CHAPITRE III
De Smyrne à Constantinople.
Arrivée à Coustautiiiople. — Le Bosphore. — Promenade sur le Bospho e.
Nous sortons de Smyrne avec le regret de n’avoir pu aller jusqu’à Ephèse, qui eu est distante d’environ vingt lieues. Avec quel intérêt nous en eussions visité les ruines on plutôt l’emplacement de ses ruines ; car il y a longtemps que s’est accompli l’oracle de saint Jean à l’ange d’Ephèse : Si tu ne fais 'pénitence, je transporterai ta lumière à un autre lieu. Quelque désolés qu’ils soient, j’aurais voulu voir ces lieux mémorables qu’habita si longtemps l’apôtre bien-aimé, ces lieux où l’Eglise condamna Nestorius et proclama, aux applaudissements de tout le peuple, la maternité divine de Marie ; mais le temps ne nous permet pas de faire cette course, le vaisseau part, et voilà que nous naviguons dans les eaux du golfe Elaitiqiie.
Bientôt nous apercevons la grande ile de Métélin ou Lesbos, si célèbre dans l’antiquité. Lesbos n’est plus aussi riche, aus.si florissante qu’autrefois ; mais elle mériterait encore d’être chantée par les poètes. Les commerçants de Smyrne y viennent passer les chaleurs de l’été. Les côtes présentent de belles cultures et sont peuplées de brillantes villas. Je n’ai pu admirer qu’en passant Métélin et les charmants villages qui l’environnent.
Nous avançons, et voilà que nous côtoyons ces lieux
immortalisés par les poètes. Nous passons auprès de Ténédos, insula dives opum, cette île autrefois si riche et aujourd’hui si pauvre. Les souvenirs classiques se présentent ici en foule. C’est de Ténédos que Virgile fait sortir les deux serpents qui dévorèrent Laocoon et ses fils. C’est en face de Ténédos qu’est la plaine d’Ilion, est in conspectu Tenedos. Nous apercevons le mont Ida ; nous voyons l’embouchure du Simoïs ; le Scamandre coule devant nous. Sur le rivage sont des tumulus élevés aux mânes des héros d’Ilion.
Je regrettais de ne pouvoir descendre et fouler cette terre dont le nom retentit partout depuis tant de siècles et que le charme de la poésie transmettra aux derniers âges du monde ; mais la vapeur nous emporte, et les noms d’Achille, d’Hector, d’Ulysse, d’Enée, d’Homère et de Virgile, que nous aimons à répéter, deviennent le jouet des vents et expirent avec le bruit des vagues. Nous sommes dans la partie la plus étroite de l’Hellespont, et des souvenirs historiques se représentent à notre mémoire.
C’est là que Xerxès jeta un pont fameux qui transporta d’Asie en Europe la plus nombreuse des années, cette armée même qui alla se fondre à Salamine et à Platée. Alexandre a aussi illustré ces contrées, et son nom, devant lequel la terre se tut, est encore répété par tous les échos de ces lieux. Nous nous enfonçons dans la Propontide ou Mer de Marmara, et les ténèbres de la nuit enveloppent de leurs voiles épais tous les charmes de la poé.sie et de l’histoire.
Le matin, de bonne heure, nos regards plongent dans l’entrée du Bosphore. Les rayons d’un beau soleil levant resplendissent sur ses bords et donnent un nouveau charme à ce spectacle éblouissant, le plus beau qu’il soit donné à l’homme de contempler. Tous les voyageurs représentent le panorama de Constantinople comme le plus meiveilleux
DE TEkKJd; SAINTE
du monde. Il n’y a rien d’exagéré dans leurs descriptions. La vue de Naples, quand on y arrive de la mer, a quelque chose de saisissant ; c’est magnifique, et l’on comprend ce dicton italien : Voir Naples et rao^irir ; mais, quand on entre dans le Bosphore, on reste muet d’étonnement. La nature a su réunir sur ces rivages tout ce qui peut flatter l’œil de l’homme.
