I.K PÈI.EIU
cettes, sans frais, sans bureaux, sans travail. Le seigneur en a seul l'ennui ; c'est une ruine parfois . c'est continuellement un tracas. Le paysan, s'il a à se plaindre d'une vexation , a le droit d'en appeler d'abord du tribunal de son village au grand tribunal de la province, et ensuite à l'empereur lui-même. De pareils appels sont bien rares : le seigneur tient à honneur et gloire d'être le père de sa contrée. Aussi n'y voit-on ni cachots ni maréchaussée. C'est dans ce pays de soi-disant despotisme qu'il faut aller chercher la liberté; les chaumières y offrent l'aspect de l'aisance et du bonheur ; il n'y est question ni de gazettes ni de politique; on n'a pas idée d'une émeute; et s'il est quelque chose en esclavage, quelque chose d'enchaîné qui ne s'évertue ni ne bouge , c'est l'esprit révolutionnaire. Mais nul ne songe à l'affranchir.
Heureuses journées de Brunnsée ! vous passâtes comme l'éclair. 31ais que je savourai délicieusement ces heures de promenade où, marchant à côté de Son Altesse lîoyale Madame , je l'entendais parler France et Bretagne ! Jamais ni menaces ni fiel. Klle a oublié les perfidies et ne se souvient que des dévouements. J'ai tenu entre mes mains le poignard qu'elle avait à sa ceinture lorsqu'on la conduisait à Blaye : on n'osa le lui arracher. J'ai touché le pistolet qui ne la quittait point en Bretagne : on ne parvint point à le lui prendre. Ma-
dame ne fut que trahie ; et , livrée sans être \aiu eue, elle ne rendit point les armes.
Que de traits touchants en Vendée ! Forcée de fuir devant l'ennemi après le comhat du Chêne. la duchesse de Berry avait traversé, toute une nuit . les bruyères et marais de la Bretagne. Il avait plu à torrents pendant ee long et pénihle trajet ; mais elle n'avait ni senti la pluie, ni redouté les périls , ni plié sous la fatigue. Le baron de Charette et autres serviteurs dévoués étaient près d'elle. Trois frères vendéens les guidaient. Ils arrivent, après sept heures de marche forcée , à une ferme solitaire ; et là , la princesse s'arrête. Un des guerriers de son escorte , en faction devant la demeure, s'aperçoit alors qu'un des paysans vendéens a disparu. L'inquiétude le saisit. Les deux frères du villageois ont beau soutenir qu'il n'y a jamais eu de traîtres parmi eux : l'alarme commence à s'étendre. Bientôt le point du jour se montre; de nouvelles heures s'écoulent; etra6.se/jf n"a pas reparu. Chacun tremble , excepté Madame. Elle a vu la trahison dans les palais , elle n'en a jamais trouvé dans les chaumières.
Un bruit de pas retentit. Le Vendéen rentre à la ferme. Il a une lanterne à la main. Qu'a-t-il donc fait toute la nuit? il est épuisé de fatigue. I n de ses frères court à lui.
— D'où viens-tu ? parie ! ou je te tue !
— L'ennemi poursuivait Madame , répond tran-
LE PÈLERIV 1";')
quillemenf leBreton. Nos pieds . à nous , le long du chemin, ressemblent à ceux de tout le monde; niais le joli petit pied de Madame ne ressemble à celui de personne. Il devait nécessairement la trahir et indiquer notre route. J'ai donc recouru , cette nuit , par tous les endroits où nous avions passé ; et, bien qu'il plût à verse et que le ciel fût horriblement noir , je suis parvenu , ma lanterne à la main , à mettre mes gros pieds , sur le sol . dans tous les petits pieds de Madame.
Quelle tache! et quel dévouement!
Bronnsée a d'immenses souterrains qui communiquent à un second château que possède Son iltesse Royale à environ une demi-lieue ', mais
sst nébreuses allées sont défendues et fermées. Les lumières n'y brûlent pas ; et l'on ne peut en parcourir l'étendue. De là , mille bruits merveilleux. On assure qu'il y règne un grand serpent . contemporain du déluge, qui n'a jamais bu d'eau depuis sa sortie de l'arche, et qui ne s'en porte que mieux. Ce serpent siffle toutes les fois qu'il doil arriver quelque abomination , n'importe où. gosilla en juillet. Je n'ai pas besoin dédire l'aiiu
1 Elle y a placé sa chancellerie et toutes les administrations île ses domaines seigneuriaux. Ce château s'appelle Weimhurg. Il e^l dans une belle position, et d'architecture un peu moresque, i.e parcesl peuplé de daims qui »'j promènent par troupeaux.
Les grands appartements de Madame sont à Brunnsée, comme à Rosny, de véritables musées '. J'y remarquai un charmant tableau de Mademoiselle, représentant Louis XI recevant saint François de Paule. La bibliothèque de Son Altesse Royale est considérable : les illu strations littéraires de la France y sont toutes. Il s'y trouva aussi d'antiques et curieux manuscrits '. Puis, que de meubles de Boule , de vieux laques et de chinoiseries! Il y a de quoi remplir dix boutiques 3.
A propos de rococo, de moyen âge et de bijoux antiques, il me fut raconté, par la princesse, que la passion de ces raretés était devenue si forte en Hongrie, depuis plusieurs années, qu'on y avait vu des gens déterrer leurs ancêtres pour leur en-
' Ce sont, pour la plupart . des productions d'artistes français qui y sont au premier rang. Mademoiselle Fauveau a là plusieurs de ses belles sculptures.
2 Dès qu'il parait un livre remarquable en France, il est de suite à Firunnsée. Un de ces vieux manuscrits porte ce titre en caractères gothiques : Licre de chace, tant de vénerie que faulconnerie du roi François fer, donné par ce prince à l'amiral Bonivet. Le texte et les enluminures de cet enseignement de chasse ont un grand intérêt. La salamandre est peinte toute brûlante sur le frontispice de ce volume. Là aussi est le livnd'heures de la fameuse reine Jeanne de Xaples.
'• Sot vinsse Royale a des bahuts du plus grand prix, scalplés par Jean Goujon, .l'ai vu , dans l'appartement occupé or dinairemenf par monseigneur le duc de Bordeaux, un médaillon où sont 1rs cheveux de la mère de Henri IV.
lever les colliers et joyaux avec lesquels on les plaçait dans le tombeau, selon les anciennes coutumes. Ils se pavanaient ensuite au soleil avec ce larcin fait à la nuit éternelle. Un jour, Madame, voyant au cou d'un jeune homme un collier gothique admirablement travaillé, lui dit : << Cela appartenait sans doute à un de vos aïeux? — Madame, répondit en rougissant le Hongrois, décon- < Tic. mais plein de franchise : il était à ma grand'tante. Elle l'avait emporté avec elle au caveau de la famille. On m'a conseillé de le lui reprendre. J'ai hésité, je l'avouerai. Mais enfin, mon parti étant pris, je l'ai soulevée bien doucement , avec tous les égards, le respect et la délicatesse possibles; et le bijou m'est revenu. Du reste, aucun dérangement n'a eu lieu , elle ne s'en sera pas aperçue Au fait, le collier se gâtait, et il ne lui servait à rien. ■
Madame a voulu aussi que ses propres travaux figurassent à Brunnsée. Je ne pus revenir de ma surprise en contemplant le nombre et la beauté des meubles en tapisserie qui sont l'ouvrage de ses mains *. S. A. R., en montrant les objets d'art de son château, ne laisse jamais échapper l'occasion d'adresser d'aimables paroles à ses hôtes. Je regardais deux choses pareilles. « J'aime les seni-
1 J'ai complé trois grands canapés, deux bergères, six fauteuils et dix-huit chaises. (Tout cela est monté en bois gothique )
Il f I I I R i •• . 9 | G
blables, » me dit-elle ; et S. A. R. me raconta l'anecdote suivante :
La duchesse de Lévis, voyageant dernièrement en Allemagne, arrive à Munich. Deux jeunes personnes, vêtues de noir, demandent à l'entretenir, et tombent à ses pieds, éperdues. Ma mère! ma mère! s'écrient -elles. La duchesse étonnée les relève et les interroge. Une miniature, représentant celle qui avait donné le jour aux deux inconnues, est mise à l'instant sous ses yeux ; et elle s'y reconnaît. Madame de Lévis court la montrer à son mari. « Votre portrait ! s'écrie le duc, il est d'une ressemblance parfaite. — Eh bien ! c'est l'image d'une autre. J'ai un second moi, je suis double. » La duchesse retourne auprès des jeunes filles qui s'enivraient en la regardant du bonheur de retrouver leur mère ; elles n'étaient orphelines que depuis peu. Madame de Lévis prit les dates ; elle avait été souffrante plusieurs années , et s'était vu bien des chagrins. Depuis quelque temps elle avait recouvré la santé , et ses tourments étaient finis. Elle calcula les époques... Le culte d'Ida triomphait.
