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CHAPITRE XXI Voyage à Saint-Jean du Désert

Ain-Kariin.--Lieu de la Visitition.—Désert de Saint-Jean.—Coüvent des Filles de Siou.

J'ai parlé longuement de Jérusalem ; ce n’est pourtant qu’une courte esquisse de ce qu'elle offre d’intéressant. Faisons maintenant queljues excursions au dehors, avant de lui dire un dernier adieu.

Pendant notre séjour à Jérusalem, nous organisons une petite caravane pour faire un pèlerinage à Saint-Jean du Désert et à Bethléem. Elle se compose de trois Espagnols- Américains de la Colombie, et du consul espagnol de Damas suivi d’une partie de sa famille, personnages distingués et remplis de foi. Nous voulons faire à pied cette course, mon confrère et moi. Le départ est fixé au dimanche des Rameaux après midi.

Le dîner est à peine fini que de tristes nouvelles arrivent de Bethléem. Une collision a eu lieu le matin avec les Grecs qui ont attaqué avec fureur la procession des Latins. Si l’on en croit les bruits qui se répandent, tout serait à feu et à sang. Des coups, des blessures, une mêlée affreuse au milieu de laquelle un Frère franciscain serait mortellement frappé, tout cela jetait l’effroi parmi les pèlerins et les Pères. 11 n’était question de rien moins que d'envoyer un peloton pour soutenir les Frères de Bethléem si indignement attaqués.

Nous crûmes que le vent de Bethléem, comme tous les vents du monde, avait gonflé les faits. Nos Espagnols n’en

furent pas intimidés, et, au besoin, ils auraient prêté main forte aux Latins. Malgré tous les conseils d’une prudence que nous considérons comme inspirée par la peur, nous partons à pied et sans armes pour Saint - Jean du Désert, Je n’eus pas la curiosité de demander à mes Espagnols s'ils étaient armés, tant je voyais en eux d'assurance !

Bientôt nous dépassons la piscine supérieure située au milieu d’un cimetière musulman, à l'extrémité de la vallée de Gihon ; et, une demi-heure après notre départ, nous sommes en face du couvent de Sainte-Croix, séminaire des Grecs non unis. Ce couvent est bâti en forme de forteresse du moyen âge. On y remarque une très-belle église; on montre, sous le maître-autel, la place où fut coupé l'olivier qui servit pour la croix de Notre-Seigneur. Sans contester la vérité des pieuses légendes qui ont servi de sujet aux peintures de l’église, je ne crois pas qu'elles méritent assez de confiance pour être rapportées.

Nous continuons notre route. Le chemin est très-rude, raboteux, montueux ; il faut escalader plusieurs montagnes. Pour m’encourager, j'ai besoin de penser à la Vierge Marie qui était partie de Nazareth, et qui gravissait avec un saint empressement ces mêmes montagnes de la Judée. Enfin, après une marche pénible de deux heures, nous descendons une côte longue et abrupte, et nous arrivons, non pas au fond de la vallée, mais sur un mamelon où se dresse le village de Saint-Jean appelé Aïn-Karim.

Par des sentiers tortueux et une petite ruelle, nous gagnons la porte du couvent des PP. Franciscains, dont la construction étrange semble être ménagée pour mettre à l'abri des surprises du dehors. Il paraît, en effet, qu’autrefois les Arabes des environs étaient des plus farouches et qu'ils ont souvent rançonné et chassé les pauvres religieux.

Les premiers chrétiens couvrirent la maison de Zacharie

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d'une belle église, Détruite ya: Chosroës, qui amoncela tant de ruines dans Ja Terre-Sainte, elle fut reconstruite, et conserva jusqu'aux croisades sa pieuse destination. Après le départ des croisés, elle fut convertie en écurie publique. C’est au prix de mille sacrifices et au milieu d’une foule d’entraves que les PP. Franciscains parvinrent à recouvrer cet auguste sanctuaire et à rebâtir un couvent. L'église est vaste et a trois nefs. A gauche du maîtreautel, on descend, par un bel escalier, dans la chapelle de la Nativité de Saint-Jean; elle est taillée dans le roc. C’est le lieu de la maison de Zacharie où le précurseur de Jésus-Christ vint au monde.