L’Europe et l’Asie semblent avoir conspiré pour étaler sur les deux rives leurs richesses et leur beauté; mais la rive européenne est bien supérieure à la rive asiatique. La presqu’île sur laquelle est bâtie Constantinople et qui se compose de sept collines, s’élève comme un immense bouquet au-dessus des flots, laissant apercevoir ses superbes mosquées avec leurs dômes et leurs minarets, et, au-dessous, un vaste amphithéâtre de maisons et de palais entremêlés de hauts cyprès et de platanes gigantesques.
Sur la côte d’Asie, on découvre l’ancienne Chalcédoine, et puis Scutari, l’ancienne Chrysopolis. A mesure qu’on avance, l’admiration va croissant ; la perspective s’étend, de nouvelles merveilles se déroulent. La tour de Galata, élevée par les Génois et dont la hauteur a été très-notablement diminuée, se montre avec une sorte d’orgueil aux navires étrangers et semble indiquer que la population chrétienne a pris possession de ces immenses faubourgs de Galata et de Péra qui forment une grande ville, séparée de Stamboul par la Corne-d’Or mais reliée avec elle par un vaste pont de bateaux et plus bas par un pont en fer.
La Corne-d’Or est une rade profonde qui abrite un grand nombre de navires de toutes nations. Le Bosphore ressemble à un large fleuve qui sépare l’Asie de l’Europe et relie la Propontide avec le Pont-Euxiu, et la Corne d’Or est un enfoncement qui partage Stamboul, la ville turque, et Péra et Galata, le quartier chrétien. Ou appelle ainsi ce petit golfe, parce qu’il a la forme d’une corne et que c’est
par là que toutes les richesses des deux continents arrivent à Constantinople.
Après avoir célébré la sainte messe chez les PP. Lazaristes, dans leur église- de Saint-Benoît, nous nous rendons à Top-Hané, auprès de ce pont de bateaux dont j’ai parlé» et nous montons sur un vapeur pour visiter le Bosphore jusqu’à l’entrée de la mer Noire. Ces bateaux font une foule de stations qui permettent d’examiner attentivement tout ce qu’il y a de remarquable sur les deux rives. Bien ne saurait donner une idée des merveilles qui passent devant vous.
Depuis Constantinople jusqu’à la mer Noire, sur un parcours de quatre à cinq lieues, on ne voit que palais, kiosques, bosquets, villages brillants, verdure et plantations, monticules parfaitement cultivés, et, sur le Bosphore, la flotte turque et une foule de navires qui vont et viennent et entretiennent l’animation, comme si la grande ville continuait son mouvement jusqu’à l’entrée du Pont-Euxin; et, au milieu de ce tumulte, une multitude d’oiseaux planant sans cesse sur les eaux et voltigeant jusqu’auprès des vaisseaux. Nous arrivons à ïhérapia, que nous dépassons pour voir l’étroit canal qui va s’enfonçant dans la mer Noire.
Nous revenons à Thérapia, lieu charmant habité par les ambassadeurs et les riches négociants grecs et arméniens. Nous nous présentons à la villa de l’ambassade française. M. le comte de Vogué était absent. Le lendemain, le comte m’envoya une invitation de déjeuner à laquelle je ne pus répondre ; mais je revins à Thérapia pour lui faire une visite,
M. le comte de Vogué me reçut avec une noble et digne simplicité dont je garde bon souvenir. Sans être expansif, il est ouvert, il est droit ; il ne peut ni connaître, ni prati- ([uer les détours tortueux d’une politique machiavélique. J1 est trop chrétien pour se soumettre à ces principes ino-
dernes qui sont l’absence de tout principe ; mais je le regarde comme un homme prudent, énergique, persévérant. Personne ne connaît mieux que lui les choses de l’Orient. Puisse-t-il occuper longtemps le poste honorable dont il est si digne. La France ne peut avoir un meilleur représentant. La conversation tomba naturellement sur les événements de Bethléem, qu’il connaissait à fond et qu’il caractérisa parfaitement eu quelques mots.
Je remonte sur le vapeur, et, de Thérapia à Constantinople, nous faisons continuellement des évolutions d’Europe en Asie et d’Asie en Europe. Cinq à six fois, nous changeons de continent sans débarquer.