CHAPITRE IV
Stamboul,
Monuments de Stamboul ou Constantinople.
Il paraît que ce mot Stamboul signifie la ville loar excellence, et qu’il est employé par les Turcs dans le même sens que la ville, urbs, l’était par les Romains. Nous pénétrons dans cette vieille cité, bâtie par le grand Constantin pour en faire la rivale de Rome. Le lieu ne pouvait être mieux choisi. De là, on pouvait dominer l’Europe et l’Asie et commander à l’univers. Constantinople a dû bien déchoir de son ancienne splendeur, depuis la domination ottomane.
Du Bosphore, quand j’ai vu de loin Constantinople, j’ai dit: V^oilà la plus belle ville du monde. Quand j’ai parcouru ses rues tortueuses et sales, rien ne m’a paru plus affreux. La capitale des sultans ne doit être vue que de loin. C’est, disait avec raison un voyageur, un camp magnifique dressé sur la limite des deux mondes. Quand on
examine de près les ouvrages exécutés par les Turcs, on ne trouve rien de solide et de durable; ce sont des décorations de théâtre. On voit que ce peuple se considère comme campé sur le Bosphore, et qu’il s’attend que le christianisme le refoulera dans les régions désertes de l’Asie (1).
Les Turcs sont si indifférents qu’ils n’ont pas encore réparé les brèches faites par eux aux murailles lorsqu’ils prirent la ville, il y a quatre siècles. Tous les murs sont dans le même état, sauf les dégradations causées par les injures du temps. Il serait à désirer qu’ils eussent agi de la sorte à l’égard des églises et qu’ils ne les eussent pas dégradées pour en faire des mosquées. Pour que Stamboul ressemblât à nos capitales de l’Occident, il faudrait presque entièrement la raser et la reconstruire à neuf. Telle qu’elle est, elle ne laisse pas d’avoir beaucoup de choses remarquables. Elle a un caractère tout particulier conforme aux moeurs turques.
Entrons d’abord dans les bazars ; rien de plus pittoresque. C’est une seconde ville dont les rues sont couvertes, riches, animées. J’ai vu tous les bazars des principales villes de l’Orient, Ceux de Damas, qui jouissent d’une célébrité universelle, n’ont pas répondu à mon attente ; mais ceux de Constantinople m’ont frappé. Presque tous sont spacieux, propres, bien garnis, et fréquentés par une foule qui se renouvelle sans cesse. Là, du moins, on rencontre un certain nombre de femmes turques auxquelles on permet de sortir pour acheter ; mais, par une anomalie bizarre, pas une seule femme n’a le droit de siéger dans un magasin pour vendre. En Orient, ou plutôt chez les musulmans, la femme ne compte pas.
(1) La population de cette gmiide cité ne comptait plus, en 1881, qu’envii'on .sej)t cent mille habitants, pendant t|u'cn 1851, elle était d’un million. C’est une décroissance énorme et signilicutive puisqu’elle représente dans l’espace de trente uns seulement une diminution de trois cent mille habitants.
Les acheteurs se tiennent toujours en dehors du magasin ; la marchandise est en vue, et le vendeur présente ce qu’on lui demande. Chaque état, chaque marchandise a son quartier. Tout est calme, presque silencieux sous ces voûtes immenses dont les sinuosités déconcertent l’étranger. Il faut bien connaître ce dédale, si l’on veut le parcourir sans guide.
Au sortir des bazars, nous nous rendons sur une grande place .cituée dans le lieu le plus élevé. Jç n’cn connais pas d’aussi vaste à Paris. Elle domine toute la ville et est entourée de brillantes constructions où sont installés les ministères ; plus loin, une seconde place et de jolies mosquées. De temps à autre, on rencontre d’énormes platanes dont l’ombrage répand une douce fraîcheur qui contraste agréablement avec les ardeurs d’un soleil brûlant.
Dans toutes les rues, surtout auprès des étaux des bouchers, vous voyez étendus sur la voie publique une foule de chiens qui ne se dérangent pas pour les passants et que ces derniers doivent prendre garde de déranger. Les voitures, assez rares, ne circulent que dans un petit nombre de rues. Pas de voitures publiques, sinon un service d’omnibus installé sur un chemin de fer américain, parcourant un assez long trajet et aboutissant au pont de Top-Haué.
