’avait envoyé fort à-propos pour nous guider dans une circonstance où nous pouvions errer toute la nuit à l’aventure.
Imaginez, en effet, deux prêtres âgés, fatigués, montés sur d’incommodes mulets, traversant, la nuit, une région inconnue et naouère infestée de Bédouins et de sauvages Métualis, sans aucune arme, conduits par un enfant qui ne reconnaît plus sou chemin, et vous aurez une faible idée de notre position. Notre charitable cavalier nous fut donc d’un grand secours. Sans lui, il est assez probable que nous eussions été obligés de coucher à la belle étoile, SQU-s la g;arde de Dieu.
Enfin, après bien des souffrances, nous voilà à Baalbeck. Nous suivons nos guides par des chemins qu’en France on trouverait impraticables, et nous descendons dans une maison arabe et chrétienne. Tl fallut frapper longtemps pour réveiller les habitants endormis. Quand nous entrâmes, il était onze heures. La faim nous pressait, et on n’avait rien à nous offrir qu’un peu de pain arabe et .de l’eau que nous versions dans notre gobelet; car il n’y avait ]ias de verre. Un verre, ce serait du superflu ; la bouteille sufifit. Ce dénûment, loin de nous affecter, nous inspira une sorte de gaîté ; en déchirant le pain-galette et en vidant tour à tour le gobelet d’eau, nous éprouvions le besoin de rire et de plaisanter, et, d’ailleurs, les figures qui nous environnaient étaienc souriantes. Ces pauvres gens croyaient sans doute nous faire une réception confortable.
Minuit arrive. Il faut se coucher. L’appartement où nous étions servait non-seulement de divan ou salle de réception, mais de salle à manger et de chambre à coucher. En voyant se|.)t à huit personnes qui nous entouraient, je me demandais si cet appartement allait être un dortoir commun ; et cette idée m’inquiétait. Nous fîmes comprendre
LE 1-ÈLKRIN
par signes qne nous voulions reposer. Alor.-s, sur une natte de jonc, on étend deux matelas très-minces, ])iiis je dispose mon sac ])Our servir d’oreiller, en me disant qu’il serait encore plus doux que celui que dacob, à lléthel, posa sous sa tète. Je fis un giand signe à tout le monde de se retirer, et, à ma graïub^ satisfaction, nous restâmes seuls. J’ai. soin d’a[)puyer la porte ([ui n’avait ni seirure
ni verroux, et je me jette à moitié vêtu sur notre lit improvisé, et je dors pai.'îiblement jusqu’à cinq heures. Combien ce court sommeil fut réparateur et, en me réveillant, combien j’étais surpris d’être à lîaalbeck !
De bonne heure, nous allons faire nne visite au dii'ccteur du télégraphe qui parle français. C’est nn jeune homme distingué, qui a été élevé par les Jésuites et qui conserve mie vive aifection ))Our ses anciens maîtres. Xe pouvant s’absenter, il nous donne son commis pour nous conduire à l’églrse maronite où nous désirons célébrer la messe. Il y a, à Baalbeck, nn évêque grec catholique, (pii aime à exercer l’hospitalité; mais il était absent et, d’ailleurs, nous n’aurions pu célébrer la sainte messe dans son égli.-^e ; car les Grecs se servent de pain non azime, d’ornements bien différents des nôtres, d’une liturgie particulière, tandis que les maronites, tout en suivant nn rite spécial, se servent, comme nous, de pain azime, d’ornements semblables et ont nn missel latin pour les étrangers.
Nous fûmes parfaitement accueillis ; mais que l’église est jiauvre, et quel contraste ce misérable sanctuaire présente en face des grandes ruines des temples païens qui se dres- •sent là tout près comme une montagne ! Après la messe, nous retournâmes chez le directeur du télégrajJie, qui nous fit^servir un café au lait et se montra envers nous d’une bonté, d’une complai.sance dont nous gardons le meilleur souvenir. Son commis vint ensuite nous conduire aux ruines.
A une extrémité de lagiaiide et fertile plaine de la Cœlé-
Syrie, au pied d’une assez liante colline sablonneuse, s’élève
une misérable ville, ou plutôt un gros village encore entouré
de. vieilles murailles crénelées et de tours : c’est Baalbeck.
Cette ville est tellement déchue fjue son nom serait ignoré
dans, le monde sans les ruines gigantesques qui attestent'
son ancienne splendeur. Admira'.ilement située sur un point
où se croisait tout le commerce de l’ancien monde, elle >
devint comme un entrepôt général entre ïyr, Sidon, Palmyre, l’Egypte et l’Assyrie et conquit une importance qui fit affluer dans son sein d’immenses richesses.
