CHAPITRE XXII
Bethléem.
De Saint-Jean à Bethléem.—Fontaine de Saint-Philippe.—Vue de Bethléem et notice historique. — Grotte de Bethléem. — Grottes souterraines. -— Lieu de la Crèche, — Chapelle de Saint-Joseph et des
Saints-Innocents.
L'après-midi, nous partons pour Bethléem, toujours à pied, et la course est longue, les chemins difficiles. Ce sont des sentiers semés de grosses pierres et quelquefois à peine tracés, à travers les montagnes. En quittant Saint-Jean, nous. suivons d’abord une étroite vallée, bien cultivée, plantée de vignes et d'arbres fruitiers ; puis, tout à coup, il nous faut escalader une haute montagne. Arrivés sur le sommet, nous nous reposons un instant, et nous contemplons la vue magnifique qui de cette hauteur embrasse un vaste horizon.
A nos pieds, c’est le village d’Ain-Karim et le couvent qui le domine comme une forteresse; à côté, le lieu de la Visitation ; plus loin, les contours sinueux et la belle verdure de la vallée de Térébinthe; au delà, les crètes des montagnes couronnées de quelques villages.
Nous sommes au printemps, 11 est vrai, et la nature est dans toute sa vigueur. Malgré cela, je crois que ces montagnes sont les pius belles et les mieux cultivées de la Judée ; maïs il est assez probable qu’en automne toute cette végétation a disparu, et je plains le voyageur qui parcourt alors ces lienx désolés.
Après des descentes rapides et par des sentiers impraticables, nous arrivons sur une route assez large située dans une étroite vallée. C’est la voie ancienne qui, de Jérusalem, menait à Gaza. C’est ce chemin que suivait l’eunuque de la reine Candace, lorsque, monté sur son char et
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lisant le prophète Isaïe, il rencontra suint Philippe et le fit monter à côté de lui pour que le saint diacre lui expliquât le prophète (1).
Il me semblait que sur cette route un peu meilleure, je voyais ce riche Ethiopien écontant avec attention la parole de l’envoyé du Seigneur et tout À coup faisant arrêter son. char, en lui disant : “ Voici de l'eau, qui empêche que je sois baptisé ?” Et pendant ce temps-là, nous arrivons aussi à cette source située sur le bord du chemin dans une belle vallée où ses eaux portent la vie et la fécondité. Elle a dû être fort ornée autrefois On y remarque encore ung abside, quelques ciselures et des débris assez considérables. Les chrétiens l’appellent la fontaine de Saint-Philippe.
Nous continuons notre route qui serpente entre de riches plantations, et bientôt nous apercevons, sur le versant d’une montagne, un des plus beaux villages de la Palestine, c’est Beit-Djallan, entouré d’une forêt d'oliviers. La contrée est fertile ; elle produit de bons vins mais trop violents. Le village coripte un peu plus de trois mille habitants. C’est à que \igr Valerga a créé un séminaire indigène, que nous regrettons de n'avoir pu visiter.
De loin, nou: ay reevons Bethléem, cette ville dont nous avons tant de fois répété le nom, dès notre tendre enfance (2). À tapproche de la cité de David, loù est sorti le dominateu: Ces nations, Celui qui est n“ dès le commencement, ‘Lans les jours de son éternite, on sent battre son cœur d’une émotion toute nouvelle. Ce west plus, comme à Jérusalem, le sentiment de la ‘louleur qui domine, c’est celui d’une douce joie.
La voilà donc, cette :;etite cité qui m'est pas la moindre
(li Act. Viil. 27.
(2) La ville de Bethléem est à 2028 pieds au-dessus ‘le la Mediterranée, 198 pieds plus élevée que la vie de Jerusalem, et sa population est d'environ six mille habitants, dont pius tie trois nulle sont catholiques,
entre toutes celles de Juda (1). On est heureux de la retrou ver, après tant de révolutions, presque toute chrétienne, Plus de la moitié de la population est catholique, et c’est peut-être la seule ville où il n’y ait pas de mosquée. On y respire comme un parfum de piété naïve qui fait du bien à l’âme et la repose de tant d’autres spectacles si dégottants.
L'origine de Bethléem se perd dans la nuit des temps. À plus de mille ans de distance, deux grands événements ont fait toute sa célébrité. Berceau de David et de Jésus- Christ, elle résume en elle les deux Testaments. LA c' le fils d’Isaïe, gardant les troupeaux de son père, es. ait sur sa guitare les chants qu’il répèterait dans Sion, les anges ont fait entendre leurs célestes mélodies pour célébrer la naissance de Jésus-Christ, le souverain Pasteur des peuples.