Sous l'autel, on voit des médaillons en marbre blanc qui représentent les diverses scènes de la vie de saint Jean. C'est un très-beau travail envoyé par le roi de Naples. Que de merveilles se passèrent dans ce saint lieu! Là le pèlerin, épuisé de forces, près de succomber sous le poids de la chaleur et de la fatigue, reprend un aouveau courage,

et sent son âme inondée de consoiations; et quand il se prosterne dans le petit sanctuaire où naquit le plus grand des enfants des hommes, il entre dans les saints transports de Zacharie et répète avec lui ce beau cantique qui porta la joie dans toute la contrée : Benedictus.

Il est un autre lieu non moins cher au cœur chrétien et où nous désirons célébrer la sainte messe, c’est l'endroit où la sainte Vierge visita sainte Elisabeth (1). Zacharie, outre la maison qu'il possédait dans la ville sacerdotale d’Aiïn, avait une villa ou maison de campagne, en face, sur le penchant d’une colline, adossée à des rochers d’où l’on descend, par une pente douce, dans la profonde vallée de Térébinthe. Nons nous dirigeons vers cet asile béni.

Quelques instants après, nous arrivons à une jolie fon-

(1) Plusieurs croient que la visitation eut lieu dans une localité appelée Juda ou Jutta, près d'Hébron.

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taine qui porte le nom du village Ain-Karim. Les chrétiens l'appellent fontaine de la Sainte- Vierge, parce que la sainte Vierge a dû se servir de cette ‘au pendant son séjour chez sa cousine Élisabeth, Cette source est très-abondante et sert à arroser les jardins environnants qui sont d’une étonnante fertilité.

Après quelques circuits, nous arrivons à une porte en fer qui donne entrée dans le sanctuaire de la Visitation (L) C'est là que la sainte Vierge a vécu trois mois avec sa cousine, jusqu'à ce que le temps d’'Elisabeth s’accomplit, Ce lieu si vénérable a été longtemps dans un état complet d'abandon et de délabrement. Il y a deux siècles, les PP, Franciscains y bâtirent une petite chapelle provisoire, pour y offrir le saint sacrifice.

Le malheur des temps ne permettait pas de faire davantage ; mais, en 1861, les grandes pluies firent écrouler ce petit sanctuaire ; et, avant de le rebâtir, on voulut sonder le terrain. On fit quelques fouilles, et on trouva la chapelle primitive qui vient d’être restaurée. Avec quel bonheur hous pénétrons dans ce lieu, témoin de l’entrevue la plus

touchante et la plus sublime qui fut jamais ! Elisabeth court

au devant de Marie ; Jean tressaille à la présence de Jésus- Christ, Remplie de l’Esprit-Saint, Elisabeth fait entendre ces paroles prophétiques qui seront répétées dans tous les siècles : ‘“ Vous êtes bénie entre toutes les femmes, et le fruit de vos entrailles est béni.” Et c’est alors que Marie exalte, dans le plus admirable des cantiques, les grands mystères qui se sont accomplis en elle : Magnificat.

Après les épreuves d’un long et pénible pèlerinage, le cœur éprouve le besoin dese dilater. Aussi, après la sainte mésse, il n’était pas possible de concentrer dans une récitation silencieuse les pieux sentiments qu’inspirent ces brû-

(1) Luc, 1. 39.

lantes paroles, ces paroles prophétijues prononcées pour lu première fois, À cette même place, par celle que tous Îles siècles ont proclamée bienheureuse. Mon confrère, d'une voix douce qui pénétrait dans l’âme, entonne le Magnificat ; nos Colomhiens répondent avec enthousiasme, Jamais aucun chant ne m'a paru plus beau, plus délicieux, plus angélique. 11 me semble que, du haut du ciel, Jean, Jésus, Elisabeth, Marie applaudissaient à nos faibles efforts, et faisaient répéter par les anges nos chants si imparfaits.

Nous étions heureux, et nous visitâmes avec un vif intérêr ce sanctuaire béni, témoin de tant de merveilles. On nous montra un objet que l’on conserve précieusement, c'est un morceau du rocher où fut caché saint Jean au moment de la persécution d'Hérode. Une tradition fort respectable raconte, qu’en ces jours où toute la contrée retentissait des cris des mères, où Rachel pleurait ses enfants, sainte Elisabeth, effrayée, prenant saint Jean entre ses bras, fuyait à pas précipités devant les bourreaux d’'Hérode; et, ne sachant où cacher cet enfant qui avait de si hautes destinées, elle l’appuya contre an rocher, et que ce rocher, moins dur que le cœur d’Hérode, s’amollit comme de la cire et le déroba aux recherches des soldats. Ce morceau de rocher conserve encore l'empreinte du corps de ce saint enfant qui devait être le précurseur du Messie.

