‹ Le pèlerin de Terre SainteChapitre 8 sur 100 · CHAPITRE m · texte numérisé non relu

CHAPITRE m

Alexandrie

Débarquement. — Les Lazaristes d’Alexandrie. — Alexandrie. — Visite d’Alexandrie. — Qnartierarabe. — Quartier européen — Les s.antons. Les diverse cultes à Alexandrie. — Eglises et synagogues. — Mœurs des Arabes.— Culture d’un jardin.

La nuit a été longue. Le bruit des vagues, le balancement du vaisseau, le mouvement de l’équipage ne me permettent pas de goûter un seul instant de sommeil. De bonne heure, je m’élance sur le jxmt ; le jour est encore faible. Cependant on aperçoit le phare, et bientôt la côte égyptienne, sur laquelle s’élèvent un palais isolé, puis une longue hle de moulins à vent ; ensuite une multitude de mâts que je prends pour une forêt d’arbres. Bientôt apparaît, dans toute .son étendue, la célèbre Alexandrie, avec sa masse de maisons blanches, dont les toits aplatis sont dominés ]iar (iiiehjues coupoles et par les pointes aiguës des minarets. Pendant que je considérais cette ville si fameu.se, et que je repas.sais dans ma mémoire les jours de sa gloire et de sa décadence, nous arrivon.s, et voilà qu’une foule de petites barques accostent notre vaisseau.

I.à, pour la première fois, nous faisons connaissance avec les Arabes. C’est à qui va s’emparer de nous, pour nous conduiie à teri'e. Nous convenons <run prix, et à peine sommes-nous éloignés du vaisseau (ju’on nous demande le doulde. Nous tenons ferme, et quand on arrive! sui' h‘ (piai, la lutte recommence. Nous cédons un

ÜJ5 TERRE SAINTE

jieu, et nous passons. Je ne sais s’il y a sur la terre un jieuple plus avide d’argent que l’Arabe. Il demande sans cesse, et si, par ses importunités, il parvient à vous arracher une promesse, il saura bien vous forcer à l’accomplir.

Nous prenons une voiture, et nous nous présentons chez les Lazaristes, qui consentent à nous donner l’hospitalité. Nous voilà comme dans une nouvelle patrie ; nous sommes avec des frères qui nous prodiguent leurs soins. Oh ! qu’ils sont doux les lions que l’Kglise notre Mère établit entre ses enfants et surtout ses prêtres, sur quelque rivage, sous quelque climat qu’ils so rencontrent. Là, du moins, nous pouvons r’ecueillir les renseignements les plus pr’écieux sur cette terre d’Egypte autrefois si florissante, puis perrdant de longs siècles profoirdément déchue, et arrjourd’hui sortant de son abaissement pour se couvrir d’une gloire rrouvelle. Qui peut mieux connaître le caractère et les nrœur’s de ses habitants que ces généreux apôtres qui sont venus là pour leur apporter avec l’ïlvangile les bienfaits de la civilisation ?

Je ne parlerai pas de l’histoire d’Alexandrie. Tout le monde sait qu’elle fut fondée par Alexandre, le conquérant macédonien, qui voulait en faire comme le centre de son vaste empire. Elle arriva au plus haut degré de gloire sous les Ptolénrées. Du temps de saint Panifies vaisseaux d’Alexandrie sillonnaient encore toutes les mers (1). Elle conserva sotr importance sous l’empire romain et s’ernbellit d’une multitude de chefs-d’œuvre. Aux jnerniers âges de l’Eglise, elle frrt une des chrétientés les plus florissantes. Saint Marc, disciple de saint Pierre, .saint Athanase, sairrt Cyrille et une foule d’autres illustrèrent le siège patriareal d’Alexandrie, le premier après celui de liorne. Deprris la conquête des Turc-S, cette ville, qui, aux jours de .sa gloire, sous les Ptolémée.s, comptait près d’rrn million d’habitarrts.

(1) Act. XXVII. 6. — XXVIII. 11.

LE PÈLElilN

alla Loiijüurs décroiasant, et elle se trouvait réduite, dans le siècle dernier, au cliil'l're très-niodeste de six mille.

Aujourd’hui Alexandrie a recoiujuis quelque importance. Depuis la coiujuête de Napoléon, elle a marché vite dans la voie du ]irogrès ; et maintenant (en 1873) elle compte environ J 50, OUI» hal)itants. Si je ne me trompe, elle est à son a^iogée (1). Avant la construction du canal de Suez, elle était le rendez-vous de tous les vaisseaux de l’Occident qui voulaient transporter les passagers et les marchandises à destination des Indes et de la Chine par la mer liouge.