Il a manqué a la gloire de Baalbeck un historien. Son origine se perd dans les nuages du passé. Josué l’appelle Baal-Gad; le IIB livre des Bois, Baalah; les Phéniciens, Baal-Bek, et les Grecs, Héliopolis. Ce furent les Egyptiens quf y introduisirent le culte du soleil. Le paganisme se maintint à Héliopolis jusqu’au règne de Constantin. Sous Julien l’apostat, il reprit .son empire et, pendant assez longtemps, Héliopolis ne fut célèbre que par .ses martyrs. Depuis Omar, cette ville est constamment restée sous le joug des Sarrasins et des Turcs, qui en auraient fait disparaître les derniers vestiges, .si elle n’eût renfermé des monuments que les hommes ont élevés, mais que les hommes sont irapuis.sants à détruire.
Des auteurs célèbres ont décrit ces grandes ruines avec une exactitude et un talent lemarquables. Je me contenterai'de quelques indications succinctes.
Les principales antiquités de Baalbeck occupent, au couchant de la ville, un vaste espace qui doit avoir environ quatre cent mètres sur cent (mille trois cent vingt- deux pieds sur trois cent trente). C’est une immense terrasse entourée de murailles d’une épaisseur et d’une solidité extraordinaires, et renfermant deux cours spacieuses, l’une hexagonale, l’autre rectangulaire, aboutissant aux ruines du gi and temple du Soleil ; puis, au sud-est, se trouve le temple de Jupiter.
Il ne reste du temple du Soleil que six colonnes d’ordre (;oi intliien ; elle ont sept mètres (vingt-trois pieds) de ciconférenee et, avec leur’entablernent, vingt-quatre mètres (près de quatre-vingts pieds) de hauteur. Primitivement, il y en avait <iuaraute-einq, (cent quarante-neuf pieds) ce qui donnait au péristyle du temple une longueur de quatre-vingtneuf mètres (deux cent quatre-vingt-quinze pieds) sur une laigeur de quarante-neuf (cent cinquante-quatre jaeds).
Le second temple, appelé le temple de Jupiter, est beau^ coup mieux conservé. Quoique plus petit, il est encore colossal. Il était entouré d’une galerie formée par trentehuit colonnes dont vingt sont encore debout. Elles ont quinze mètres (environ cinquante pieds) de hauteur et plus de cinq depirconféreuce (environ dix-sept pieds). Il est assez probable que ce temple fut converti eu église sous Constantin ou sous quelqu’un de ses successeurs. Nous avons cru reconnaître des emplacements d’autels. N ulle part je n’ai vu un monument plus riche en architecture. C’est une profusion de sculptures incroyable et d’une perfection attestant qu’il a été construit à une époque où les arts étaient très-tlorissants. Tout près de ce joli temple, ou remarque les ruines d’une petite église chrétienne.
Sous la terrasse sont d’immenses corridors souterrains voûtés, dont l’un va de l’est à l’ouest, et un autre du nord au sud. Ces corridors mesurent plus de cent trent mètres (pl is de quatre cent trente pieds) de longueur sur environ cinq (seize pieds et demi) de largeur. Près de la sortie sont des chambres ornées de belles sculptures.
Après ce court exposé, disons un mot de l’impression que ]>roduit, sur le voyageur, l’aspect de ces grandes ruines. Quand on arrive et qu’on les embrasse d’un seul coup d’œil, on reste muet d’étonnement, on se sent comme accablé sous le poids de ces masses, et ou ose à peine les parcourir. Je n’ai pas le courage d’essayer même de ks
DE TEUllE SAINTE
décrive ; tant de savants, qui viennent de toutes les ])aiTie.s du inonde, n’ont pu, malgré leur talent, en donner qu’une faible idée.
C’est un travail effrayant, inexplicable, de générations successives et inconnues ; c’est le plus beau, le plus s>igantesque, le ])lus admirable que l’homme ait jamais exécuté > tsll ment qu’on serait tenté de croire qu’il a été l’ouvrage de ces géants de la fable qui entassaient montagnes sur montagnes. Les pyramides sont des niasses qui attestent la folie des hommes; les temples de Baalbeck sont un chef-d’œuvre qui léunit la beauté de l’art au gigantesque.
