CHAPITRE XXX
Voyage de Tibériade.
De Nazareth au Thabor. — Le Thabor et ses ruines, — Tibériade, — Ruines de Tibériade, — Eglise de Saint-Pierre. — Mer de Tibériade, — Montagne de la Multiplication des pains. — Montagne des Béatitudes. -— Cana,
Le 18 avril, de grand matin, nous sortons de Nazareth ; et, conduits par un moukre chrétien, instruit, parlant un peu le français et mieux l'italien, nous prenons le chemin du Thabor, Nous marchons, comme toujours, par des chemins roculleux. Nous montons et descendons des collines. Quelques petites vallées se rencontrent et étalent une riche verdure, Ce n’est plus l’affreuse aridité, la nudité horrible des bords de la mer Morte et des environs de Bethléem ; c'est un charmant paysage, c’est un bocage délicieux, où le chant des oiseaux, à l'aube du jour, réjouit le voisinage de la sainte montagne comme un Cantique du matin.
Ce sont des champs de blé, des forêts d'oliviers, darbustes, de chênes verts dont les vieilles branches s'étendent horizontalement et doivent ressembler à celles où s’embarrassa la chevelure d’Absalon. Nous arrivons au pied du Thabor, Cette belle montagne qui a tressuilli au nom de Dieu, s'élève vers le ciel, comme un autel sublime, toute resplendissante de la gloire de Jésus-Christ. C’est un dôme immense et presque régulier dont le sommet est un peu aplati et couvert de belles cultures. Il faut bien trois quarts d'heure à cheval pour atteindre le point le plus élevé.
Le Thabor est à peu près de huit cents mètres (deux mille six cent cinquante pieds) au-dessus du lac Tibériade,
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chênes dont la verdure se détache heureusement sur la pierre blanche. Lorsque nous arrivâmes, le sommet de la montagne était enveloppé d’un épais brouillard qui nous en dérobait les formes gracieuses, mais un soleil brillant ne turda pas à pénétrer cet humide manteau et à nous le montrer dans toute sa splendeur.
Sur Je Thabor, il y a un couvent et une église grecs. Les PP. Franciscains y possèdent aussi un terrain assez considérable et d'autant plus précieux qu’il renferme le lieu de la Transfiguration (1) où nous avons pu célébrer la messe, Sur le Thabor, il y avait autrefois une petite ville, dont il ne restait rien au temps de Jésus-Christ. Dès les premiers siècles de l'ère chrétienne, on y bâtit une forteresse et ensuite trois églises. Tous les pèlerins les plus célèbres ont visité le Thabor. Le sommet est encore couvert de ruines gigantesques, les plus intéressantes de la Palestine.
Nous avons vu avec une vive satisfaction que les PP. Franciscains font exécuter des fouilles, des déblaiements, sur une vaste échelle. Uniquement appuyés sur les données de l’histoire, et surtout sur les mémoires de Quaresmius et de l’Igoumène russe, Daniel, ils ont déjà obtenu de magnifiques résultats. L’enceinte de la grande église qui était enfoncée dans les décombres reparaît presque toute entière avec les petits monuments qui l’entouraient, et si ces travaux se continuent en paix, ils seront couronnés d’un plein succès. Un bon Frère nous disait: “Nous n'avons pas d'autre guide que Quaresmius, et nous ne l’avons pas encore trouvé en défaut, ?
Ainsi, de pauvres religieux entreprennent une œuvre de restauration que les gouvernements chrétiens devraient leur envier, Dans quelques années peut-être, le pèlerin pourra retrouver les monuments de la piété des âges de foi. Le
(1) Mat, xvir. 2.
Thabor verra une nouvelle Transfiguration. On ne se fait pas une idée de la quantité de grottes et de citernes qu’on retrouve de toutes parts. Au delà des fouilles qui ont été pratiquées pour déblayer les ruines de l’église, on découvre parfaitement l'enceinte des murailles élevées par les robustes bras des croisés, et ensuite par les Sarrasins. Plusieurs parties sont bien conservées ; car les pierres énormes des assisses les ont mises À l’abri des injures du temps et des barbares.