» Adieu beau château de Styrie! » ces mots étaient cruels à dire ; je venais d'avoir la preuve qu'à Brunnsée, comme à Kirchberg, le dévouement est noté en caractères ineffaçables, et que les services y sont inscrits dans le cœur comme au livre le plus sacré. Un jour, espérons-le pour lous, après
LE PÈI.EKIV 17!)
les épreuves, le prix : c'est dans l'ordre de la justice. La souffrance aura eu son temps ; la récompense aura son heure.
Outre les deux châteaux de Brunnsée et de Weimburg, la princesse en a acheté un troisième en Styrie, nommé Sjn'elfeld. Le comte Charles de Meffray, avec lequel je faisais le matin des parties de cheval, m'y conduisit la veille de mon départ. Madame a une écurie bien montée, et le jeune cornue, excellent écuyer, y exerçait sa suneillance '.
« Un de ses aïeux , me raconta-t-il chemin faisant, possédait en Dauphiné le castel de Haulefort : il avait la passion de la pêche, indépendamment de celle de la chasse; et, souvent, il se demandait à qui des poissons ou des chevaux, il donnerait la préférence. Un de ses voisins de campagne avait un superbe lac poissonneux à pou do distance de sa terre ; et, aussi intrépide pécheur que chasseur effréné, il se faisait la même question que M. de Meffray. Un jour, voyant passer ce dernier sur uu magnifique coursier arabe , qu'il avait ramené de Palestine, il fut diner chez lui le soir même; et, dans son accès d'enthou siasme, il dit au châtelain : Troquoru voire cheval pour mon Un? --.Soit, répond M. de Meffray.
1 Son Altesse Royale a, notamment, un bel attelage de quatre chevaux siciliens, venus de Païenne, .le les avais pris pour des arabes.
1K0 LE PÈLERIH.
On signe aussitôt le marché. Puis, après avoir copieusement mangé et encore plus copieusement bu, l'ancien propriétaire du lac part, enchanté, sur son arabe. Il était nuit, il pique des deux; le vin lui troublait les esprits. Son coursier part à bride abattue ;lelac, qui s'appelait Saint-Sixte, était sur son passage, il s'y jette couvert d'écume et en nage. Saisi par le froid, et embarrassé dans les herbes, il s'efforce en vain de nager : le maître et le cheval disparaissent. On croit que le premier fut sauvé, mais on dit que les poissons mangèrent l'autre : cela ne fut pas prouvé néanmoins. Alors pour l'aïeul des Meffray fut décidée la grande question. « La pèche, en cette circonstance, avait désarçonné la chasse. »
Pendant que mon jeune compagnon me racontait cette histoire de sa famille, il tombait une pluie à verse. Aucun abri le long de la route. Nous étions comme à la chasse, sur de grandes bruyères où se tenait le gibier, et en quelque sorte à la pêche, au milieu de flaques d'eau où courait le poisson. On eût pu nous demander aussi à laquelle de ces deux passions nous décernerions la palme. Quant à moi, je n'aurais pas été pour la pèche ; et je n'eusse pas alors troqué mon coursier pour un accroissement d'eau.
Les récits du comte de Meffray que j'écoulais au milieu de la tourmente, étaient à peine terminés que ma monture, indignée contre le mauvais
LE PÏLUIN. 181
temps, s'imagina de prendre le mors aux dents; ce n'était pas le conseil que je lui aurais donné. L'écuyerde Brannsée, habitué à étudier ses bétes chéries, s'aperçut de la mauvaise pensée de mon destrier, avant même qu'il ne s'y fût positivement arrêté. « Prenez garde ! me cria- t-il, il va, je crois, s'exaspérer, n Je ne compris pas sur-le-champ ; mais déjà je fendais les airs ; et bientôt mon cheval et moi, également furieux, lui de ne pouvoir briser son frein, et moi de ne pouvoir arrêter sa fougue, nous nous exaspérions ensemble.
Courions-nous à un lac Saint-Sixte? Non 5 nous arrivâmes, ventre à terre, à une place publique de village où était attroupé un monde énorme en dépit des vents et de la pluie. Ce inonde était agenouillé. Mon coursier s'arrêta devant ce tableau. Était-ce par respect religieux? je ne le pensai point. Ltail-ee qu'il n'en pouvait plus9 Je suis persuadé qu'en supposant qu'il eût pu parler, il aurait eu trop d'orgueil pour en convenir. Toujours esl-il qu'il s'arrêta.
Dans les villages et hameaux de la Styrie, il est un usage touchant. Leurs habitants, chaque soir, se réunissent sur la place où est la grande croix ; cette croix est généralement abritée sous un dôme, orné de peintures à fresque et d'où pend une longue corde. Le premier arrivé au rendez-vous tire celte corde ; une cloche bonne . et le pa}s entier accourt, quelque temps qu'il fasse. On s'age-
182 LE PEIERI*.
nouille avec ferveur autour du petit monument ; et, en commun, à haute voix, on fait la prière du soir.
Mon cheval traversa, respectueusement et la tète basse , la pieuse assemblée du canton. L'air étant imprégné d'idées morales et religieuses, il lui était peut-être venu aussi une bonne pensée qui lui reprochait son incartade. Se repentait il? Que sait-on !
Spielfèld enfin s'offrit devant nous. Ce beau château est sur une hauteur au pied de laquelle serpente la Muhr. Il a quatre étages de galeries à jour dans le style moresque. J'y ai compté près de cent colonnes. Ses tours , surmontées d'un croissant, furent bâties par des prisonniers turcs après les victoires de Jeim Sobiesky ; et de là vient, probablement , l'architecture orientale du manoir ».
La pluie nous reprit de nouveau. Les montagnes qui, à l'horizon, s'élevaient, peu auparavant, parées de nappes de verdure, venaient de se couvrir d'un manteau de neige ; et l'hiver nous avait saisis. Nos habits ne ruisselaient plus ; mais ils ne séchaient pas : ils gelaient. Cependant un bon feu , qui nous attendait à Brunnsée , réconforta
1 Madame y a logé le bailli de la seigneurie. Spielfèld domine une superbe vallée ; il est entouré de rochers, de forêts, de prairies et de vignobles. L'intérieur a des salons à ogives peintes à fresque, cl des murs de sept à huit pieds d'épaisseur.
vite nos esprits; et, tout à fait remis des délices de ma partie de cheval, de campagne el d'eau, j'étais quelques instants après, au beau salon de la princesse, reprenant, comme chaque soir, et ainsi qoe je le faisais à kirchherg , mes habitudes de trouvère,
L'histoire du lac de Suint-Sixte que j'avais répétée à Madame, après le souper, rappela au comte de Lucchesi-Palli une anecdote de sa famille à peu près dans le même genre. Il nous la raconta. La voici :
Un de ses ancêtres, le prince de Campo-Franco (chacun sait que le comte de Lucchesi est d'une des plus illustres familles de l'Italie) ', s'enthousiasma un jour pour une selle brodée en perles lines, et une belle esclave au visage noir qu'un chevalier de ses amis avait ramenés de la terre sainte. Il commença par en offrir des sommes raisonnables : on ne l'écoula point. Il doubla et tripla le prix : refus constants et impitoyables. Plus les obstacles s'élevaient, plus il s'acharnait à les surmonter. Les propositions grossissent, les prétentions ne font qu'augmenter. Le prince de Campo-Franco, emporté par son désir, finit par
1 lu des princes de sa maison , étant à Lucques, s'y joignit aux chevaliers normands qui allaient conquérir la Sicile. Il fut le compagnon et l'ami du roi Roger. Ce monarque l'appelait Lucchesi parce qu'il était de Lucques. La famille conserva ce nom.
)«4 t LE PELERIN.
offrir pour la selle et l'esclave 28 fiefs et 2 villes; on accepte, et le troc a lieu. Mais ces beaux domaines n'étaient pas précisément au bailleur, il ne les possédait qu'en qualité de tuteur d'un neveu en bas âge et seul véritable propriétaire. Or, cette manière d'administrer les biens d'un mineur n'était pas de nature à lui mériter l'approbation de la famille ; et, en 1400 environ, un grand procès commença sur celte affaire. Hélas ! le procès dure encore. Ce n'est pas une petite question : il s'agit de deux ou trois cent mille livres de rente.
— Nous vous rendrons les 28 fiefs et les deux villes, répondent encore aujourd'hui les adversaires du prince de Campo-Franco : mais remellez-nous la selle brodée de perles fines, et rendez-nous l'esclave noire !