Jamais les hommes ne tenteront un pareil effort; jamais peut-être ils ne pourront expliquer les moyens employés par ces architectes inconnus pour tailler, remuer et placer avec une précision irréprochable de semblables ma,sses. On reste stupéfait, quand on est au pied de ces colonnes, de ces chapiteaux, de ces entablements, de ces bases dont le volume et la pesanteur dépassent tellement la limite des forces humaines, qu’on est réduit à avouer que les moyens employés sont encore une. énigme pour notre siècle si savant.
Que l’homme est petit devant de pareils monuments ! Il a fallu plusieurs tremblements de terre pour eu renverser une partie, et on peut porter le défi le plus solennel à l’esprit de barbarie et de destruction qu’il n’achèvera pas l’œuvre commencée. Je doute même qu’un nouveau tremblement de terre, quelque violent qu’on le suppose, pût renverser entièrement les murailles qu’on appelle cyclopéennes.
Nous avons vu des pierres placées à dix mètres (trentetrois pieds) de hauteur qui mesuraient [irès de cinq cents in. cubes, (dix-sept mille 500 pieds cubes) pesant, sans exagération, un million cinq cent mille kilogrammes (trois millions de livre.-) et que les forces réunies de quarante mille
hommes pourraient à peine remuer, et ces pierres, parfaitement taillées, sont si bien liées, sans ciment, que vous ne ]>aaseriez pas la lame d’un couteau dans les jointures.
Nous avons vu, gisant sur le sol du grand temple, des troncs de colonnes ayant plus do deux mètres (plus de six })ieds et demi) de diamètre, sur une longueur de huit à dix mètres (de vingt-six à trente-trois pieds de longueur). Les entablements et les chapiteaux, d’une seule pièce et finement taillés et sculptés, sont des masses si énormes que l’on douterait qu’ils eussent couronnés les fûts, si l’on n’en voyait encore plusieurs restés à leur place. Je n’en pouvais croire mes yeux, et je mesurai les colonnes demeurées debout que je trouvai parfaitement semblables à celles qui ont été renversées.
On reconnaît facilement que ces monuments ont été construits à trois époques différentes. Les murailles qu’on appelle cyclopéennes sont les plus anciennes. Leurs assises se composent de pierres d’une dimension extraordinaire, parmi lesquelles on en remarque trois, véritables monstres, auprès desquels les autres ne sont rien. Ces blocs mesurent chacun vingt mètres (soixante-six pieds) de longueur sur cinq (seize pieds et demi) de hauteur et autant de largeur, ce qui fait, comme nous l’avons dit, cinq cents mètres cubes (dix-sept mille cinq cents pieds cubes). Ils sont placés dans la muraille ouest qui se relie avec celle du nord, formée aussi de plusieurs rangs de blocs énormes, mais de moindre dimension.
Dans les passages souterrain^, on remarque aussi des matériaux tellement gigantesques qu’on doit attribuer à la ]i)ême épo jue, au moins, les bases de ces constructions qui^ dans leurs parties les plus élevées, attestent l’époque romaine. M. de Saulcy y a reconnu l’appareil romain ; il y a vu même, et nous y avons vu après lui quelques inscriptions latines et des bustes de divinités ; mais le savant
vovayeur a reconnu sous ces voûtes les traces d’une construction bien plus ancienne :
“ Eu sorte, dit-il, que les temples d’Héliopolis, dont nous admirons aujourd’hui les ruines, ont été élevés sur les restes d’un temple bien plus antique et bien autrement important par l’énormité des matériaux qui y furent mis eu œuvre.”
Les constructions de la troisième époque furent élevées par les Sarrasins qui voulurent convertir cette magnifique acropole en forteresse. Ces derniers venus furent plutôt des vandales que de vrais architectes. Ils détruisirent tout ce qu’ils purent et se servirent des matériaux pour accomplir leur œuvre bizarre qui figure si mal à côté des chefs-d’œuvre du passé, malgré quelques détails intéressants.
Quels sont les architectes qui ont conçu et exécuté les monuments si merveilleux de la première époque ? Il ne s’est pas trouvé d’historien pour recueillir leurs noms, et ils resteront probablement ensevelis dans un oubli éternel. L’Ecriture, au IIP livre des Kois, nous dit bien que Salomon bâtit Palmyre et Balaat dans la solitude; mais ce simple mot ne suffit pas pour qu’il soit permis de lui attribuer de pareils édifices.