Après avoir examiné les ruines qui jonchaient le sol, nons avons un instant admiré le beau spectacle dont on jouit du sommet de cette célèbre montagne. La vue n’est pas moins belle que du mont des Oliviers. Au midi, elle s'étend sur les chaînes bleuâtres d'Ephraïm et de Juda; au couchant, sur les sombres hauteurs du Carmel et sur la surface noirâtre de la Méditerranée, L’immence plaine d’Esdrelon se développe à vos pieds ; le lac de Tibériade brille cnmme un vaste miroir où se reflètent les rayons embrasés d’un soleil resplendissant ; à côté, la vallée du Jourdain se déroule avec son sillon de verdure. Au noril, l'œil embrasse toute la Galilée et découvre au delà Panti- Liban et le grand Hermon.
En contemplant ce magnifique spectacle de la nature, on se demande quelle devait être cette montagne au jour où une nuée brillante l’enveloppa et y fit paraître un rayon de la gloire du Très-Haut qui inspira à saint Pierre cette parole d'enthousiasme : ‘“ Seigneur, il est bon que nous restions ici ; fuisons-y trois tentes. ”
Nous nous éloignons à regret ; mais, comme Pierre, il faut descendre la sainte montagne. Nous nous dirigeons vers Tibériade, et bien des fois nous nous retournons pour la voir encore et, plus nous la comtemplous de loin, plus nous l’admirons, Après une course de plus de quatre heures, nous arrivous en vue de Tibériade ou Tabarieh.
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C’est un spectacle éblouissant, une véritable surprise, Tout à coup apparaît à nos pieds le beau lac de Génézareth : il se présente dans toute son étendue qui est d'environ ein lieues sur deux, Il est entouré de montagnes hautes et resplendissantes. L'eau ressemble à un pur eristul, Claire, tranquille, transparente, elle est inondée d’une lumière qui exerce sur les sens une sorte de fascination,
Sur le rivage se détache la seule ville qui subsiste encore, Tibériade entourée de murailles en ruines. Cette ville fondée seize ans avant Jésus-Christ, par Hérode Antipas, parvint bientôt à un haut degré de prospérité. Elle devint la capitale de la Galilée ; elle conserva longtemps sa prééminence, Après la ruine de Jérusalem, elle fut un lien de refuge pour les Juifs, le siège du Sanhédrin, Il s'y forma une école célèbre d’où sortit le Talmud qui est aujourd'hui le Code des Israélites dispersés.
Les chrétiens ne purent s'y établir que sous Constantin lorsqu'un habitant de Tibériade, ayant découvert dans le trésor de la nation juive l'Evangile de saint Jean et les Actes des Apôtres traduits du grec en hébreu, et l'Evangile de saint Matthieu écrit en hébreu, se convertit et y bâtit une église. Aujourd’hui, Tibériade a subi tant de désastres dans le cours des siècles, que ce n’est plus la ville d'Hérode ; c'est plutôt celle des croisés, et encore elle est bien déchue de l'état de splendeur qu’elle avait un moment reconquis.