David, le fils de Jessé, choisi pour roi entre tous ses frères ; Jésus-Christ, noble rejeton de cette tige béni, le vrai Christ, le vrai Sauveur du monde ; à Bethléem, ces deux noms de David et de Jésus-Christ, reviennent sans cesse sur les lèvres. Tout est plein de leurs souvenirs ; mais la berceau de Jésus-Christ ne tarde pas à absorber toute l'attention du pèlerin.
C’est vers la crèche que nous dirigeons nos pas ; traversant une rue longue et étroite, pour arriver à l’extrémité de la ville, nous ne demandons pas s’il y a place pour nous dans une hôtellerie ; nous allons droit au lieu où l'étoile, qui guida les mages, s'arrêta, et nous descendons près de l'étable où est né l'Enfant Jési 5, à deux cents pas à l’est de la ville.
Il n’y a pas de lieu sur la terre dont l'identité soit mieux établie que celle de la grotte de Bethléem. Les Tures la vénèrent comme les chrétiens. Quand on en cnpare la
(1) Mat, 11, 1.
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situation avec le récit des Evangélistes, on est frappé de leur parfait accord. Elle est à pen de distance de la ville, au delà sont des rochers abruptes et tout à l’entour de profondes vallées. C’est bien là que Jésus-Christ est né. On n’a jamais pu en perdre le souvenir,
Les bergers, les apôtres, les disciples gardèrent une profonde vénération pour cette grotte que les récits de la sainte Vierge et de saint Joseph leur avaient fait connaître. Les premiers chrétiens recueillirent ce précieux héritage de respect, et, pour les éloigner de ce lieu sacré, Adrien qui avait profané la tombe de Jésus-Christ profana également son berceau.
Saint Jérôme se plaint amèrement qu’un bois consacré à l'infâme Adonis eût été planté autour de sa Bethléem, et que là où Jésus enfant avait fait entendre ses premiers vagissements, on vint pleurer le favori de Vénus.
Sous Constantin, sainte Hélène voulut purifier cette sainte grotte et éleva la magnifique église qui en marquera éternellement la place. Cette église, sans doute, n’a pas été à l'abri de l’injure des temps. A travers tant de révolutions et de persécutions, elle a subi de nombreux changements. Cependant c’est une des mieux conservées de la Palestine. Réparée par les empereurs grecs, conservée par Tancrède, embellie par les rois latins, elle serait encore aujourd'hui une des plus belles de la chrétienté, si elle était en d’antres mains que celles des Grecs qui l'ont en grande partie usurpée.
Cette église, bâtie en forme de croix, a cinq nefs soutenues par quatre rangs de belles colonnes monolithes de pierre dure paraissant être"de marbre, d'ordre corinthien. Ces colonnes, au nombre de quarante-quatre, ont six mètres (vingt pieds) de hauteur et environ quatre-vingt centimètres (trente-deux pouces) de diamètres. Cette église n’a point de voûte. De l’intérieur, on voit la charpente. Les
murs conservent encore quelques restes d'inscriptions de peintures et de mosaïques.
Aujourd’hui, la nef est séparée du chœur, où les Grecs font leur oftice. On est péniblement affecté, en voyant que #tte grande nef est devenue une sorte de bazar. La partie centrale du chœur qui est à trois absides (arcs), est exhaussée d'environ 70 cent. (vingt-huit pouces), et c’est au-dessous de cet exhaussement que se trouve la grotte de la Na-
tivité.
Le ch: ! la Palestine est assurément bien différent du nôtre. !.:: chaleurs y sont excessives pendant la ma-
jeure partie de l’année, Cependant aux mois de décembre et de janvier et dans les lieux élevés, comme Beéthléem, Jérusalem ct Nazareth, les pluies sont ordinairement abondantes et se changent quelquefois en neige. Ce qui explique pourquoi la Vierge Marie, qui allait devenir mère et ne trouvait pas où se loger dans la ville sainte, choisit cette habitation souterraine que nous allons décrire.
Il faut remarquer encore qu’à cette époque, comme aujourd’hui, les habitants de ces contrées logeaient souvent dans des grottes, et c’est pour cela qu’on en trouve presque partout.