On peut se promener dans Stamboul eu toute sécurité ; nous avons parcouru seuls ses rues tortueuses, et, nulle part, l’attitude des Turcs ne nous a paru hostile. Notre soutane ne nous a attiré aucune avanie ; il semble, au contraire, qu’elle inspirait le respect. D’ailleurs, tant de costumes divers traversent les rues de Stamboul qu’aucun ne doit paraître étrange.
La population est nombreuse ; mais, si l’on en excepte les bazars, ce n’est pas, comme à Paris, cette foule affairée qui court, va et vient avec un empressement frénétique. Ou n’est pas sans cesse coudoyé par des portefaix ou bien
LK PÈLKRIN
repoussé parmi flotde voiture. Tout est calme et paisible. Le Turc se plaît dans sa nonchalante indifférence, aussi la physionomie de sa grande ville se ressent de cette noVile existence.
Ce jour-là, nous profitons des autorisations de l’ambassade pour visiter tous les monuments de Stamboul, où, sans cela, les infidèles (les chrétiens) n’ont pas le droit de pénétrer, Précédés d’un drograan et d’un cava^ nous nous présentons successivement aux mosquées de Soleyman, d’Akmet, de Sainte-Sophie, etc.
Les grandes mosquées s’élèvent sur les hauteurs de Stamboul et occupent de vastes emplacements. Elles sont flanquées de deux, de quatre ou de six minarets ; entourées de fontaines, d’écoles, d’établissements de charité ; ornées de colonnes enlevées aux temples païens et aux églises, de galeries, d’une tribune grillée pour le sultan, et d’une quantité de lampes ; nous nous sommes bornés à visiter les plus belles.
Dans la mosquée de Soleyman, j’ai surtout remarqué quatre colonnes monolithes d’environ neuf mètres (près de trente pieds) de hauteur. Celles d’Akmet et de Bajazet sont aussi très-belles, mais n’offrent rien de particulier. Celle de Sainte- Sophie mérite une attention spéciale.
“ La grande basilique de Sainte-Sophie, dit M. de Lamartine, bâtie par Constantin, est un des plus vastes édifices que le génie de la religion chrétienne ait fait sortir de terre.” M. de Lamartine, qui fait de belles phrases, n’aurait pas dû oublier que Sainte-Sophie a été construite, en 532, par l’empereur J ustinien. Sainte-Sophie est assurément le plus beau et le plus précieux monument du vC siècle. Le Panthéon d’Agrippa est plus ancien, mais il n’est pas plus hardi.
11 est fâcheux que la basilique de Sainte-Sophie ait été défigurée à l’extérieur. De sales maisons, d’ignobles murs de soutènement la masquent et la déparent. Je ferais vo-
DE TEEliK SAINTE
lontiers grâce des quatre grands minarets; ils sont le signe d’une religion en l’air, sans corps et sans vie, et ils ressemblent trop h ces longs tuyanx de cheminées qui s’élèvent au-dessus de nos grandes usines. Sainte-Sophie, quoique ])lacée au sommet de la colline, ne se distingue que par sa majestueuse coupole. Qui a vu le dôme de Saint-Pierre de lionie peut facilement se faire une idée de celui de Sainte- Sophie.
Autrefois l’entrée, qui sans doute n’était pas masquée comme aujourd’hui, devait avoir un aspect imposant et grandiose. C’est une grande galerie percée de neuf portes, fermées à l’extérieur et vides du côté de la basilique. Nos guides étaient encore sous la galerie, et déjà j’étais seul sous le dôme, dans l’attitude de la stupéfaction, lorsque deux gardiens s’élancent vers moi d’un air menaçant ; c’était pour eux un profane qui pénétrait sans permission dans leur sainte mosquée. Je reste immobile à ma place; ils approchent et se disposent à m’appréhender pour me chasser, lorsque* je leur montre du doigt le cavas qui nous accompagnait, et alors ils reculent respectueusement, me laissant contempler à loisir les vastes proportions et la majestueuse simplicité de cet étonnant édifice. En vérité, les architectes de Jinstiiiien avaient de hautes et sublimes idées, et ils ont su les transmettre à la postérité.