Ceci demande réflexion. Où est la selle?... Où est l'esclave?... Que décider ? On en est là.
Le comte de Luccbesi venait d'achever son récit, lorsque Son Altesse Royale Madame, se levant, fut chercher un album dans un de ses délicieux meubles en laque.
— Vous allez partir, me dit-elle. Il me faut là un autographe.
La plume était déjà à ma main; et obligé d'improviser, je n'avais pas eu le temps de recueillir une seule pensée. Mon embarras était visible ; il est si difficile d'avoir de l'esprit tout de suite et à point nommé, de la verve à propos et à heure
fixe ! Refuser serait discourtois. Le moindre retard devient marque d'incapacité. Je pris hardiment mon parti ; et, au risque de tracer quelque sottise sur le papier, j'écrivis l'impromptu suivant : ce fut mon adieu à Madame.
« J'ai vu dans son castel. astre consolateur, « Celle dont !a Vendée a gardé la mémoire :
« En Bretagne, elle était la gloire;
« A Brunnsee, elle est le bonheur! »
l.ratz est une ville animée, riante et poétique, dette belle capitale de la Slyrie est située sur la Itfuhr, au milieu d'une immense vallée entourée de hautes montagnes. A l'une de ses extrémités s'élève une espèce de rocher à pic nommé le Schlossberg au sommet duquel est la citadelle qui domine la ville, et d'où se déroule un panorama enchanteur. D'un côté , le magnifique château d'Enkenberg, de l'autre les belles ruines de Gesting. Ici, les flèches de l'église renommée de Maria Trost où la contrée va en pèlerinage; là, la résidence, pleine de souvenirs, de l'infortuné duc d'Enghien. Phia près, les beaux jardins du comte
de Hebersdorf; de toutes parts des vues ravissantes.
La citadelle de Gratz eut beaucoup à souffrir en 1809, quand les Français s'en emparèrent; cependant il en existe encore une partie. La grande tour de Schebenerthorn où est la fameuse cloche qui ne sonne qu'à sept heures, n'a point été renversée, bien qu'elle fût au moment de sauter par ordre de 31acdonald '. La tour carrée de l'horloge avec ses quatre cadrans gigantesques qui, de tous côtés, donnent l'heure aux habitants du pays, est encore debout 2. Je considérai ces deux monuments avec un vif intérêt, car l'histoire dramatique de Buankirque était présente à ma mémoire. On me l'avait ainsi racontée.
I^a cloche de sept heures.
Buankirque, né gentilhomme , était plein de courage et d'honneur; mais il ne supportait patiemment aucun joug; il ne s'astreignait volontairement à aucune domination. L'obéissance a
• On prétend à Gratz qu'elle fut rachetée et sauvée au prix de 60,000 florins.
2 Ces quatre cadrans, tournés vers les quatre points cardinaux, ont de douze à quinze pieds de diamètre : on y regarde, et on v voit l'heure à des distances énormes.
l.E PÈLERIN. 18'J
pourtant sa dignité comme le commandement. Par malheur, ce n'était pas l'opinion de Buankirque 5 il n'aimait que l'indépendance; il n'attachait de prix qu'à la célébrité; et ces deux trompeuses monnaies, les plus vaines de toutes celles d'ici-bas, lui semblaient les seules à ambitionner. Elles devaient le conduire à sa perte.
I ne action d'éclat avait signalé le début de sa carrière. L'empereur Maximilien Ier, tombé dans une embuscade aux portes de Neustadt et environné d'ennemis, était sur le point de périr, quand soudain, accouru à son aide, Buankirque, l'épée à la main, avait mis les traîtres en fuite. Son prince lui devait la vie.
II faut plus d'élévation d'âme, peut-être, pour conserver une profonde reconnaissance que pour pardonner une grave injure. L'empereur, selon les chroniques du temps, ne s'attacha pointa son libérateur. Il perdit de vue le service; il se souvint à peine de l'homme. Buankirque, lui, n'oubliait rien.
Tout à coup, il éclate une révolte contre Maximilien , dans les montagnes de la St) rie. Elle grossit et s'étend. En vaillant capitaine est à la tête de l'insurrection ; et ce capitaine est Buankirque.
Il a été armé par la haine, il est guidé par la vengeance. Mais s'il a la puissance qui brise, il lui manque celle qui crée, il détruit sans rempla-
100 ix PÈr.ERiiv.
cer, et sans édifier il renverse. De tels phares s'allument pour éblouir : rayonnent-ils pour éclairer?
Les progrès du chef rebelle avaient été si rapides que déjà la terreur s'emparait des troupes impériales. Le souverain de la montagne a voulu l'être aussi des vallées. Il assiège la capitale de la Styrie; et tout fuit au nom de Buankirque.
Le commandant de Gratz, n'osant plus compter sur la victoire, demande à traiter avec les factieux. Une trêve est jurée entre les camps ennemis. Les propositions du chef des insurgés sont soumises à l'empereur. On espère qu'à certaines conditions il pourra mettre bas les armes. Que répondra Sa Majesté?
On attendait la décision de Maximilien. Buankirque, dans cet intervalle, a fait demander au gouverneur de la place assiégée un sauf-conduit pour aller passer quelques instants, en secret, dans l'intérieur de la ville. Il a là une fiancée, une jeune fille qui l'aime. Sa bien-aimée l'appelle et l'attend ; il veut la voir : ne fût-ce qu'une heure.
Le sauf-conduit est délivré. On lui ouvrira les portes de Gratz à cinq heures de l'après-midi. Mais ce sauf-conduit n'est accordé que sous une condition expresse : c'est qu'au moment où la cloche du soir sonnera sept heures à Schebenerthorn, Buankirque sera hors de la ville. S'il y manque, malheur à lui !
Ll r£lER!>. 191
Le victorieux rebelle, monté sur son coursier de guerre, s'achemine vers la cité. Il est beau de vaillance et d'orgueil. On grand cœur, la plupart du temps, ne met pas l'homme au niveau de l'humilité : il le place au-dessus de la modestie. Buankirque étalait sans nécessité sa supériorité personnelle devant les natures inférieures. C'est de tous les modes d'insulte et de tous les genres de cruauté sociale celui qui se pardonne le moins. Buankirque avait l'habitude insouciante; de n'épargner aucun amour-propre ; aucun amour-propre, plus tard, n'épargnera Buankirque à son tour.
Le chef est chez sa fiancée. La ville entière est en émoi. Dans les conférences qui avaient eu lieu, précédemment, entre le commandant de la place et le héros des montagnards, ce dernier, selon sa coutume, avait laissé tomber sur les principaux officiers de la garnison, Laitière expression de ses dédains. Stéphen , l'un d'entre eux, les rassemble.
— Amis! Buankirque est sous nos murs, dit le guerrier vindicatif. Vous rappelez-vous avec quels regards de pitié l'insolent factieux nous toisait, alors que se signait la trêve, et que nous entourions notre chef! Camarades! à notre tour! Le traître, tout à ses amours, peut oublier l'heure lixee. Soyez, au coup de cloche fatal, à la porte de ffasserlltor] Si le rebelle y passe trop tard, qu'il péri^' !
— Oui, qu'il périsse !
Le cri a été unanime.
Stéphen quitte ses compagnons. Il vole au rocher de Schlossberg : il monte à la tour de l'horloge, et parle au gardien de ce poste. Celui-ci frémit d'abord de ce qui lui est demandé. Il refuse : Stéphen insiste. Stéphen l'emporte : il a de l'or.
Que les moments passent rapidement auprès de ce qu'on aime! Jamais Céline, la fiancée de Buankirque, n'avait paru si attrayante à son amant. Ce qui entourait le front de la jeune fdle, c'était plus que la pudeur, l'innocence et la grâce, mieux que l'esprit, le talent et la beauté : c'était le calme d'un cœur pur, la sainteté d'une àme chaste. La brûlante organisation du rebelle se rafraîchissait à cette source pure. Il redevenait doux et généreux devant cette image de mansuétude et de bonté. La vertu a ses communicatives haleines, comme l'immoralité son souffle contagieux.
— 0 Buankirque ! disait Céline. Hors la justice , point de gloire véritable ! Hors l'honneur , point de jours sereins !
Buankirque était tombé à ses pieds.
— Enchanteresse ! guide-moi ! qu'ordonnes-lu?
— Mets bas les armes !
— Devant toi , tant que tu voudras.
— Devant l'empereur : mon ami.
— Ce n'est plus , pour moi , qu'un ingrat.