On descend dans la grotte de la Nativité par deux passages. Le principal est une porte au fond du couvent franeiscain et donnant dans le chœur des Grecs ; l’autre est un escalier souterrain qui a son entrée vers le milieu de l’église de Sainte-Catherine. Il appartient aux Franciscains. C’est par ce dernier passage que nous avons pénétré pour la première fois dans ces lieux sucrés. C'était le soir, et, à la lumière des cierges que nous portions à la main, l'aspect de ces sanctuaïres avait quelque chose de plus sublime et de plus solennel. C’est dans la partie orientale que se trouve celui de la Nativité.
Le rocher forme une petite excavation. Le pavé est rine plaque de marbre blanc, au milieu de laquelle ou apeïcoit
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s de une pierre de jaspe, dans laquelle est incrustée une étoile
d'argent portant sur son large bord cette inscription : ic rrecs | de Virgine Marid Jesus-Christus natus est. Toi, Jésusque Christ est né de la Vierge Marie. A cette vue, je me artie prosterne sur le lieu de la naissance de Jésus, comme je aus- l'avais fait sur son tombeau, et c’est avec une ineffable des- douceur que je baise respectueusement cet endroit qui Na- reçut l'humanité sainte du Sauveur, la première fois qu’elle
toucha la terre.
A quelques pas de là, on descend par trois degrés dans
rent ma- une autre grotte. C’est là qu'était la crèche dans laquelle bre la sainte Vierge plaça l'Enfant Jésus, entre un âne et un ém, bœuf; c’est là qu'il fut adoré par les bergers et les mages. )ÔN.- Cet oratoire n’a que deux mètres cinquante centimètres que (huit pieds trois pouces et demi) de long sur deux mètres ne trente centimètres (sept pieds sept pouces et demi) de atte large. Il est creusé dans le roc, et il doit être à peu près dans son état primitif.
ne Au fond de la grotte, on voit encore comme un siège ent pris sur le rocher et où la sainte Vierge a dû s'asseoir en que contemplant Jésus dans son berceau. C’est devant cet enfant qui était couché sur la paille et qui régnait dans les as - cieux que vinrent se prosterner les rois de l'Orient, et c’est nt | sur l'endroit où ils étaient prosternés que s'élève l’autel tre à des Rois mages où nous avons eu le bonheur de célébrer eu deux fois la sainte messe.
n- Î En face, dans une excavation du rocher, était placée lu jé - crèche. Les fragments de cette sainte relique et les restes ait des langes qui servirent à envelopper Jésus dans son dénûla ment de Bethléem, sout conservés à Rome, à Sainte-Marie- * de À Majeure, dans un berceau d'argent, au haut duquel on x ie : représenté l'Enfant Jésus couché sur un lit de paille d’or. 1 À Bethléem la place où était la crèche est couverte de ne marbre blanc; mais les parois de cet oratoire sont le roc nu Dit recouvert de tapisseries.
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Les deux petites grottes de la naissance et de la crèche forment enfoncement ; mais le reste de la chapelle souterraine ressemble assez à une galerie qui peut avoir de dix à onze mètres (de trente-trois à trente-cinq pieds et demi) sur trois à quatre (sur dix à treize pieds et quart). Elle est pavée de grandes dalles en marbre blanc, et les côtés recouverts de marbre. La voûte seule est de main d'homme ; il fallait consolider l’église supérieure.
Lorsque nous avons visité cette grotte, elle venait d’être recouverte d’une belle tapisserie neuve sous laquelle on voyait encore des lambeaux de celle que les Grecs ont déchirée .: brûlée, pour s'arroger ensuite le droit de propriété. Un jeune catholique les avait surpris en flagrant délit c‘ avaï: averti assez à temps jour que la dévastation ne fût pas complète ; en sorte que, sous la nouvelle tapisserie replacée en présence de notre consul, il reste des témoins irrécusables des profanations commises par les Grecs.
Pendant notre séjour à Bethléem, ces Grecs envahisseurs n’osèrent pas commettre de nouvel attentat. La présence des soldats turcs et des pèlerins les retint ; mais quinze jours après, le 24 avril, (1873), au milieu de la nuit, une horüe de brigands grecs, ramassés de tous côtés et soudoyés, comptant sur l'inaction des Turcs, se ruaient sur la sainte grotte et brisaient à coup de pierres et de fusils presque toutes les lampes anciennes, présents des princes chrétiens, les vases sacrés, l’autel des Rois mages ; déchiraient les tentures si précieuses des écoles italienne et espagnole et le célèbre tableau placé au-dessus de la crèche.
Quelques jours après, à Beyrouth, des témoins oculaires, arrivant de Bethléem, nous racontèrent ces scènes de dévastation qui inspirèrent à tous une profonde horreur, même aux pèlerins russes. Grâce à l’activité et à l'énergie de M.