Un chemin de fer servait à relier Alexandrie à Suez ; mais aujourd’hui les vaisseaux qui remontent et descendent le canal la saluent de loin et poursuivent leur course sans s’y arrêter. Le port d’Alexandrie ne sert plus d’entrepôt que pour une })artie de l’Egypte, et les étrangers, qui venaient en foule s’y établir, vont de préférence au Caire. 11 est reconnu aussi que le climat d’Alexandrie est malsain : le sol y est humide. C’est le réceptacle de toutes les immondices de l’Egypte.

Visitons maintenant cette ville moitié arabe, moitié europésnne. Que reste-t-il des monuments de son ancienne gloire ? Presque rien ; partout où le fataliste musulman a posé le pied, il a fait le désert. De la Home de l’Orient on ne retrouve que la cjlonne de Pompée, les aiguilles de Cléopâtre, quelques colonnes mutilées, des monceaux de débris, et la solitude. Nous avons vu les Bédouins du désert planter leurs tentes noires auprès de ces vieux monuments, et leurs troupeaux paître jusqu’au pied de la fameu.se colonne, isolée à l’extrémité de la ville actuelle. Cette colonne, qui porte le nom de Pompée — non pas, comme l’ont avancé plusieurs voyageurs, parce que César

(1) Ccpuudaut la population s’élevait eu 1885 à ‘212,054 habitauts. C’eat uu accroisseuieut que u’avnit pu prévoir l’auteur du Pèlerin, eu 1878 .

DE TERUR SAINTE

rûlcv;i ;'i la im.'iiiou'u (lo ce general, mais ])hitôt })arce ([u’uii préfet de l’Egypte, nommé Pompée, l’érigea dans les premiers siècles de l’ère chrétienne à Septime Sévère ou à Dioclétien, — cette colonne iDesure environ 08 mètres (125 ])ieds) de hauteur. Son fût est un monolithe d’environ 30 mètres (100 i>ieds). Kn face d’une ccuvre si gigantesque, on reste saisi d’étonnement. Le désert qui l’entoure semble ajouter à sa superbe majesté. Elle est là, seule, sur les débris des siècles, pour attester la grandeur du passé.

Les aiguilles de Cléopâtre, situées auprès du port Neuf, sont deu.K obélisques de granit rouge d’Egypte d’euviion 21 mètres (70 pieds) de hauteur. L’un est encore debout, l’autre est couché et à moitié enterré à quelque distance. Voilà tout ce qui reste de la fameuse Ale-xandrie. (1)

Parcourons maintenant le (juartier arabe. C’est un spectacle curieux, mais désolant : Partout des rues étroites, toujours sales et dégoûtantes, non pavées, conservant encore des flaques d’eau des dernières pluies, des habitations malpropres, des magasins et des boutiques où règne un affreux désordre. A la porte, souvent des animaux, quelquefois même des porcs', qui ont acquis le droit d’entrer partout ; sur la rue, de petits ânes qui vous heurtent et semblent vous dire ; “ Ici, je suis roi ; faites-moi place ; ” et, en effet, ils ne se dérangent pas ; mais il faut leur rendre cette justice, qu’ils sont généralement plus propres que ceux qui les montent. Kien ne frappe les regards de l’Européen comme la saleté des habitants. Tous

(1) Le.s iT.stfs de ce moiiuuient païen ne sont môme plus ti Alexandrie. Ils ont été vendus au.x Américains et transportés à des frais énormes à New-York, eu 1879. Durant la traversée, le steamer qui portait cette relique du paganisme, a failli se perdre au moins trois fois. Aujourd’hui l’un de ces fameux obélisque s de Cléopâtre, qui a été restauré par des artistes de grande réputation, fait l’ornemeut du Parc Central de la grande ville des Etats-Unis, New-York.

ont uni! grande robe blanche plus ou moins neuve, ou ]ilutôt plus ou moins di^gontante. Les enfants n’ont aussi que cette sorte de chemise, mCmie les petites filles, jusqu’à douze ans, âge. où on les voile.