Nous avons voulu connaître l'emplacement et les ruines de la vieille cité, En traversant la ville actuelle, nous rencontrons une foule de Juifs qui se rendaient à la synagogue ; c'était un samedi. Les hommes étaient, pour la plupart, vêtus de costumes brillants, de vastes robes de soie sur lesquelles descendait une barbe longue et soignée. Les femmes n'étaient pas moins richement parées. Tous portaient sous le bras un bel exemplaire de la Bible ou du Talmud, qui annonçait le respect qu’ils conservent pour les
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304 LE PÈÊLERIN
saintes Ecritures, Leur démarche avait quelque chose de grave, de digne, de sérieux, Dans leur attitude, rien d’hostiles pour les chrétiens,
En général, les habitants se montrèrent polis, même complaisants envers nous, Plusieurs nous indiquuient les ruelles et les sentiers que nous devions suivre, Quelques-uns même nous firent passer à travers leurs habitations pour arriver à l'angle de la ville près du lac, dans un endroit où il y a encore une vieille forteresse assez remarquable et une brèche aux murailles. A Tibériade, il n’y a qu’une seule porte ; mais on passe en divers endroits par les brèches des murailles qu'on ne répare pas. Sortis de la ville, au sud, nous sommes sur les bords du lue, et à côté de nous est l'emplacement de l’ancienne ville.
Sur une vaste étendue, nous n'avons rencontré que des t'oncons de colonnes, des fondements d’édifices, des monceaux de débris de toute espèce, à travers lesquels croissent des arbustes épineu x qui obstruent les passages et répriment la curiosité des visiteurs. Au nord même de la ville actuelle, on retrouve aussi des ruines, ce qui fait voir combien était étendue l’ancienne capitale de la Galilée.
Après cette course, nous sommes rentrés à l'hôtellerie des PP, Franciscains, où un jeune Père italien nous avait accueillis avec la plus douce et la plus franche cordialité. Auprès de l'hôtellerie est une jolie église bâtie sur le lieu où, suivant la tradition, Notre-Seigneur se manifesta pour la troisième fois à ses apôtres.
Ce fut là que Jésus adressa à saint Pierre ces paroles si remarquables : “ Pierre, m'aimez-vous! Puissez mes agneaux...paissez mes brebis (1).” Avec quel bonheur je lisais toutes ces paroles écrites en lettres d’or sur une large bande qui circule autour de l’autel, etquand j'y célébrai le
(1) Jean. xx1. 15.
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saint sacrifice, ces paroles retentissaient sans cesse à mes oreilles, et je répondais comme Pierre : Oui, Seigneur, vous savez que je vous aime, et dans ce lieu sacré je vous le répète mille fois,
Après avoir célébré la sainte messe, je me rends à quelque distance de la ville pour prendre un bain dans le lac, Dès la veille, le soir, j'en avais pris un, et j'avais trouvé l'eau si douce, si tiède que je voulais en prendre un second et considérer à loisir cette petite mer dont les eaux sanctifiées rappellent de si précieux souvenirs. Le rivage est bordé ‘€ srosses pierres qui rendent l'accès de l’eau difficile. Des rochers énormes s'élèvent çà et 14 à fleur d’eau
Je m'uvance avec précaution; mauvais nageur, je cralgnais de tomber dans quelque précipice, et cette précaution n'était pas inutile, car depuis, j'ai lu, dans quelques voyageurs, qu'à une faible distance du rivage l'eau atteint tout à coup une grande profondeur. J'arrive à une roche et je l’embrasse fortement ; car je sentais que l'eau menacait de m'entraîner, Je regagne le rivage, je gravis une petite élévation, et de là, je contemple à loisir ce beau lac auquel l'Evangile donne le nom de mer.
Voilà donc, me disais-je, cette mer privilégiée autour de laquelle Notre-Seigneur a prodigué ses miracles. Les apôtres qu'il choisit étaient de pauvres pêcheurs dont la harque sillonnait ces flots. C’est ici que Jésus, au milieu d’une tempête, commanda aux vents et à la mer (1). C’est ici qu'il marcha sur les eaux, et que Pierre, voulant aller à lui et se sentant enfoncer, s’écria : ‘“O Seigneur, sauvezmoi (2.)”
Comme elle devait être belle cette petite mer, alors que
quinze villes l’entouraient, comme une couronne vivante,
embellie par la plus riche et la plus magnifique végétation. #4
(1) Mat. vit. (2) Ibid. x1v. 28.—Luc. x.13 et 15.