èche iter- le comte de Vogut, notre ambassadeur à Constantinople, dix on est parvenu à rétablir, autant que possible, les choses mi) dans leur premier état, ile Le 20 décembre 1873, notre consul $’est rendu à Beth- Ôtés léem, ét l’on a procédé à la reconstruction de l'autel des li Rois mages, sur lequel on à placé les fameux vases sacrés, Les trente-denux lampes ont été remises à leur place primtêtre tive, et le tableau qu'on admirait À la Crèche, a été ren on placé par une -copie envoyée par la hante société vénidé- tienne, Je n'insiste pas sur ces faits, dont tous les journaux )'0- ont raconté les tristes détails. Grâce à la fermeté de ln ant France, la sainte grotte de Bethléem est conservée, ue À l'ouest de la chapelle de la Nativité, est une porte qui 4 donne entrée dans un couloir Ctroit et sinuenx pratiqué té- dans le rocher; et, à droite, on trouve une petite chapelle les dédiée à saint Joseph. C’est là qu'il reçut l'ordre d'aller en Egypte. Ensuite, on descend par un escalier de cinq is- ] marches dans une autre chapelle dédiée aux saints innoré- | cents, On y remarque une sorte de puits ou caverne où la ais ; tradition raconte que furent jetées pêle-mêle un grand la nombre de ces innocentes victimes. Auprès du berceau de tés L Jésus devaient reposer ses premiers martyrs qui, comme ent Ë de tendres fleurs, étaient moissonnés avant le temps par de i l'épée du ernel Hérode, Les En face de cette chapelle, est un couloir an milieu du- #5 quel on à érigé un autel à saint Eustbe de Crémone, ce ss disciple de saint Jérôme qui vendit ses biens pour aider la son maitre à fonder un monastere à Bethléem et qui, après Jui avoir snecédé pendant deux ans, mourut plein 8, de mérites et fut enseveli, comme lui, auprès de la crèche s- 1 du Sauveur, En sortant de ee couloir, on entre dans une 16 : chapelle taillée dans le roc. À l’est, on voit un autel biti Î. i sur le tombeau de sainte Paule et de sa fille Eustochiui,
et, en face, un autre autel placé sur le tombeau de saint
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Jérôme. De Tà, par une porte bisse, on eutre dans son
oratoire, C'était son asile chéri.
C’est lt que, pendant trente-hait ans, ce saint docteur travaillait jour et nuit, à la lueur d'une lampe, et qu'il composait ses ouvrages immortals ct spécialement cette traduction des livres saints que l'Eglise à déclarée canonique. C’est dans cette grotte, au berceau du Sauveur, qu'il se cachait, comme il le dit, pour pleurer ses péchés. C’est là qu'il entendait les sons éclatants de la trompette qui doit réveiller les morts et que, s'arimant d'un caillou, il en frappait mille fois sa poitrine, en répétant ces mots: T'imeo gehennain. Du fond de son s ipulere ne sort-il pas encore une voix puissante qui dit au pèlerin: “ Après tant d'années de pénitence, je tremblais ; et toi, tu ne eraindrais pas
les jugements de Dieu :
Et le tombeau de sainte Paule et de sa fille, qui pourrait le considérer sans attendrissement ? Ces dames romaines, descendantes des Gracques et de; Scipions, renoncèrent à leurs grandeurs et à leurs rich2sses et vinrent s’ensevelir à Bethléem, auprès de la crèche du Sauveur, pour y passer leurs jours dans la pauvreté, l'exercice des bonnes œuvres et l'étude des saintes Ecritures. Qui n’a pas admiré les louanges que leur donne saint Jérôme ?
Le clergé et les villes de 11 Palestine s'assemblèrent aux funérailles de sainte Paule, e: suite Eustochium, qui lui survécut quinze ou seize ans, voulut être mise dans le tonbeau de sa mère. Pendant sa vie, elle était sans cesse à ses côtés, et elle n’eu fut pas sépaiée dans la mort, Un tableau placé au-dessus de leur tombeau les représente toutes les deux mortes et couchées l’une à côté de Pautre, et, par une idée touchante, le p:intre & donné aux deux saintes une ressemblance parfaite. On ne distingue la tille de la mère que par sa jeunesse et son voile blanc, embléine de sa virginité.
Ce qu'on appelle l'école de saint Jérome ne se trouve pas dans les urottes, C’est une salle située dans le couvent arménien auprès du porche de la basilique. C’est là que le saint enseignait publiquement la doctrine chrétienne.