LE PELERIN. l'JÔ
— Veux-tu n'être . pour moi , qu'un traître ? Bien îles moments s'étaient déjà passés dans ces
tendres contestations où , peu à peu , sous les prières de l'amour, s'éteignait le cri des vengeances. Le chef des insurgés porte ses regards vers la fenêtre qui donnait sur la citadelle. La tour carrée de l'horloge , avec son cadran gigantesque, était en face de lui. Malgré sa passion pour Céline, il calcule en secret le temps. Il doit être près de sept heures.
Buankirque se lève agité.
— Qu'as-tu , mon ami? dit Céline. Il n'est encore que six heures. Voudrais-tu déjà me quitter?
— Non : mais, exact et ponctuel.,.
— Regarde le cadran de l'horloge !
— C'est singulier ! le croiras-tu ! ce cadran , depuis quelques instants, me fait l'effet d'être immobile...
— Les heures vous paraissent longues : interrompt la jeune fille en essuyant une larme qui roulait sous sa paupière.
— Ah ! Céline ! quelle injuste parole !
Et le guerrier n'est plus qu'à elle ; et le temps continue à fuir.
— Voyons! dit tristement la fiancée en regardant l'horloge; il faut nous séparer : c'est l'instant.
In cri horrible lui échappe. Une main inté-
194 LE PÈLLRIN.
rieure a tout à coup fait tourner l'aiguille du cadran avec un mouvement rapide ; et l'horloge marque sept heures.
— Trahison ! s'écrie le rebelle.
Il s'élance à pas précipités hors de la maison de Céline. Il est trop tard. La cloche sonne.
Buankirque est déjà à cheval. Plusieurs soldats fondent sur lui ; ils ont ordre de l'arrêter. Le vaillant chef tire son glaive ; il combat, renverse et s'échappe.
Une foule ennemie s'amassait. 11 se fait jour, il la traverse ; et, sur son coursier au galop, il arrive à fVasserlhor, la principale sortie de la ville. Elle est ouverte des deux côtés ; il se précipite sous ses sombres voûtes : on l'a laissé entrer sans obstacle. Mais , soudain , quel sinistre bruit ! devant lui retombe une herse, et derrière on ferme les portes. Il est captif , il est perdu.
Buankirque , assailli de toutes parts , et sans aucuns moyens de salut , est renversé , saisi , désarmé. Point de miséricorde pour lui. Ce n'est pas un cachot qui va s'ouvrir : c'est une tombe. On ne lui fera point de procès , on ne lui signifiera point de jugement : on l'égorgera sans pitié. Buankirque est. entouré d'assassins.
— Grand homme ! lui crie Stéphen d'une voix moqueuse : quelque petits que nous soyons , ton front va se baisser devant nous.
La tête du chef est tranchée; et, sous le
rire des bourreaux , elle roule sur la poussière '. L'empereur Maximilien apprit ce meurtre avec une véritable douleur. D'après son ordre souverain , la fameuse cloche de la tour de Seltebenerthurn ne sonna plus jamais (pie sept heures ; et le soir , à ce lugubre moment , la ville , récitant une
oraison de repentir en expiation du forfait, devait prier Dieu pour Buankirque. L'usage s'en est perpétué; j'ai entendu le son de la cloche : il était sept heures précises.
Le comte Charles de Meffray m'avait mené de Brunnsée à Gratz dans une des calèches de Madame ; nous fumes au palais qu'y habite l'hiver Son Altesse Royale. Là, je retrouvais les meubles, tapis, vases, tableaux et richesses de Rosny, j'aurais pu m'y croire aux temps heureux où la duchesse de Berry était la protectrice des arts en France. Ses grands salons m'offraient une foule de raretés élégantes et de précieux souvenirs. J'y distinguai ces trois objets 1. Les étriers de Henri IV, en or massif. 2. L'épée de François Ier, richement ornée de pierreries et ayant la salamandre à sa garde. 8. Un des souliers qu'moaii /.'"us XIV à son sacre, il est de brocart d'or semé de fleurs de lis en argent : le talon de ce soulier est peint pur le Brun.
' Cette morl mu un terme ;i l'insurrection. Le ni Gratz fui teré, el le* rebelle* te Boumirent. La porte où lui i nankirque, esl aujourd'hui entièrement détruite.
Un tableau représentant Sully au tombeau de Henri IV me fit venir les larmes aux yeux. La fidélité à ses princes est chose si touchante et si rare ; et pourtant , j'en ai eu la preuve , il est encore de nobles cœurs. Kirchberç et Brunnsée ont de nombreux pèlerins. L'exil et l'adversité ont leurs cours ; et qu'il reparaisse un Henri IV, on pourra revoir des Sully 1.
Je ne restai que deux jours à Gratz 2, et , après
1 La salle à manger du palais de Madame, à Gratz. a un beau tableau de Louis XVI, par Rigaud, et un autre de Louis XV enfant, par Vanloo. Une tapisserie des Gobelins. représentant Henri IV. me fit un plaisir extrême. Le plus heau paravent en laque que j'ai vu de ma vie est chez Madame. Il y a là une table en porcelaine de Sèvres d'un prix inestimable : on y voit une foule de portraits en pied des rois, héros, princes et princesses qui firent la gloire de la France. Il s'y trouve aussi les armoiries de la princesse.
2 Le tombeau de madame la comtesse d'Artois, morte à Gratz le 2 juin 1805, y est religieusement conservé. Le caveau où il se trouve fut muré à l'entrée des Français, en 1809. de crainte de profanation. Les glacis et remparts de la ville offrent de jolies promenades. La statue en bronze de l'empereur François Ier, qui est sur la place publique, est un monument estimé. Lesétrangersfvont. presque tous, regarder un édifice curieux qu'on appelle la maison peinte. On y voit des chevaliers, des tournois, des marines, etc. Ces fresques sont du xve siècle, dit-on. et sont bien conservées Celui qui les fit faire mit dans son testament que ses héritiers entretiendraient ses peintures, sans quoi la maison passerait aux hôpitaux ; or. comme la maison est fort belle et les hôpitaux fort attentifs, jugez du ^oin que l'on y prend !
i.e l'Ei.tmv. I!>7
deux charmantes soirées chez le gouverneur de la Styrie et chez la baronne de Frenilly, je repris de nouveau la poste et me dirigeai vers Munich. On m'avait beaucoup entretenu à Gralz d'un riche Hongrois nommé Fertetier, mis en interdit par sa famille, vu que, dans ses bizarres caprices, il ne voulait rien que par douzaine : douze chevaux , douze repas, douze montres, douze mouchoirs, etc. Un jour on lui parlait d'une maîtresse à prendre. — J'en veux douze! répondit-il.
J'avais vu les bords du Rhin et ceux du Danube : les bords de la Muhr étaient devant moi, et je me demandais, étonné : Est-ce que j'ai vu rien de plus beau ? Puis , j'arrivais aux délicieuses rives de YEnis , et je me recommençais la même question. C'est qu'en Styrie comme au Tyrol, bien qu'on s'attende sans cesse à des surprises, on est constamment saisi par l'imprévu. Chaque saison donne un nouvel aspect à ces ravissants paysages. L'automne avançait à grands pas. Les teintes jaunes et rouges des arbres qui perdent leurs feuillages , à côté du vert foncé de ceux qui conservent les leurs, étaient d'une sublime mélancolie. Parmi les montagnes , j'en remarquai une dont la terre était d'un rouge couleur de feu , d'où s'élevaient des arbres d'une teinte presque bleue, et sur laquelle couraient des bandes de nuages d'argent '.
1 Parfois, au milieu de vastes prairies, couvertes de milliers
108 IE PELERI5.
J'avais traversé Léoben où furent signés , le 18 avril 1797, par les généraux Bonaparte et Meerfeld, des prélimaires de paix entre la France et d'Autriche '. Je me rappelai que, dans cette ville, avait récemment séjourné l'auguste famille royale ; et tandis que , devant moi , longtemps après le coucher du soleil , passaient de noires forêts et des rochers sauvages, mes pensées couraient , avec eux , plus sombres et plus tristes encore. Je songeais aux douleurs de l'exil.
La nuit était venue. A cette heure-là , en voyage , on demande à la vie quelque chose de confortatif et de substantiel ; or le confortatif et le substantiel , c'est une auberge , un souper , un lit et du feu. Hélas ! que va-t-il m'être offert? un admirable bruit de torrents , un clair de lune magnifique , le brouillard des fils de Fingal , toutes les poésies d'une nuit dans les rochers. Pauvre humanité d'ici-bas ! tu peux nourrir ton àme de grandes pensées et de hautes images , mais il faut autre chose à ton corps.
de petites baraques à bétail et à foin, qui ont l'air de villages sans fin, les routes font mille circuits. C'est qu'en Autriche on a un tel respect pour la propriété que jamais on n'y force personne à livrer son bien. On aime mieux allonger un chemin que violer un héritage.