De temps en tenqis liassent, dans les rues les plus larges, de misérables chariots étroits, grossiers, sur lesquels s’entassent quinze ou vingt personnes, hommes, femmes, enfants, nègres et blancs, dont les jambes pendent de tous côtés. Les femmes sont voilées complètement. On leur voit à peine les yeux. Sur leur nez est ajusté je ne sais (piel tube en cuivre qui remonte jusqu’aux cheveux ; il est destiné à letenir un voile noir «lui descend très-bas en couvrant tout le visage. LLie femme égyptienne voilée c’est (lueliiue chose de hideux ; c’est comme une ombre nocturne, c’est un fantôme ambulant.

Aboyez aussi cette foule d’Arabes tle l’intérieur de rAfi'ique, et surtout du Soudan, (pu fourmille autour de vous, et dont le langage barbare frappe vos oreilles d’une manière aussi désagréable que leur couleur d’un noir plus ou moins l’oncé et leur accoutrement bizarre frappent vos yeux, et vous vous foiinerez à jjeine une idée du tableau que présente un (piartier aial)e. (J’est pour nous un monde nouveau, c’est une race dégradée. Evidemment la malédiction de Cham retombe sur ses enfants.

Dans les magasins, ou plutôt dans ces affreuses niches qu’on décore du nom de boutiques, on ne voit que des hommes; <les femmes, jamais. On ne les juge pas dignes d’y siéger. Craint-on (pi’elles ne soient, selon rex]U’ession de l’Ecriture, l’ornement de la maison ? Impossible ; car, avec leurs longs voiles, (pielle caricature ! La vraie raison, c’est cpie l’islamisme est, de sa nature, profondément défiant. La femme est une esclave ; c’est la chose ilu maître ; elle n’a ])as le droit tle paraître en public sans être enveloppée des pieds à la tète. Tour l’ordinaire, elle est reléguée dans l’in-

térieur impénétrable d’une maison, où elle est condamnée à vivre dans l’oisiveté et l’ignorance. 11 ne i'ant donc pas être surpris qu’elle soit descendue au dernier degré de l’échelle humaine. Pauvre créatiire ! Si le musulman fanatique et voluptueux ne te défendait ]>as, sous peine de mort, d’embrasser la religion chrétienne, tu recouvrerais bientôt, avec ta liberté, ta dignité et ton honneur '

Eu faisant ces rétlexion.s, je consi'dérais ces hommes nonchalamment étendus dans leurs boutiques ; quelquesuns même sont à peine vêtus convenablement; les autres sont de vrais déguenillés ; quelques-uns sont presque nus et s’amusent à compter plutôt qu’à tuer les insectes qui les dévorent, et parfois, ô honte ! à les manger. J’ai eu sous les yeux ce repoussant spectacle. Avec tontes ces misères, il y a encore du mouvement parmi cette triste population ; on y voit des hommes qui exercent (piehques métiers et paraissent assez habiles; mais, en vérité, on a de la peine à comprendre comment le grand nombre peut se ]irocurer la subsistance. Ii’Arabe n’a (]u’une ressource : il est tiès-.sobre, il sait s’imposer les plus grandes privations. Il vit donc de ].ien, et sa toilette n’exige qu’une faible dépense. Une simple toile snltit; tous marchent nu-])ieds, même dans la ville. Une chaussnie serait un objet de luxe.

11 n’est pas étonnant que la population enro[)écnne, ciui n’est pas accoutumée à ce genre de vie, ait voulu s’isoler. Dans le qnartiei' franc, on se croit au milieu d’une ville de France ou d'Italie. Allons sur la place des Consuls, et là, sur une vaste esplanade, nous trouverons une promenade agréable, plantée de beaux arbres. Aux extrémités sont deu.x bassins, avec des jets d’eau semblables à ceux du Palais-liOyal, à Paris. Plus loin est la i)lace Sainte-Cathel'ine, (jÙ l’on arrive en Iraversant un magnitiqm! jardin ]»euplé de ])alniiers, de bananiers et d’une foule de plantes que le climat développe, admirablemei.t, tandis (jiie chez nous on les trouve maigres et étiolées, et encore dans des

serres chaudes. Autour de ces places, s’élèvent de grands bâtiments, couverts en terrasses et ornementés à l’italienne.

journée commençait à être bien remplie, et nous rejirenions le chemin du couvent, lorsque, en passant dans une rue, nous rencontrons un santon. Cet être extravagant, que je ne connaissais pas, m’a paru comme une bête fauve. Sa chevelure en désordre retombait sur ses épaules nues. Sa tigure, moitié noire, faisait ressortir deux gros yeux qui roulaient convulsivement dans leur orbite comme ceux d’un possédé. Sou habit d’arlequin, serré autour de ses reins, avait une ceinture d’où pendait une multitude de petits grelots, qu’il faisait mouvoir dans son agitation satanique. 11 s’est hasardé à venir tout près de nous i faisant force grimaces et se renfermant dans un silence qui ressemble à celui du singe.