En sortant de la chapelle, nous avons visité des restes considérables de l’ancien couvent. Il serait encore facile de le rétablir dans sa forme primitive. A l’intérieur et près de la porte d’entrée, on a découvert un puits caché, depuis des siècles, sous un tas de décombres. Ce puits où jaillit une source d’eau excellente, se nomme la fontaine de Sainte-Elisabeth. Nous quittons avec regret ce lieu charmant, pittoresque, où la maternité divine de Marie fut proclamée par la voix d’Elisabeth, et où la voix de Marie publia, dans un chant prophétique, les merveilles de Dieu et ies grandeurs de son humble servante,

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Nous nous dirigeons vers le désert voisin, où saint Jean, monté sur un rocher, annonçait la venue du Messie, On en a conservé le souvenir, et je fustenté de me mettre à sa place et de crier Lien haut: “ Préparez la voie du $Seigneur ; ” mais, en regardant autour de moi, je vis que ma voix se perdrait dans le désert.

Un peu plus loin se trouve la grotte de Saint-Tean, par-

faitement conservée, où le saint Précurseur se retira pour faire pénitence et où il vécut de miel sauvage et de sauterelles, Il paraît que dans ces contrées la sauterelle n’est pas dédaignée et peut servir à la nourriture de l’homme,

Nous reprenons le chemin du couvent où nous laissons nos compagnons de voyage, pour aller, mon confrère et moi, visiter le monastère des Filles de Sion fondé par M. l'abbé Ratisbonne.

Ce monastère, peu éloigné du couvent des Pères, est dans la plus belle, la plus riante situation que l’on puisse imaginer. À l'extrémité d’un imamelon qui domine la vallée de Térébinthe, et d’où la vue se prolonge dans le lointain, au milieu d’un vaste terrain enclos, s'élève une jolie construction qui sert d'école et d’orphelinat, Autour sont rangés avec ordre des jardins et des cultures, où l’on

a su acclimater les plantes de l’Europe avec les produc-

tions des régions orientales.

Ce mélange curieux présente à l’œil de l'observateur l'étude la plus intéressante, Que de jouissances mon confrère passionné pour les fleurs a éprouvées ! Avec quelle satisfaction il assignait à chaque plante le vrai nom que son heureuse mémoire retrouvait sans effort.

Cet essai de culture a parfaitement réussi; mais un pareil résultat n’a pas été obtenu sans travail. Il en coûte pour faire du désert un jardin délicieux. Pour entretenir la fraîcheur, il fallait de l’eau, et l’eau manquait ; mais on a construit une série de piscines si bien placées et si bieu

dirigées qu'avec peu de travail, on peut arroser les fleurs et les plantes, Nous avons passé dans ce monastère des moments agréables. Ce sont des religieuses françaises qui le dirigent, et la supérieure fort distinguée s’est montrée envers nous d'une extrême bienveillance,

Nous avons admiré le bon ordre, l’excessive propreté de cette maison, les progrès incontestables d'une éducation si difficile en ces contrées, dont la langue et les usages sont si différents des nôtres; mais rien n’est à l'épreuve de la charité francaise et catholique, Les enfants des Filles de Sion sont intelligentes et instruites ; on les prendrait pour des Françaises,

Les orphelines sont l’objet de soins particuliers. On les exerce à tous les travaux les plus utiles pour le pays. Ce sont elles qui préparent le pain et les autres aliments. On achète le blé, et, au moyen d’un petit moulin bien organisé, on obtient une assez bonne farine et un pain qui

nous parut se rapprocher beaucoup du nôtre. On en fabrique une quantité assez considérable qu’on envoie à Jérusalem pour l'entretien de la maison principale.

La digne supérieure n’a pas voulu nous laisser partir sans nous donner quelques preuvres de l'instruction de ses pauvres orphelines ; elle a manifesté le désir qu’on leur adressât quelques questions, et nous avons été enchantés de leurs réponses sur l’histoire sainte, la religion et les diverses branches de l’enseiunement., Klle a terminé cette petite séance en faisant chanter à ses élèves des cantiques en français et en arabe. Voilà assurément le meilleur moyen de civiliser l'Orient, Dieu veuille bénir les efforts de ces saintes religieuses.

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