1 Un monument commémoratif y a été élevé. J'ai vu là des champs de bluets eu octobre ; des bluets ! la fleur qui pousse en printemps clans les blés.
— Vous aurez ici fout ce qu'il est possible d'avoir : me dit an soir une jolie Styrienne de SfeiftaeA au moment où j'entrais dans son auberge.
C'étaient de rassurantes paroles; et ce dialogue suivit :
- Donnez-moi du beurre el des œufs.
— Il ne nous en reste plus. Tout est vendu de ce matin.
Des côtelettes de mouton.
— On n'en tue point dans ce pays.
— Du bœuf.
— Nous en faisons peu de cas.
— Des légumes.
— La saison est passée.
— Qu'avez-vous donc?
— Du veau rôti , du veau bouilli , du veau frit, du veau fricassé, du veau en salade, du veau à la marmelade de prunes, enfin toutee qu'il
possible d'avoir en fait de tout ce qu'il y a de meilleur •■ car . le meilleur , c'est le veau.
La jeune fille était radieuse. Mais moi, en fait <le nourriture, tout me plaît assez... hors le veau.
Le lendemain j'étais à Munich : le Versailles de la Bavière, et VAthènes de l'Allemagne.
Chose étrange! la première personne avec laqueUeje m'y trouvai en rapport de société et même d'affection, ce fut le ministre de France, M. le baron de Bourgoing. Nos opinions politiques tendaient à nous séparer : nos goûts littéraires par-
vinrent à nous réunir. Il m'entraîna , chez lui , à ff'eyhern, à près de six lieues de Munich : un chemin de fer y conduit.
Weyhern estime fort belle résidence. Le baron de Bourgoing et sa charmante compagne allaient y dire adieu à leurs enfants : ils parlaient de là pour Paris '.Le soir, au salon du château, le ministre de France , doué d'un esprit gracieux , aimable et fin , nous raconta les principaux événements de sa vie avec une piquante simplicité. Son entretien était plein d'attrait. Par malheur , il y avait certaines cordes qui , lorsqu'il les touchait . me semblaient vibrer mal et résonner faux. En littérature , nous étions sur le même terrain : en politique, aux antipodes. Il en résultait, que, par moments . la conversation se dirigeant sur les affaires du temps , nous jouiions aux propos interrompus. Il me parlait Louis-Philippe , je répondais Henri de Bourbon. Il s'en tenait aux faits accomplis, j'en restais aux droits immuables. Et lorsque sa pensée s'élançait vers les Tuileries , la mienne partait pour Kirchberg.
Et cependant, loin de tirer l'épée en farouches adversaires, nous dînâmes en frères d'armes. M. Paul de B***, ancien officier de l'empire, était parmi nos convives : nous causions fabliaux et chroniques.
1 La baronne Ida de Bourgoing est de Munich. Elle est fille du baron de Locksbech de Jl'iyhprn.
LE l'tl.LRIV 201
— L'Allemagne entière, dous dit-il, n'a rien d'aussi fantastique el d'aussi merveilleux, dans ses |iln^ singulières légendes, qu'un des principaux faits de ma vie. Ce fait dépasse toute idée. I. coulez !
El il eommenea.
Lequel étais-je i
J'avais environ vingt-deux ans; et, je puis fo vouer, aujourd'hui que les années ont altéré meS traits et blanchi mes cheveux, j'étais un fort joli officier, rayais déjà obtenu le grade de lieutenant de dragons; et, en garnison à Paris, j'y lis mes jours fort gaiement.
Je m'étais épris d'une charmante veuve nommer Hennance de S***. Ma flamme avait été parfaitement accueillie; et la fortune me souriait. In soir, je traversais le jardin des Tuileries pour me rendre auprès de celle à laquelle je jurais continuellement un amour élernel (car, en amour, on fait toujours des - nnenls d'éternité) lorsqu'auprés de la statue du sanglier que tous les promeneurs connaissent, une espèce de soldat enveloppe dans nue espèce lie capote, me remet un petit billet.
me salue la main sur le front, et disparaît presque aussitôt.
202 I.E PELERl.V.
J'ouvre, et je lis ce peu de lignes : « Viens demain au bois de Boulogne ! viens à cinq heures du matin ! Je t'attends à l'allée de Madrid : nous avons besoin de nous voir. »
En bas aucune signature. Était-ce un amoureux appel9... L'écriture du billet ressemblait beaucoup à la mienne-, et l'on me trouvait une écriture de femme. Il ne me vint aucune sombre pensée; et je pris gaiement l'aventure.
— François! dis-je à mon domestique en rentrant chez moi un peu avant minuit : je veux me lever demain à la pointe du jour. Tu me selleras mon cheval. J'irai me promener à cinq heures.
J'arrive à l'allée de Madrid.
Je m'étais élégamment vêtu. Je montais un beau cheval blanc que j'avais ramené d'Allemagne. Mon cheval, tout à coup, se mettant à hennir, ouvre ses naseaux d'un air effrayé : j'en cherche vainement la raison, car il n'était ni ombrageux ni rétif, et jamais il ne lui prenait de caprices. Qu'avait-il donc? Je regarde de tous côtés ; et j'aperçois , au bout de l'allée indiquée par le billet du rendezvous , un cavalier venant à moi. Ce cavalier était sur un cheval noir qui se cabrait comme le mien, et refusait aussi d'avancer.
— Ceci est étrange, me dis-je. C'est cet homme qui m'a écrit.
Je ne sais pas trop pourquoi cette idée-là me vint : mais je me crus certain du fait. Je fais jouer
l.E PÈIERI». i'OÔ
mes éperons, et mon destrier enfin part au trot. La personne, au-devant de laquelle j'allais, venait de suivre mon exemple ; et sa monture avait imité la mienne. Nous n'étions plus qu'à peu de distance.
— Si cet inconnu, repris-je tout bas, est, comme je n'en doute point, celui qui m'a écrit le billet , pourquoi ne l'a-t-il pas signé? Aurait-il de mauvaises intentions? J'aurais dû y réfléchir davantage. A quel propos, en outre, a-t-il choisi ce bois écarté, cette allée solitaire? et cela de si grand matin? Un piège m'est tendu peut-être. Ce particulier m'est suspect.
J'aurais dû faire ces observations plus tôt : mais la jeunesse est si étourdie ! et j'étais si parfaitement jeune!... Mon intrigue galante allait-elle se changer en un farouche duel? Mais je n'avais nulle arme sur moi , et je n'en voyais aucune à mon adversaire. Au surplus , je me promettais maintenant une prudence extrême; et, détournant mon cheval, dans le dessein de mieux observer l'individu qui s'avançait, j'avais pris la droite de l'allée pour ne plus être vis-à-vis de lui. C'était une mesure sage.
Mais une pensée absolument pareille était venue à mon singulier antagoniste ; il avait fait faire la même évolution à son coursier; et nous nous retrouvions en face.
J'avançai un pas : lui de même. 0 surprise ! l'un
304 I.E PÈLEBIll.
près de l'autre , je reconnais les traits du mystérieux cavalier. C'étaient les miens à s'y méprendre. Même taille , mêmes habits. J'avais comme un miroir devant moi. Je pousse un cri d'étonnement : lui ou l'écho répète ce cri. Je retiens mon cheval par la bride : lui en fait autant et s'arrête. Nous demeurons tous deux immobiles.
Après une assez longue pause , il me prit une sorte d'indignation contre cet usurpateur de ma figure qui, sans consentement de ma part, se permettait de copier ainsi jusqu'à mes mouvements et ma voix. J'agitai brusquement ma cravache avec le geste du courroux.
— Allons ! m'écriai-je ! voyons !
— sillons! voyons! fut la réplique.
Et nos deux cravaches se lèvent spontanément, et nos deux menaces retentissent à la fois.
Nos montures seules établissaient une différence réelle entre nous : car la mienne était d'un blanc de neige , et la sienne d'un noir de jais. Soudain , il me semble que mon ménechme m'a fait cette muette question : Veux-tu te battre? Je réponds oui par un signe de tète. Ah ! sans doute il m'a entendu lui adresser les mêmes mots, quoique je n'eusse pas plus parlé que lui : car le même geste de tête m'a renvoyé ma réplique : Oui.
Je me précipite à bas de mon cheval ; il avait déjà mis pied à terre. Je ne saurais vous en expliquer la cause, mais j'avais cet homme en horreur.