Ces santons sont les saints du mahométisme. Plus ils font de sottises et de folies, plus on les vénère. On se fait nn devoir de les nourrir. Là où ils tombent morts on les enterre avec respect. Personne n’ose toucher à leur sépulture ; et j’ai vu, dans plusieurs grandes villes de l’Orient, des espaces laissés vides, dans des rues populeuses, ])arce que là était le tombeau d’un santon. A Alexandrie, dans une rue, j’ai examiné une de ces tombes que vénère la crédulité musulmane. A des grillages en fer ])endaient, comme ex-voto, les choses les plus l'idicules ; des cheveux, des chiffons, de petits morceaux de je ne sais quelle étoffe en lambeaux. C’était à faire l'eculer d’horreui'.

11 est aussi un individu que l’on rencontre partout et qu’on voudrait ne v<jir nulle pari ; c’est le diable, et nous l’avons rencontré. Il était en quel([ue sorte incarné dans la jier.sonne d’un nt)ir et hideux Ethiopien, ([u’une vile* ])o]ndaee accompagnait dans les rues, ave(î des vociférations inimitables. Le démon nt‘ jiouvait mieux choisir son ]>ersonnag(“. Sa tigure était jtarfaittnmmt noire, st‘s

cornes prononcées,' les lambeaux de ses vêtements dans un désordre infernal, ses grimaces et ses hurlements semblables à ceux d’un damné ; en un mot, tel que nous le représentent les peintres du moyen âge. de demande : “ Quel est ce triste jiersonnage ? “ Et l’on me répond : “ C’est le diable.” Est-ce une invention de Mahomet ? Pas du tout, c’est une importation européenne due à la civilisation moderne. Pauvre Afrique, tu n’avais pas encore inventé assez de sottises '

Pi.entrés au couvent des Lazaristes, nous oublions dans de douces conversations les émotions parfois pénibles de la journée. Qu’on est heureux sur une plage lointaine, au milieu de populations ignorantes et superstitieuses, de rencontrer des liommes de Dieu, de vrais amis ! Quel bon souvenir je garde de Saint- Lazare '

Avant de recommencer ne s courses, disons un mot de l’état de la religion dans la nouvelle Alexandrie. Les souvenirs chrétiens y sont très-rares. Tant de révolutions successives les ont emportés ! Au milieu de la ville, on montre encore la place où saint Marc fut décapité. Une Eglise cophte conserva religieusement son corps jusqu’au jour où les Vénitiens le transportèrent chez eux et le placèrent dans cette superbe basilique qui fait encore l’ornement de leur ville. La mosquée de Saint- Athanase, qui rappelait la mémoire de cet illustre patriarche, n’existe jilus. Ma,lgré cela, les catholiques de divers rites, sont nombreux, .50,000 environ. Les Latins dominent, mais on y trouve aussi des Grecs et des Cophtes, qui ont leurs églises particulières, qui célèbrent dans leur langue et qui ont un clergé de leur rite. Les Grecs schismatiques et autres abondent. Les rites anglican et écos.sais ont aussi leurs temples ; et là, comme partout, on rencontre des enfants d’Israèl, pauvres aveugles, qui conservent respictueuserneut dans leurs synagogues les livres sacrés qui les condamnent.

LK l'KLKItlX

l.es 1*P. Fiaiiciscaiiis, ces généreux eiifants du pauvre (l’ Assise, qui depuis six siècles, au milieu des persécuti(jiis, ont conservé en Orient l’Kglise catholique, sont à Alexandrie les ])rincipaux pasteurs, les curés de la paroisse latine. Les Lazaristes ne s’occupent que de leur communauté, de leurs écoles et de la direction des Sœurs de ■

Charité. Tout le clergé latin dépend d’un délégué apos- i

tolique résidant au Caire. |

Les établissements framîais, de concert avec les PP. I Franciscains, la plupart Italieirs, travaillent avec zèle et ^ ardeur à la régénération de cette malheureu.se contrée,