On croit qu’Antonin le Pieux a construit ou restauré le grand temple, et que le petit a été achevé sons Septime- Sévère et Caracalla ; mais il n’y a rien de certain, et le doute planera toujours sur un fait si extraordinaire. Quant aux constructions arabes, elles n’ont rien que de commun; on voit même avec peine (|u’on s’est servi, en guise de moellons, de pierres taillées et sculptées par des mains trèshabiles.
Si les grands architectes, les hommes de génie qui ont construit les monuments de Baalbeck sont inconnus, les jnoyens dont ils se sont servis pour transporter et poser les
blocs (énormes qu’on y admire ne sont pas moins ignor<^s. C’est un grand jiroblème, et je ire comprends jias comment tant de savants, (pii en ont mesnié la difticulti^, ont jm jtasser si Itigèrement sur un sujet tellement intéressant, ou donner des solutions qu’ils trouvent eux-mêmes insignifiantes sinon ridicules.
Examinons attentivement la cariière d’où ces énormes blocs monolithes ont été extraits. On y voit encore plusieurs pierres entièrement semblables à celles qui entrent dans la construction des murailles cyclopéennes. Une, entre autre, se fait remarquer j ar ses dimensions considérables. Sa longueur est de vingt-trois mètres environ, (soixante-seize pieds), sa largeur de cinq mètres sept centimètres, (près de dix-se])t pieds), et sa hauteur de cinq mètres trente centimètres, (dix-sept pieds et sept poucesb ce qui donne un cuVie d’environ six cents mètres, (vingtet-un mille pieds cubes). Elle est étendue sur le sol où elle touche par une de ses extrémités tandis que, par l’autre, elle est un peu soulevée et repose sur une pierre (1).
A la vue de ces géants créés par la main des hommes, je me suis adressé plusieurs questions : 1° Comment a-t-on pu tailler ces blocs à arrêtes vives et les détacher de la masse de la montagne ? L’inspection des lieux m’a paru
(1) A propos de la cous', ruction de ces iiioimments cyclopéeiis, véritables géants créés par la main des hommes, comme .s’exprime l’auteur du PHcrvn, nous meiitioiiueroiis la Grande Muraille construite pour protéger la Giiine contre les inva-sions îles iMongols. Cette barrière colo sale ipii la sépare de la Mongolie a ipiiiize cents milles (cim[ cents lieues) de longueur, trente pieds de hauteur et qtiinze d’epais.'eur au somtnet. On trotivc dans un ouvrage atiglais : The H ixtary of the //'o. /d, ce curieux calcul ; Avec les materiaii.x iini entrent dans cette énoime muraille il .serait (lossibh; de construire un mur ayant douze pieds de hautettr surepiaov pieds d’épaisseur, dont la longueur serait suflisante pour taire le tour du tJlobe : c’est-.\-dire ipi’il mesurerait plus de liuit mille lieues, ou envilon cent trenlc-eini| fois la distance ipn sc| iiie ()nébce di' Montreal.
indiquer la manière dont on procétlait à cette opération. On dressait d’abord la surface supérieure et ensuite, suivant les lignes tracés, des ouvi'iers munis de bons instruments en fer (et à cette époque ou n’en manquait pas), à force de coups et de patience, finissaient par se tracer un chemin sur les quatre faces latérales, afin de l’isoler. Ils travaillaient de la même manière sous le bloc, afin de le détacher de la masse. Ils introduisaient de place à autre une pierre pour le soutenir et oonlinuaient de la sorte jusqu’è ce qu’il fût entièrement coupé et qu’il reposât uniquement sur les pierres introduites pour lui servir d’appui. Il y a encore un bloc tout taillé et tout prêt à emporter, et un autre plus massif encore qui est aux trois quarts détaché.
La seconde question que je me suis adressée est la plus difficile à résoudre ; 2° Par quels moyens ces pierrt^s ontelles été transportées et placées ? De la carrière je tourne mes regards vers les ruines. Les plus grandes pierres étaient en face et semblaient me porter, comme à tous les voyageurs, un défi. La distance à parcourir est d’environ un kilomètre, (trois mille trois cents ])ieds). Le terrain forme une pente assez uniforme, et sous une faible couche de terre et de gravier, c’est une pierre dure semblable à celle de la carrière. Pensif et rêveur, j’examine attentivement ces lieux ; je repasse dans ma mémoire les moyens indiqués jusque-là par ceux qui se sont occupés de cette question.