L’église est carrée, et, au milieu, elle est fermée par une
immense coupole de soixante-sept mètres (deux cents pieds)
d’élévation sur trente-cinq (cent seize pieds) de diamètre. Elle n’atteint pas la hauteur de celle de Saint-Pierre de Rome, et c’est sans doute parce qu’elle est plus basse qu’elle paraît plus vaste. Au fond e.st un rond-point ayant servi ■de sanctuaire, .selon l’usage des Grecs. Comme l’édifice est carré, d’immenses galeries régnent sur les quatre faces autour de la coupole. C’est une forêt de colonnes, surtout aux quatre angles qui soutiennent tout l’édifice. Les musulmans avaient recouvert d’un ignoble badigeon les voûtes
et les luurailles décorées de mosaïques sur fond d’or. On a enlevé la majeure partie de ce badigeon, mais les figures proscrites j ar le Coran restent encore cachées.
Pour fixer le milirah dans la direction de la Mecque, les musulmans ont placé obliquement les nattes et les tapis qui recouvrent le pavé, ce qui est du plus mauvais effet, et ferait d’abord croire que l’église avait été mal orientée, illusion qui se di.ssipe promptement.
Les matériaux les plus précieux entrèrent dans la construction de ce bel édifice. On sait que Justinien avait rassemblé là, comme dans un musée, des colonnes antiques de brèche verte, de porphyre, de granit égyptien, etc., empruntées à divers temples. On en montre quatre qui proviennent du fameux temple de Diane à Ephèse. C’était une belle et grande idée de l’empereur chrétien de faire servir au triomphe de la vérité les chefs-d’œuvre de l’erreur ; quand on voit cet édifice sacré défiguré, profané de nouveau depuis plus de quatre siècles par les sectateurs de Mahomet, le cœur est serré et laisse échapper involontairement des regrets.
Après avoir exploré dans tous les sens ce majestueux édifice, nous montons aux galeries. On y accède par un large escalier sans marche, et assez doux pour être parcouru par un cheval et même une voiture. Les empereurs de Byzance pouvaient donc entrer dans leur tribune sans avoir mis* pied à terre. De ces galeries élevées, le coup d’œil embrasse encore mieux tout l’ensemble de la basilique ; l’admiration redouble, et l’on se retire en disant ; Quand donc cette église sera-t-elle rendue à sa destination première ?
Parcourons rapidement les autres monuments de Stamboul. Sainte-Irène, autrefois église, est aujourd’hui une véritable salle d’armes dans le genre de celle de Cherbourg. Beaucoup d’armes antiques, de vieilles cuirasses, de cottes
de mailles, de poignards, de lances, d’épées, de cisse-tête, de crochets, de casques, en un mot, tout ce que les anciens avaient inventé pour l’art de la guerre, pour la destruction des hommes, se trouve réuni, mis en ordre, et présente un coup d’œil charmant.
La mosquée d’Akmet est entourée de beaux arbres et dominée par six minarets. Auprès de cette mosquée est l’ancien hyppodrome, où l’on voit encore l’obélisque de Théodose, beau monolithe rose, chargé d’hiéroglyphes ; la colonne serpentine en bronze, formée de serpents enroulés. Près de là est la Colonne brûlée ; c’est une colonne de porphyre, noircie par le feu des incendies.
Entrons aussi dans le vieux seraskié. C’est un musée oriental où l’on admire de magnifiques tapis, des étoffes précieuses, des objets d’art en or et en métaux finement travaillés. De là, on passe dans des cours et des jardins admirablement situés, dans des Moques décorés avec luxe, et auprès desquels se trouve la petite mosquée où le sultan seul a le droit d’entrer.
La journée était remplie ; on se lasse de contempler et d’admirer des monuments et des merveilles. Nous nous hâtons de retourner à bord ; puis le départ est fixé à six heures.