Les Lazaristes ont un nombreux pensionnat où ils reçoivent des jeunes gens appartenant à divers cultes et à diverses ■ nations. Les juifs mêmes et les musulmans n’en sont pas exclus. Tous reçoivent la même instruction et suivent

les mêmes exercices. Les juifs seuls et les musulmans sont exempts de l’assistance aux offices religieux. Les principales familles, les gouverneurs même leur confient leurs enfants. Sans doute, au sortir du collège, ils ne leur permettent pas de se faire chrétiens ; mais l’in.struction est donnée, les préjugés tombent, et tout annonce un avenir plus heureux. Ces jeunes gens qui, au collège, ont reçu une si bonne éducation, conservent pour leurs maîtres une affection qui nous a profondément touchés, et n’est-ce pas là la raison du respect que les musulmans manifestent pour les prêtres catholiques? L’habit ecclésiastique, loin d’être pour eux, comme pour les libres-penseurs, un sujet de mépris et de dérision, est un signe religieux auquel ils ne refusent pas leurs grands saints.

Auprès de la communauté des PP. Lazaristes, sont établies les Sœurs de Charité qui reçoivent dans leurs écoles une multitude d’enfants de tous les cultes. Quel bien immen.se opèrent ces saintes filles ! Quel glorieux avenir prépare à la leligiou l’éducation chrétienne qu’elles distribuent en diverses langues à des milliers d’enfants !

DE TEIIRE SAINTE

Quel liomieuv pmir lu Vruiicc d’enteuclre ces cillants Avalies, Grecs, duifs, Turcs })urler su luiiguo sur ces lointains rivages. C’est nue règle dans tous les ctalilisscinciits lazaristes de faire usage de la langue française ; mais, connue il y a toujours ])lusieurs classes ou l’on enseigne l’arabe et le grec moderne, il est nécessaire que les Pères et les Sœurs de Charité connaissent ces diverses langues.

Outre leurs écoles, les Sœurs de Charité desservent l’iiôpital international, digne théâtre de leur héroïque dévouement. Elles ont aussi un dispensaire où, chaque jour, l’on distribue des remèdes aux malades de la ville. Plusieurs Sœurs sont là presque toute la jinirnée, soignant les plaies les plus hideuses, les ulcères les plus dégoûtants. f)u ne saurait se faire une idée des misères (jui assiègent la population araV)e. C’est par centaines qu’on vient se faire soigner par les religieuses. Les maux d’yeux et de jambes sont si communs dans un pays où l’on marche nupieds, au milieu de nuages de poussière. Tout le monde connaît le chemin du dispensaire, et la Sœur de Charité est véritablement là comme sur un trône, entourée du respect et de la vénération de ces pauvres malades qui la considèrent comme une seconde Providence et l’appellent la fille du ciel. Jamais le mahométisme ni aucune secte même chrétienne ne pourront enfanter une Sceur de Charité. C’est une création catholique.

11 existe encore à Alexandrie un autre établissement français que nous ne devons pas oublier ; c’est celui des Frères des Ecoles chrétiennes. Ces dignes enfants du vénérable de la Salle distribuent l’éducation religieuse à plus de six cents enfants de nations diverses. La lumière commence donc à luire au milieu des ténèbres ; mais, hélas ! souvent les ténèbres ne la comprennent pas, et il faudra encore bien des années, peut-être des siècles, pour faire d’Alexandrie une ville complètement chrétienne et catholique.

Le 14, nous recommençons nos courses à travers la ville et jusque Irors les murs. Nous visitons les églises des divers rites. I/église des Goplites unis n’a rien de remarquable ; mais celle des Franciscains, admirablement située au milieu du quartier franc, est vaste et bien ornée. Le fronton, de style italien, et le dôme flanqué d’une tour carrée, produisent un bel effet. On dit que cette tour excite la jalousie des musulmans, parce qu’elle s’élève audessus des plus hauts minarets de la ville. Nous sommes entrés dans plusieurs églises grecques et cophtes schismatiques. Elles sont brillantes et d’une propreté exquise. Nous avons eu la curiosité de feuilleter leurs livres, mais nous n’avons pu nous en rendre compte ; il faudrait pour cela connaître le grec, l’arabe, l’abyssinien, etc. Alexandrie est une véritable Babel religieuse.