LE PKI KKIV 205
et je devais lui être exécrable. Alors commença entre nous la plus extraordinaire des luttes. Nous n'étions inunis d'aucune espèce d'arme , car nous avions même jeté nos cravaches-, pourquoi cela? je n'en sais rien. Toujours est-il que, nous saisissant corps à corps, nous nous frappons à coups redoublés avec une espèce de frénésie féroce et fantastique que nous ne comprenions ni l'un ni l'autre. Il y avait parfois du facétieux dans nos imprécations; il y avait du sang dans nos rires. Nous nous roulons tous deux sur la bruyère eu répétant nos coups et nos cris; et pourtant ni plaies , ni blessures ! Tout cela ne tenait ni de cette vie ni de l'autre. Il me passait des bluettes de feu devant les yeux ; les plus bizarres accents retentissaient à mon oreille. La confusion de nos natures était devenue aussi entière que la conformité de nos visages. Je ne me distinguais plus de mon adversaire; et, dans l'élourdissement de mes sens, dans le bouleversement de mon organisation , me demandant mentalement laquelle des deux ligures acharnées à se combattre était la mienne , je cherchais vainement à discerner les coups que je frappais de ceux dont j'étais atteint. Nos membres se croisent , se heurtent, se plient. se confondent; il me semble, et sans doute à lui aussi, que nous allons, en quelque façon, nous incorporer l'un à l'autre, nous mêler et n'être plus qu'un. Il y avait déjà fusion de pensées entre
200 I.E l'ELEBlV
nous, il allait peut-être y avoir aussi complète mixtion d'organes et de formes. Cette image se présente à moi comme une tête de Méduse ; je repousse aussitôt . avec un rugissement de tigre , l'espèce de serpent qui se tortillait autour de mes membres et autour duquel je m'enlaçais. Lui , de son côté , s'arrache avec la même horreur à mes étreintes. Frappé d'une commotion inexplicable et monstrueuse, je m'élance sur mon coursier; lui aussi, santé sur le sien. Il s'enfuit d'un côté, moi de l'autre ; et je respire enfin, je suis seul.
Oui, je suis seul, mais suis-je moi? j'ai examine mon cheval, il est noir. Ce n'est plus le mien. Mon adversaire a fui sur le blanc. Nous nous sommes trompés de monture dans notre précipitation virulente à nous séparer. Il est seul aussi maintenant; il est seul, mais est-il bien lui?
Il m'est venu subitement l'inconcevable idée que dans le désordre inouï, ténébreux, tourbillonnant, gigantesque , infernal, de notre combat sur la bruyère, l'un s'était changé contre l'autre ; qu'il y avait eu une sorte de transmutation ; que c'était moi qui m'étais enfui sur le cheval blanc , et que c'était Uti qui courait sur le noir. La secousse inimaginable que j'avais ressentie avait dû être le moment de l'adjonction et de la disjonction. Je me prends à l'instant en doute ; j'en suis à me prendre en horreur.
Je fouille dans mes vêtements, toutes mes
ut pfcumui. 207
poches étaient vides. Je n'avais plus nies clefs ni ma montre. Aucune preuve pour m'assurer de la réalité de ma personne , rien pour me convaincre de mon identité. Je rentre à mon hôtel au galop.
— Monsieur a troqué son cheval? demande François étonné.
— Cela ne te regarde pas ! lui répliquai-je brusquement.
— Mon Dieu! que monsieur est changé! reprend le domestique interdit.
— Changé ! m'écriai-je avec trouble. Eh quoi ! ee serait positif?... quoi! véritablement changé !
François m'a cru frappé de démence.
Je monte à mon appartement. Une glace était sur ma cheminée : Je me regarde attentivement Le croirez-vous? je me reconnais à peine, je me trouve enlaidi , affreux. Je détourne la tête avec dégoût.
— C'est lui, ce n'est pas moi, me dis-je. rétais moulu, transi, brisé; et néanmoins je
m'étonnais de ne L'être pas davantage après le fatal pugilat. Je m'étends sur mon lit et m'endors. Un rave continue mon supplice. Je suis toujours lut dan- ce rêve, lui dans mon hôtel à Paris : mais, de loin, je m'aperçois, moi, sur mon cheval blanc, fuyant vers des plages lointaines, et, comme chose naturelle, prenant service à l'étranger. Je me réveille en sursaut; j'appelle, et François se présente.
208 l.E PÈLERIN.
— Je suis hors de moi! ni'écriai-je.
— Pourquoi? répliqua le valet.
— Pourquoi! c'est que je suis en lui.
Je croyais m'expliquer à merveille.
Je me lève , je fais ma toilette, et je me rends chez Hermance; elle m'accueille avec un sourire qui ne me parait pas aussi gracieux que de coutume. Je la trouve heaucoup moins helle qu'à l'ordinaire ; il ne me vient à la bouche que d'insignifiantes paroles. Je suis glacé, je suis stupide.
— Vous n'êtes plus le même aujourd'hui , me dit négligemment la baronne.
— Je le sais parbleu bien ! répondis-je.
— Voilà une étrange réponse !
— Elle n'est pas tout à fait de moi.
— En tout cas elle est mal choisie. Je ne vous comprends plus.
— Ri moi.
— A quoi donc pensez-vous?
— A lui.
— Bien! continue Hermance avec dépit. Une énigme et des moqueries ! Vous me faites un effet bien singulier. Auriez -vous le désir de rompre?
— Je suis à vos ordres, madame.
Hermance se lève indignée.
— Cela suffit , monsieur , répond-elle : je vous rends votre liberté.
Et. me congédiant avec un sourire plein d'à-
il pftESBllf. 209
mertume. elle quitte l'appartement. Je ne fais aucun effort pour la retenir ; et notre rupture est complète.
— J'ai été, en effet, d'une inconcevable impertinence, me dis-je en retournant à ma demeure. Mais cria ne vient pas de moi, j'en suis sûr; je n'aurais jamais l'ail chose pareille. Il est évident que c'est lui qui désorganise mon être. J'espère bien que j'en fais autant là-bas dans sa personne. Au surplus, il est impossible que cette situation dure. J'en deviendrais fou, je le sens : si même je ne le suis déjà.
Vous allez rire de moi, messieurs! continua M. Paul de 1)*" en interrompant sa narration. Je suis persuadé que ce que je vous raconte ne vous parait que du domaine de l'extravagance. Eh bien ! je vous le jure, foi de militaire ! il n'\ a aucune invention dans mon récit; j'ai ressenti toutes ces choi
« i Maniement, je me répétais à toute minute que mou singulier duel au bois de Boulogne, avec une espèce de moi-même, ne pouvait être que l'aberration d'un cerveau malade et le cauchemar d'un insensé : mais d'un autre coté j'avais dans mon écurie, comme confirmation du fait merveilleux, le cheval notr.de l'autre moi. Du reste, il y avait quelque chose de fort original, et. moralement parlant, de fort satisfaisant pour ma conscience dans la position exceptionnelle où me
210 J.E l'i.l.EKIV
plaçait ma mutation involontaire. Quand j'agissais honorablement, je me disais : C'est moi qui domine. Quand je me fourvoyais du droit chemin, je me disais : C'est lui qui l'emporte. J'avais tous les honneurs de la guerre ; et je marchais fier de ma lutte.
Mais, comment me conduisais-je en pays étranger, où j'étais certain que nous nous étions transportés moi et mon cheval blanc?... Cette idée tourmentait ma vie : car enfin, si je ne faisais rien de bien condamnable à Paris, je pouvais faire quelque grosse sottise ailleurs! j'étais responsable pour deux ; et, Yitnité seule a déjà tant de peine à se donner des garanties!...
Je dois donc l'avouer, une inquiétude continuelle d'être ainsi condamné peut-être à vivre toujours double, un regret constant de ne pouvoir rentrer à mon gré dans la première simplicité de ma nature, empoisonnaient mes jours et mes nuits. Tous mes amis, surpris de ma nouvelle manière d'agir et de penser, ne cessaient de m'adresser ces fatales paroles qui me rendaient parfois furieux :
— Vous n'êtes plus reconnaissable.
Un jour, un de mes meilleurs compagnons d'armes me rencontre au café sur le boulevard. Il me prend affectueusement par le bras.
— Viens avec moi à l'Opéra, me dit-il. On donne une pièce charmante.
LE l'EI.ERIV 211
J'étais alors dans un de nies accès de tristesse et de misanthropie. J'avais une sorte de spleen.
— Non. Je n'aime pas la musique, lui répli- (|uai-je brusquement ; elle me donne des maux de nerfs.
— Quelle métamorphose en toi ! reprend mon ami en me regardant d'un air stupéfait. Tu raffolais jadis de spectacle.
— Oh! jadis! jadis '. c'est possible.