L’opinion des gens du pa}s qui croient que ce travail inconcevable est dû à des génies qui l’exécutaient sous les ordres du grand loi Salomon doit être rangée au nombre des fables. L’opinion de (pielques modernes (jui attribuent ces ti'avaux à une race d’hommes anté-dilu viens ou aux premiers descendants de Noé n’est guère plus soutenable. Lt M. de Lamartine, malgré tout son talent, ne ilonne pa.s des raisons capables de convaincre un homme sensé.
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La plupart des savants voyayeurn glissent légèrement sur ce sujet et finissent presque tous ])ar couv nir que les architectes inconnus de Baalbeck avaient trouvé des procédés que nous ignorons. Il faut avouer cependant que, dans notre siècle, la science mécanique a fait de grands ])i’ogrès. On voit, dans nos ports, des machines qui montent facilement des niasses énormes. On a trouvé, même avant notre siècle, les moyens d’élever à Kome, à Venise, à Pari, s, etc., des monolithes d’un poids effrayant ; mais toutiis ces colonnes, ces obélisques ne sont que des jouets d’enfants à côté des pierres de Baaibeck. J’ose à peine émettre une opinion, je sens combien c’est téméraire. Je veux seulement faire connaître une idée qui m’est venue SUT les lieux mêmes.
Plus une entreprise est grande et difficile, plus le moyen dont on se sert pour l’accomplir doit être simple. Les pierres de Baalbeck, détachées comme nous l’avons dit, et devant être conduites à un kilomètre (trois mille trois cents })ieds) de distance sur un plan solide et légèrement incliné, devaient recevoir une impulsion proportionnée à leur masse. On pouvait les faire glis.ser sur de solides madriers en bois dur, oints d’huile ou de grais.se ; des rouleaux eussent été écrasés, quand même ils eussent été enfer.
Si l’on croit que les mailriers en bois n’offrent pas assez de solidité, qui empêche de supposer qu’on les ait remplacés par le fer? Lorsque la ]iierre était disposée pour voyager sur cette voie (1), des ouvriers brisaient les pierres qui lui servaient de soutien, et elle s’appuyait doucement sur les madriers en bois ou en fer. Pour la faire glisser, on attachait de fortes cordes aux nombreux crampons scellés dans la pierre, dont on voit encore les entailles. Des centaines
(Il J,a Cœlé.syi'ic fut uiiu cte.s iireuiière.s coiitrci'S liatiitées jinr les enfants de Noé, et le tiMvail du fer devait y être ooiimi. Les eaux du déluj;» )i’iivnii‘iit pi.s englouti l’art de TuLalcaïii. Toute l’antiiiuité l’atteste.
d’hommes, peut-être même un grand nombre de chevaux attelés sur ces cordes, tiraient avec ensemble pour la mettre en mouvement.
Chacun sait que, sur un plan incliné, on traîne facilement des fardeaux qui, sur un plan droit, offriraient une grande résistance. A ces moyens, il fallait en ajouter encore un antre plus efficace et qui ne pouvait être négligé, c’est la force du levier. Avec des pierres d’une dimension aussi considérable, combien de leviers ne pouvait-on point placer, et ces leviers avaient un point d’appui solide.
C’est aux savants à culculer ,si toutes ces forces combinées pouvaient soulever de pareilles masses et les mettre en mouvement; je le crois, et il serait difficile de prouver le contraire. On me dira, sans doute, comment les ])ierres arrivées auprès de la muraille ont-elles été placées ? Par un moyen tout aussi simple. Le plan incliné étant dressé de manière à arriver sur la muraille, alors il suffisait de miner les appuis qui supportaient la pierre, et elle tombait d’elle-même à sa place. Toutes les grosses pierres sont sur le même plan, ce qui vient à l’appui de ce système et lui donne un haut degré de probabilité.
Quant aux blocs supérieurs, il y a tant de différence que la difficulté s’évanouit. Et quand on aurait été forcé d’enterrer la construction à mesure qu’elle s’élevait pour élablir de nouveaux plans et arriver à la muraille, je n’en serais pas surpris. Les architectes ne manquaient pas de pierres dures pour se faire un chemin solide, et lorsqu’on considère quelle patience il a fullu pour tailler ces pierres, ou ne s’étonnera pas des travaux entrepris pour les transporter et les placer. Je laisse aux hommes compétents l’appréciation de ce moyen qui, du moins, a le mérite de ne pas choquer la raison, comme ceux que nous avons exposés plus haut.