En passant dans une rue, on nous montre une nouvelle synagogue presque entièrement con.struite. Nous entrons : quelle profusion de marbres ! Au fond, un rideau cache une riche armoire devant laquelle brûle une lampe. C’est là qu’on conserve les saintes Ecritures. Au milieu de la synagogue, s’élèvent une estrade et quelques sièges dont un est en face d’un pupitre. C’est sur ce siège que se place le grand rabbin pour faire la lecture des livres de la loi.

Après avoir parcouru la ville, nous prenons le chemin du canal. Nous franchissons les murs, et la scène change. Là sont des champs incultes, on les Bédouins, venus des déserts de Syrie, (yrmpent sous des tentes avec leurs troupeaux. Auprès d’une grande ville, rien de pittoresque comme cette vie nomade et pastorale. A cette vue, ma pensée se reportait vers le passé ; je me disais : Les troupeaux, assurément, resseml)lent à ceux des jours anciens ; mais que les pasteurs sont loin de ressembler à ces vénérables patriarches dont la Genèse nous retrace l’histoire.

Plus loin, nous traversons quelques villages arabes que l’on serait tenté de croire inhabités, tant leur aspect est triste et misérable ; et l’on est tout étonné de voir sortir de ces pauvres masures une foule d’hoinines, de femmes et d’enfants couverts des livrées de la misère. Il faut avouer qu’Alexandrie présente de singuliers contrastes. On y parle toutes les langues, ou y voit tous les costumes, tous les types de la race humaine. Ici sont des palais, là des huttes; ici le tourbillon des affaires, là la solitude. A côté d’un homme richement vêtu marchent nu-pieds et demi nus des Arabes au teint basané et d’une saleté dégoûtante. Auprès de dames européennes, au costume brillant, se trouvent des femmes hideuses, n’ayant pour vêtement qu’une chemise de toile bleue, pour voile qu’un linge malpropre retenu sur le nez et la bouche, ne laissant voir que des yeux éteints qui annoncent la tristesse et la misère.

Ici je n’exagère rien, je ne fais que soulever un petit coin du voile qui recouvre la plaie si profonde que l’islamisme a faite à l’humanité. Que serait-ce si nous pénétrions dans ces réduits obscurs où s’ensevelissent tant d’être dégradés ? Mais rien n’excite la compassion comme le triste sort d’une multitude d’enfants. Je ne parle pas de ceux qui fréquentent les écoles des Frères et des Sœurs, ceux-là sont comparativement heureux ; mais les autres jiassent leurs pi'emières années dans un état déplorable, sans soins, sans instruction, |,romenant leurs figures livides par les rues et les places, demandant toujours et recevant peu.

Les petites lilles sont surtout abandonnées, ou bien on les emploie aux plus vils et aux [)lus dithciles travaux, sans égard a leur âge et à leur sexe. -Je me serais refusé à le croire, si plusieurs f jis jr; n’eu avais été le témoin. Ces Irêles créatures travaillent du matin au soir à proiter sur leurs têtes de petits paiders cariés ciu’elles rmuplissent de terre ou (le sabb* jioiir les eonstruetions, .L; les ai vues

mettre du mortier dans leur corbeille et monter à la suite les unes des autres les échelles, pour les vider sur le mur eu construction, ou dans des caissses dispose^es à cet effet.

Voilà les manœuvres des maçons égy[)tiens ! Point de repos ; il faut monter sans cesse et descendre, porter et porter encore. L’entrepreneur est là avec une courbache, tout ])rêt à les fraj)per. La courbacbe est pour elles quelque chose d’effrayant. C’est une longue lanière de cuir d’bip- ])opotame dont le premier cou]i eidève la peau, et le second fait jaillir le sang. Les ])auvres enfants, quand elles ont renqdi leurs corbeilles, frappent leurs petites mains en cadence, comme jiour s’encourager a leur pénible tâche. LLie d’elles invoque les êtres ])uissants, et toutes les autres répondent, d’ai voulu savoir ce qu’elles répètent dans leur chant si monotone, et il paraît qu’elles appellent à leur secours tout ce qu’elles croient capable de leur venir en aide. Pffles invoquent souvent le nom de la Vierge iUarie, pour lequel les musulmans ont le plus profond respect.

Eeprenons notre course hors la ville.

Nous avançons dans la camjiagne, et nous arrivons à un jardin qui appartient au.x PP. Lazaristes. C’est un terrain d’une fertilité prodigieuse. .V la mi-mar.s, on y voit des légumes de toutes espèces, des salades, comme au mois de juillet en France, de petits pois déjà récoltés, et d’autres bons à cueillir, des haricots de mai en ileur, du céleri arrivé à sa cioissance, d’autre qu’on ]ilante, et diverses ])roductions ]irt)pres à ce climat. Là travaille avec intelligence un jardinier tlu midi île la France qui n’a j)as oublié les méthodes de .sa ]»remière }>atrie, mais qui sait les ap])liquer au ])ays qu’il a adopté.