— Eh ! mon cher ! il n'est pas besoin, pour me répondre une chose aussi simple, do prendre une voix rauque et de se hérisser les cheveux.
— Simple ! mais c'est que rien n'est simple dans mon affaire !
— Encore ! ah çà ! reviens à toi ! je te prie !...
— Que je revienne à moi! mon ami? Mais je ne forme pas d'autre vœu!... C'est ma continuelle pensée !
In éclat de rire m'interrompt.
— Décidément, tù déménages.
— Morbleu ! c'est déjà fait, je le sais.
— Ho hé ! te moquerais-tu de moi? La plaisanterie commence à me sembler un peu longue, et a demander explication. Que se passe-l-il donc chez loi?
Demande-le à ce qui y est entré, et à ce (pie je ne puis en faire sortir! Ma nature...
— Esl fort ridicule.
— Soit- La tienne est fort insolente.
— Assez ! ceci devient une insulte.
— En ce cas, je vais répéter.
— Vous m'en rendrez raison !
— Sur-le-champ.
Wons nous battons au pistolet. Je lui casse le bras ; sa balle ne m'atteint point; nous sommes brouillés pour la vie ; et je m'adresse ces paroles :
— Je l'aimais pourtant beaucoup, cet officier! Quelle folle idée m'a pris de lui chercher querelle ! Je n'étais pas bretteur autrefois; il est clair que ce n'est pas moi qui ai agi en cette occasion ; j'étais incapable d'une pareille indignité. Toutes ces horreurs sont de lui. Oh ! comment m'en débarrasser !
Une nouvelle guerre éclatait; et me voici parti pour l'armée. Mon colonel me donne ses ordres ; et j'y réponds avec humeur.
— Lieutenant ! me dit mon chef d'un ton moitié courroucé, moitié moqueur : votre caractère a d'étranges variations. Sur quelle herbe avez-vous marché ?
— Sur l'herbe du bois de Boulogne ; et , qui plus est, j'y ai roulé. De là, mon état, colonel.
— Cet état aurait besoin, je pense, d'un traitement particulier. Il lui faut les arréls forcés. Le lieutenant , malade , les gardera trois jours.
— Il les gardera : répliquai-je. Je vous en remercie pour lui.
.l'étais convaincu que je n'entrais pour rien dans cette série de desagréments. J'en prenais mon parti en brave.
L'heure des combats a sonné. Je me trouvais à l'une des dernières batailles de Napoléon; je me précipite au fort de la mêlée, à la tête des miens ; je montais mon cheval noir; et je ne m'étais jamais senti plus belliqueuse ardeur. Vingt fois je m'étais jeté vaillamment au milieu des rangs opposés ; vingt fois j'en suis sorti triomphant. Le soleil avait disparu de l'horizon ; et la bataille continuait avec opiniâtreté. Tout à coup je crois apercevoir devant moi un nouvel et terrible adversaire. C'était un officier de dragons sous les drapeaux de l'ennemi. II accourait à moi furieux, je m'élance vers lui de même. 0 transports ! nous nous retrouvions. Oui c'était moi, ou plutôt lui. Non : c'était l'un et l'autre. N'importe !
Nous nous chargeons à coups de sabre. Nous nous frappons d'estoc et de taille. Nous nous renversons de cheval. Aucun n'était encore blessé. Nous traînant, dans les ténèbres qui s'étendaient sur la plage, au milieu de ruisseaux de sang, nous nous ressaisissons violemment corps à corps ; et là, derechef, entourés des ombres du trépas, et «nr \p terrain du carnage, nous recommençons
ir pFt.ru in. 2. 19
l'infernale lulle du bois de Boulogne : voilà ses Muettes de feu. Il sortait de nos bouches haletantes les mêmes paroles d'horreur ; nos regards lançaient les mêmes éclairs de rage : et, pourtant, nous ne pouvions nous tuer. Notre frénésie n'avait de la foudre que ses sinistres clartés et son affreux roulement : elle n'avait point ses atteintes mortelles. Nous nous étions de nouveau repliés l'un sur l'autre, et, en quelque façon, l'un dans l'autre, tant il y avait d'acharnement mutuel à nous saisir, à nous frapper, à nous écraser. Soudain, il me semble, après je ne sais quel effort gigantesque, que je viens de me ressaisir, que je me suis repris chez lui, que lui s'est arraché de citez moi, et qu'un recbangement a eu lieu. Quelle horrible commotion ! qui l'a produite ? je ne sais. Il tombe, et je m'évanouis.
Quelques minutes après, mes soldats me relevaient. Je n'avais aucune blessure, mais je me sentais la tête pesante, et mon sang ne bouillonnait plus. Une révolution, contraire à celle du bois de Boulogne, s'était opérée dans tout mon être. Je n'avais plus d'agitation ni d'effroi : mes esprits s'étaient rassérénés. Je cherche des yeux celui que j'avais combattu : il n'est pas devant moi, et n'a été vu de personne. Je remonte sur mon cheval; ô ciel ! mon cheval était blanc.
Vous allez rire encore, messieurs ! Mais de ce jour finit mon supplice. Tout le monde me re-
LE PÈLERI.-V. SI 5
trouvait. Je n'avais plus à subir ces atroces paroles d'autrefois : Mon Dieu ! comme roux êtes changé ! au contraire, de tous côtés, je n'entendais plus que ces mots :
— Ah! vous voilà rendu à vous-même!
Ma maîtresse me pardonna, je recouvrai mes amis, je rentrai dans mes habitudes. Je n'étais plus lui, j'étais moi. Depuis cette époque, messieurs! aucune transposition, plus de mutation, plus de troc ; mon cheval est demeuré blunc, et je n'ai plus eu d'humeurs noires.
En revenant de ffeyhem où j'avais couché, je fus dînera Munich chez le ministre de Sardaigne, marquis de Pallavicini. J'y trouvai nombreuse et brillante compagnie : le comte de Vauxblanc, aide de camp du prince royal de Bavière ; le colonel de Parsevul, chambellan du roi ; la princesse deLoewenstàn, brillante et parée de ses hauts et nobles sentiments; la marquise de Pallavicini, tendre mère . et femme accomplie ; ses deux fils André et César, jeunes gens de savoir et de talent ; un illustre nonce du pape, monseigneur Viala, etc., etc., etc.
J'avais promis au baron de Bourgoing de visiter, à Munich, les curiosités de son appartement;
218 LE PtLERIX.
j'y vis des meubles admirables '. Le jour suivant, ayant pour cicérone le charmant fils aine du ministre de Sardaigne , le marquis André de Pallavicini, je commençai à explorer les merveilles de Munich. Cette belle capitale qui , d'après l'essor qu'elle a pris sous un monarque artiste et poêle, devrait être sur le Danube, n'est malheureusement que sur Viser ou l'fsar, qui se contente d'aller se jeter modestement dans le grand fleuve , portant au lieu de navires à voiles et de bateaux à vapeur, des bois flottants et des radeaux. Du reste, cette rivière n'est pas sans un certain orgueil : car sur le pont qui réunit la ville au faubourg de Laii , elle a imprimé son histoire ; et s'il n'y a pas de quoi en remplir un volume, il y a du moins de quoi garnir un poteau.
1 J'en vais donner ici le détail : 1° dans le salon gothique, un admirable bahut, avec sculptures et incrustations moyen âge, où s'offrent, en miniature, cent portraits des illustrations de l'époque, telles que Gustave- Adolphe , Maximilienler, électeur de Bavière, leducdeRohan, chef des calvinistes, etc., etc.; 2° une armoire en portail d'église, où est sculptée la Passion ; 5° un mobilier complet moyen âge ; 4° dans le salon de la Renaissance, salon favori de la baronne de Bourgoing, un lustre, surnommé A'Jladin; il est orné d'une guirlande de fleurs et de fruits en pierres précieuses : les raisins sont de lapis-lazuli , les abricots de cornaline, les amandes de chrysoprasc, les figues A'aigue-marine, les reinesmarguerites A"1 améthyste et les poires de topaze; 5° dans le salon moresque, des armes turques, prises à Silistrie en 182S. Tout cela est du plus grand prix.
U rELEKIN. 219
En 1811, un événement déplorable eut lieu sur on des ponts de l'Iser. La crue des eaux étant devenue prodigieuse, une foule innombrable s'était réunie sur ce pont pour examiner l'inondation. En ce moment une arcbe s'écroule... un monde entier est englouti ■ ! Que de scènes touchantes et dramatiques! Je citerai celle-ci entre autres. Une mère allaitait son enfant ; elle était près de la partie du pont qui résistait au désastre ; elle eût pu s'accrocher de ses m ans à quelque appui libérateur : mais il eût fallu lâcher son enfant : elle préféra se servir de la force de ses bras pour le lancer à la foule. Elle le sauva... et périt. Voilà bien le cœur d'une mère !