S'il y à un paradis sur la terre, dit le Talmud, c’est Génézereth.
Capharnatüm, Corozain, Bethsaida et les villes au-delà du lac apyaraissaient échelonnées sur ses Lords fortunés, au milieu de forêts de noyers, de palmiers, de figuiers. Les sources limpides qui descendent des montagnes sillonnaient la plaine, et portaient partout l’abondance. Une population nombreuse s’agitait sur ces riuntes plages, goûtait la délicieuse fraicheur des ombrages et se nourrissait des plus excellents fruits pendant presque toute l’année ; mais aujourd'hui cette belle végétation à disparu ; on n’apercoit plus que les roseaux et les lauriers-roses du rivage ct quelques palmiers qui s'élèvent au-dessus des masures de Tibériade, Les villes sont détruites, les populations ont disparu ; c’est un véritable désert,
En vain vous cherchez Capharnarum, Corozain, Bethsaida: la prophétie du Sauveur s'est accomplie. On retrouve encore la place qu’elles occ paient, quelques ruines, et c’est tout. Les souvenirs évangéliques, marqués partout
ailleurs par quelque signe où monument, n’y ont laissé
aucune trace.
Malgré cette désolation, quelle ilifférence entre la mer Morte et ces rivages! A Génézureth, c'est une mer de bénédiction ; à Sodome, une mer (le malédiction ; et cependant c’est la même vallée, c’est le même fleuve du Jourdain qui alimente les deux lacs. Et l’eau de Génézareth est douce et vivifiante, abondante en poissons de toute espèce, tandis que l’eau de la mer de Sodome est excessivement salée, pleine d’amertume et ne nourrit pas un être vivant.
Tout plein de ces pensées, je revenais doucement vers notre hôtellerie, où le bon Père voulut nous faire une agréable surprise en nous servant de jolis poissons pêchés dans le lac, et de ceux qu’on appelle le poiffon de Saint- Pierre.
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Mais le temps nous presse; nous voulons rentrer à r ” Ln L Nazareth ct visiter en passant Cana ; nous partons et nous
suivons une autre route.
Après avoir gra vi, par un chemin noir et pierreux, la montagne qui borde le lac, nous arrivons dans la célèbre pluine d'Hittine, théâtre de cette malheureuse bataille où les chrétiens perdirent, avec la vraie Croix, la ville sainte et, bientôt après, la plus grande partie de la Palestine. Il est impossible de traverser ce champ de mort sans verser une larme sur tant de généreux guerriers qui succombèrenit après les efforts les plus héroïques, décimés par la soif et la chaleur encore plus que par le cimeterre des féroces soldats de Saladin.
Bientôt nous sommes dans ce lieu désert où Jésus fit le
miracle de la multiplication des pains (1). Dans la partie
la, plus élevée, où étaient Notre-Seigneur et les apôtres, on remarque de grands blocs de basalte qu’on dit y avoir été placés par sainte Hélène et qu’on appelle les douze trônes des Apôtres. Saint Jérôme raconte que sainte Paule vint vénérer ce lieu où Notre-Seigneur avait opéré un si grand prodige.
Nous continuous notre course, puis, après trois quarts d'heure, nous sommes sur une autre montagne non moins célèbre ; c’est celle où Notre-Seigneur fit cet admirable sermon qu'on appelle le Sermon sur la montagne, et où il coummence par proclanwgr les huit béatitudes (2). Il est assez probable que Notre-Seigneur, parlant à la foule réunie autour de sa divine personne, n’était pas au sommet, mais sur une petite butte qui se trouve sur le penchant et autour de laquelle pouvait se grouper une grande multitude.
Le mont des Béatitudes est divisé en deux plateaux dont
l’un, assez grand, est entouré de fragments de rochers qni ressemblent à des ruines, et l’autre, plus petit, est très-uni ; ils
(1) Mat. xv. 29
(2) Mat, v...
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