1 >ans ce jardin, il y a un appendice indispensable ; c’est une ncu'bine à tirer l’eau ; sans arrosements, la terre serait stérile. Les arbres varient comme les plantes ; on en voit

UK TRRKK SAINTE

dunt les feuilles de l’imiiée dendère ne font encore que de tomber ; des pêchers sont couverts de Heurs que Ifi gelée n’endoniniiigera ]ias. On y trouve aussi des l'aliniers, des oliviers, des liguiers, etc., (pii poussent avec vigueur, mais dont les Heurs ne ]iaraissent pas encore. Ce jardin est la maison de campagne des Lazaristes. Lu jour, le vice-roi, accompagné de sa suite, rencontre sur sa route un pensionnat ; il s’infoime, et on lui répond que c’est celui des Lazai'istes. “ Ils viennent sans doute de leur maison de campagne ? — Ils n’en ont ]>as... — 11 leur en faut,” dit il. 11 fait venir le supérieur, et lui donne ce jardin que nous venons de visiter. Un prince chrétien aurait-il mieux agi

CHAPITr.E IV

D’Alexandrie au Caire.

Autrefois, il fallait trois ou quatre jours jionr aller d’Alexandrie au Caire, par les bateaux qui remoulaient le lleuve. Aujourd’hui, par le chemin de fer, ou fait le trajet en cinq ou .six heures. Xous prenons l’express, et à peine .sommes-nous sortis d’Alexandrie, longeant le canal, que je vois nos ■wagons rouler avec vitesse sur une chaussée élevée au milieu des eaux. C’est le lac Maréotis, où les Anglai.s au commencement de ce siècle, introduisirent les eaux de la mer, et qui, dejmis cette époque, infecte Alexandrie de ses miasmes pestilentiels. Nous sortons l)Our ainsi dire du sein des eaux, et nous voilà au milieu d’une immense campagne, couverte de riches moissons. C’est la liasse-Egypte, cette contrée autrefois lapins fertile du monde, et qui aujourd’hui tend à le redevenir. Elle e.st pour ainsi dire au même niveau que le Nil. Aucune montagne ; à peine de temps eu temps, quelques tertres

LE PÈLElilN

OU s’ôlèvoiii les villages «les fellahs, ou eultivaleurs. ]>es leirains sont très-di visés, mais ])as une seule haie, aucun aibve (le haut jet. .Sans la féeomlitc <lu sol, ce serait d’une inonotonie désespérante.

A chacjuc instant, on rencontre des canaux qui conduisent les eaux du Nil jusqu’aux extrémités de cette vaste plaine. Il y en a une multitude innombrable qui se joignent, se croisent et se divisent pour distribuer partout leurs eaux fécondantes. Les bords du chemin de fer sont généralement des canaux. L’eau circule souvent au milieu des cultures sans s’absorber; le terrain n’est pas spongieux comme dans nos contrées. Pour le dessécher, il suffit de fermer les ouvertures des canaux avec un peu de terre, et le soleil si ardent se charge du reste. L’évaporation se fait vite. Après les inondations, l’irrigation est encore indispensable. Là où le terrain e.st trop élevé pour que l’eau puisse couler d’elle-même et l’arroser, deux hommes ou deux enfants attachent un vase au deux extrémités d’un bâton soutenu au milieu par une perche enfoncée en terre, plongent les vases tour à tour dans l’eau, et les renversent dans un conduit qui forme un ruisseau, et ce ruisseau s’en va au loin distribuer ses eaux. C’est assurément un moyen simple et primitif.

Ailleurs, on a déjà profité des découvertes de la science. Ce n’est pas encore une machine à vapeur, mais c’est quelque chose de moins dispendieux et tout à fait approprié aux besoins de la culture. C’est une roue avec engrenage, qui fait monter l’eau et la renverse. Lin âne, un bœuf ou un chameau suffisent pour la mettre en mouvement.