C’est à Baalbeck surtout qu’on peut dire que les extrêmes se touchent. iJe la contemplation de tous ces merveilleux
LB PÈLKUIN
inomnneiiLs, de ces chci's-d’œu vie inexplicables, nous descendons bien bas. llentrés à notre hôtellerie, nous trouvons que les arts y sont dans leur première entance.
Le besoin de prendre un peu de nourriture se faisait vivement sentir, et nous ne voyons pas plus de préparatifs que la veille. Point de table pour manger, point de cuillères ni de fouicliettes, point de verres pour boire, point de chaises poui' s’asseoir, et en effet, pourquoi tous ces objets de luxe, puisqu’un ne pouvait nous présenter que quelques jietits pains arabes ? J’essaie de faire disposer quelque chose ; je vais à une soi-disant cuisine et je parviens à faire bouillir de l’eau. On y jette huit œufs; mais comment les retirer? Pas un seul instrument jiropre à cette opération. Les personnes présentes essayaient avec leurs doigts, et je me contenais fortement pour ne ]>as éclater de rire. J’aperçois, dans un coin, un quartier d’assiette, je le saisis ; à leur grand étonnement, je lire quatre œufs. Je dus m’ac|uérir à leui's yeux une certaine répuiation d’habileté.
Nous voilà donc installés jiour dîner. Nous avions du pain arabe, des œufs et de l’eau. Je manifestai le désir d’avoir une bouteille de vin ; on courut la ville, et on finit par nous en apporter. Ce vin du pays nous parut excellent, et nous achevâmes avec joie et contentement notre frugal repas.
Nous étions environnés de toute la famille composée d’une veuve et de sept enfants et aussi de tous les enfants du voisinage. Nous étions pour tous un objet de curiosité; mais nous remarquions avec plaisir que tous les visages étaient souriants. Nous étions entourés de chrétiens qui respectent les prêtres. On nous demandait par signes des objets de piété. Combien je regrettai de n’avoir rien à leur distribuer. Je leur fis dire par notre drogman que j’étais très-content d’eux, et ils me répiondireiit par les témoignages les jdus expressifs de dévouement.
DE TEUUE SAINTE
Que ces pauvres gens m’ont intéressé 1 C^u’ils m’ont paru bons dans leur simplicité ! (J’était avec regret que j'e les quittais. La ])lupart de.-^ voyageurs re|)résentent les habitants de Baalbeck comme des gens de la pire espèce ; pour nous, nous n’avons reipi aucune insulte de la ])art des iMétualis, et les chrétiens nous ont accueillis comme des frères.
Nous i)artons de Baalbeck vers deux heures. Il était encore tro[> tard pour nous rendre à 8tora, et nous [U’îines la résolution de coucher à IMalloâka. La fatiirue de la
veille, l’extrême chaleur, l’incommotlité de nos montures avaient épuisé nos forces. A cluniue fontaine, à chaque ruisseau que nous rencontrions, nous nous arrêtions pour boire, et nous ne pouvions étancher notre soif. Si nous eussions été au milieu d’un désert ari le, que .serions-nous devenus ! Heureusement la [)haine de Ba,albeck est favorisée. Enfermée entre les hautes montagnes du Liban et de l’anti- Liban tlont les sommets les ])lns élevés sont toujours couverts de neige (Ij, elle reçoit plusieurs rui.sseaux (jui la sillonnent en tous .sens, et le voyageur, à des distances assez rap[irochées, trouve de l’eau limpide pour se désaltérer.
Malgré tous nos ehorts, nous ne pûmes arriver à Mallo.ikaqu’à neuf heures et demie. Toutes les portes étaient fermées. Je me lasse de frapper et rôde de côté et d’autie, cherchant un endroit un [)eu abrité, bien résolu de coucher à la belle étoile; mais mou confrère, plus persévérant que moi, continue à frapper, et après plus d’un quart d’heure, la parole de l’Evangile s’accomplit : “ Frappez, et l’on voue ouvrira.” Si ce n’est pas par charité, ce sera à cause de l'importunité.
Le lendemain, nous regagnons Stora, et la voiture nous transporte à Beyrouth, heureux de rentrer dans cet asile de
(1) Jérém. xviii. 14.
LK PÈLERIN
la'paix et du repos. Les PP. Lazaristes nous conseillèrent d’abandonner notre projet d’excursion aux vieux cèdres de la montagne, nous affirmant que ceux qui avaient fait ce voyage disaient, au retour, que la vue de ces vieux arbres ne compensait pas la peine d’aller les visiter.