Partout, dans les campagnes, on aperçoit beaucoup de fellahs. Ce ne sont pas de vrais propriétaires. Ils labourent, ils sèment, ils récoltent, mais c’est en grande partie pour le vice-roi. On ne peut même leur donner le nom de fermiers. Ils se trouvent trop heureux quand on veut

DE TERRE SAIKTE

bien leur donner le nécessaire. En Egypte, quand vous demandez : A qui cette maison iilus élégante ? A qui ce champ si bien cultivé ? A qui ces beaux plants de cotonniers ? On vous répond invariablement ; C’est au khédive (vice-roi).

Cependant il faut rendre au khédive cette justice, que son gouvernement, quoique despotique, a encore quelque chose de paternel. Les vexations sont moins fréquentes ; les actes de cruauté, rares. L’Egypte semble sortir de la barbarie. Le gouvernement protège les étrangers, entretient l’ordre et la sécurité, et la oivili.sation ferait de glands progrès si la loi de Mahomet ne lui opposait une barrière infranchissable. Il n’est donc pas étonnant que, dans de pareilles conditions, les pauvres fellahs, débris des anciens habitants de l’Egypte, restent encore sous la domination de maîtres avides.

Si ces populations, paisibles, dociles, laborieuses, pouvaient sans danger se soustraire à la dure servitude de l’islamisme, elles ne tarderaient pas à se faire chrétiennes (1), et si la foi catholique dominait dans cette belle contrée, elle y apporterait, avec une douce liberté, une prospérité sans exemple.

Le Delta, où nous entrons, est bien le plus riche pays du monde : que serait-ce, s’il était exploité par les bras intelligents de nos cultivateurs français ? La tene est si facile à remuer ; elle se dissout comme de la poussière. Une paire de bœufs traîne facilement une charrue ; plusieurs fois, nous avons aperçu un âne attelé à côté d’un bœuf ou d’un cheval, et, chose plus étrange, à côté même d’un chameau, assemblage bizarre que la photographie devrait reproduire. C’est donc à peu de frais qu’on cultive ; c’est toujours sans engrais, et cependant quelle luxuriante végétation ! Sans les ardeurs d’un soleil brûlant

(1) Beaucoup de fellahs couserveiit encore des traces de cliristiauisuie.

LE l‘]^-LEKIN

on se croirait dans les plaines verdoyantes de la Korniandie, au mois de juin. Ici, vous voyez des blés magnifiques qui montrent déjà leurs épis, là des cé.sames, des maïs, des orges, des cotonniers, etc.

De temps en temps, sur un tertre, apparaissent quelques constructions basses, grisâtres, entourées de quelques arbres ; c’est un village arabe, dominé presque toujours par l’exécrable minaret. De loin, l’aspect est encore gracieux ; mais quand on en approche, l’illusion .s’évanouit. On ne trouve qu’une réunion de vraies tanières : pas de toit, une mi.sérable cheminée en terre, une porte basse pour pénétrer dans ces réduits où mangent et couchent suides nattes tous les membres d’une nombreuse famille. Chose étonnante ! cette population couverte de haillons e.st active et vigoureuse. Les hommes ont des bras musculeux, la poitrine large et prononcée, la peau d’une couleur jaunâtre, assez semblable à la poussière dont ils sont couverts. Les femmes travaillent aussi, .sont moins généralement voilées et paraissent un peu moins esclaves. Ln un mot, les pauvres fellahs, quoique pre.ssurés par le gouvernement, sont encore plus heureux que ceux qui errent dans les villes.

Nous avons traversé la. première branche du Nil, celle de Kosette, et nous arrivons à ïantah, qui est située au milieu du Delta. Cette ville fait un grand commerce de céréales. Le blé, l’orage, l’avoine, le maïs, des trèfles différents des nôtres, et d’autres fourrages y abondent. Aussi, ou aperçoit dans les champs une foule de bestiaux, bœufs, moutons, chèvres, chameaux, quelques chevaux et une multitude d’ânes incalculable. Nous passons la seconde branche du Nil, et nous approchons du Caire.

En Egypte, les chemins de fer sont de larges voies qu’on a su utiliser comme routes ordinaires. A côté des rails, il y a un espace suffisant pour les gens de pied, pour les chevaux, les mulets, les ânes, les chameaux ; et, comme la

vue n’est bornée ni par des arbres, ni par des montagnes, chacun a soin de se ranger pour laisser passer les trains. De même, les gares n’ont pas de clôtures. Chacun entre sort, circule comme il l’entend. Eu résulte-t-il des accidents ? je l’ignore; mais je pense qu’ils doivent être rares.

Page 1