J'ai parlé du faubourg de Laii : arrêtons- nous ici un instant. Ici, dans le style gothique, s'élève un prodige d'architecture moderne : l'église dédiée à Marie. On s'y agenouille avec admiration; et Ton ne sait vraiment pas, pendant quelques minutes, si c'est devant la majesté du Seigneur ou devant le travail de l'homme qu'on vient de prosterner son front.
Tilicrs, voûte, nef, chœur et ornements, y sont à la fois d'une pureté , d'une hardiesse et d'une simplicité sublimes ■. J'avais vu dans les vieilles
1 Presque tout le monde périt.
2 Les sculptures de l'autel sont de Schonlaub ; elles sont d'une (jraiule beauté, ainsi que les bas-reliefs de la chair<\
basiliques de l'Europe des chefs-d'œuvre de vitraux antiques, j'avais ouï affirmer que les temps modernes ne retrouveraient point le secret de leurs admirables peintures : quel démenti j'avais devant moi ! Non, jamais couleurs plus vives, images plus brillantes , touches plus hardies , ne s'étaient offertes à mes yeux. Ce n'étaient pas ici des vitrages , coupés par petits morceaux , et à dessins incompréhensibles : c'étaient d'admirables tableaux, d'une composition irréprochable et d'un coloris merveilleux. Les joints sont à peine visibles. On dirait des toiles sous cadre , et peintes par les plus grands maitres *.
L'église Saint-Louis attire aussi les curieux à Munich -. J'y contemplai longtemps le gigantes-
1 Je fus chez M. de Boisserer, celui qui s'est occupé des vitraux de l'église de Lait; et je vis dans le cabinet de cet homme de génie de nouvelles merveilles en peintures sur verre, M. de Boisserer me montra un tableau de V Adoration des mages (d'après un grand maître), peint sur un seul verre d'environ trois pieds carrés. Jamais toile ne présenta rien d'aussi beau : effets de lumière et de perspective, moelleux des étpffes, pureté de dessin, richesse de coloris, tout y est la perfection même. (Une des singularités de ce tableau, c'est qu'on a donné à l'un des mages la figure de Charles le Téméraire.) M. de Boisserer reproduit sur verre les chefs-d'œuvre de Raphaël, et la copie surpasse l'original. Il a un saint Christophe devant lequel on reste en extase, et une Assomption qui m'a paru au-dessus de celle de MuriÏÏo. Notre savant M. Brongnicirt est venu exprès à Munich pour voir M. de Boisserer.
2 Elle est dans le style byzantin , avec des peintures à fres-
LE PÊLEBIlf. 221
que tableau , peint sur mur, qui remplit le fond <ic L'église, et qui, au-dessus du maitre-autel, représente le Jugement dernier. Beaucoup de diables et peu d'anges; plus de damnés, je crois, que d'élus. Au sommet domine le Christ : je l'avais pris d'abord pour Jupiter. Le roi, parfaitement ressemblant, et dans un costume romain , s'aperçoit parmi les élus. C'est une prophétie , je suppose.
La. Basilica est encore un monument dû à la munificence du souverain. Soixante-six colonnes de marbre gris, à chapiteaux de marbre blanc supérieurement travaillés, soutiennent cette belle église. La voûte est à charpente dorée ; et les peintures, toutes à fresque, resplendissent sur un fond d'or '.
Quanta la vieille cathédrale, elle a un superbe monument en bronze : le tombeau de Louis IV, empereur d'Allemagne, érigé, en 1603, par Maximilien Ier. L'église Saint-Michel est remarquable par la hardiesse de sa large voûte que ne soutient aucun pilier, et par le mausolée d'Eugène Beauhar-
que du fameux Cornélius. Cette enceinte a de beaux détails, mais sa voûte étoilée ne me parait pas d'un goût irréprochable.
' La Basilka sera l'église d'un couvent de bénédictins que le roi Louis se propose de bâtir, et dont le patron sera saint honiface. La vie de ce saint y est représentée, ainsi que celle de tous les saints de l'Allemagne. Les trois églises de Laù, de àaint Louis et de la Basilicii, ont été bâties par le roi Louis.
222 LE PÈLERUf.
nais, sculpté par Thorwaldsen La statue du prince est debout, gardant sa couronne de héros et laissant à ses pieds celle de roi. L'Histoire est là, qui prend la dernière et qui, son livre en main, écrit. La devise d'Eugène est gravée au-dessus du monument : « Honneur et Fidélité ! »
Un des premiers objets qui attirent l'attention de l'étranger, à Munich, est un obélisque en bronze élevé à la gloire des soldats bavarois morts en Russie à la suite de Napoléon, et fait avec les canons pris sur l'ennemi ; on y lit cette singulière inscription : « Eux aussi, ils moururent pour la délivrance de leur patrie ! » Les Russes n'y comprennent rien.
Mais que de monuments à décrire ! Le théâtre avec ses colonnes et ses fresques, le bazar avec ses galeries ornées des belles vues de l'Italie', la poste avec ses grands portiques , la statue du roi Maximilien-Joseph sur la place du théâtre, celle de Maximilien Ier sur la place fVitelsbach 5, la Bibliothèque avec ses 400,000 volumes et ses 8,000 manuscrits 3 , Yuniversité , palais immense avec ses quinze cents étudiants , et en face le séminaire 4 :
1 Au-dessus de ces tableaux sont des vers du roi -poète Louis.
2 Ce prince est la souche de la famille royale actuelle.
3 Elle est dans le style florentin et sur le modèle de la maison Slrozzi.
4 La grande rue Louis est toute peuplée des monuments du
LE PELER l\. 523
Que de créations grandioses ! un seul règne a fait tout cela : ailleurs il en eût fallu dix.
Et pourtant je n'ai point encore parlé de ce que Munich a de plus prodigieux : la Pmaeothàque, la GhfpMhèque, la Nouvelle Bésidence et la statue delà re.
La Pinacothèque est un palais somptueux où resplendit l'or et le marbre. Des richesses sans nombre y sont entassées. Le nombre des tableaux qui garnissent les galeries de ce musée est en linéique sorte incalculable. On y trouve tous les grands maîtres '.
La Glyptothèque, mngnifique monument sur le
toi de Bavière. Vunkersité et le séminaire son là l'extrémité de cette rue, où il y a aussi un pensionnat royal de jeunes ]<• tout bâti dans le style byzantin.
1 Ces longues galeries sont éclairées par le haut. Là se voient à profusion les Rubens. le Raphaël, les Titien, les Van Dyck. ■mbrandt . les Corrége . les Carrache . les Guido Reni , les Tcnieis. les Léonard de Vinci, etc.. etc.. etc. Mais n'y a-t-il pas au milieu d'une multitude de vrais diamants une certaine quantité de fausses pierreries?... Cela pourrait être. En tous cas. même en supprimant une foule d'usurpations, il resterait encore un amas de trésors. Dans ce même palais est une collection de va>r^ étnsqnes, venus de Pompéia. qu'on dit d'une \aleur inestimable. Les pavés en mosaïque y sont du plus beau travail, il y a là une galerie sans fin où j'ai compté vingt-cinq coupoles peintes et dorées. L'architecte lui-même, le célèbre baron UeaM . chambellan du roi. me montra ce palais en détail; il fut commencé en 1816.
La Bavière a plus de /.non tableaux, éralnéa à ifl millions de fiancs.
224 LE PÈLERÏTf.
modèle du temple d'Égine, a été uniquement bâti pour les collections de statues du royaume. Encore des salles immenses pavées de marbre : encore un luxe inouï de colonnades et de dorures. La galerie dite des Bomains a trois admirables coupoles : sous l'une est la Naissance de l'art, sous la seconde est l'apogée, et sous la dernière la Décadence. La galerie suivante est consacrée aux génies modernes. Là se trouvent la Venus de Canova sous les traits de la princesse Borghèse, le Paris du même sculpteur , et YJdonis de Thoruxddsen \
Je sortis de la Glyptothèque fatigué d'admiration ; et le ministre de Sardaigne , chez qui je
1 Donnons ici un rapide aperçu des principales merveilles de la Glyptothèque :
1° Les Êginèles. Ce sont, d'abord, dix statues en marbre, qui décoraient le premier fronton du temple d'Egine, et qui représentaient la Mort de Patrocle; elle ont environ trois mille ans. On y distingue à merveille Patrocle, Hector, Paris et les deux Ajax. Ces figures, un peu avariées par les siècles, ont été restaurées avec un rare talent par le fameux Thorivaldsen. Puis viennent cinq autres statues formant le deuxième fronton du même temple, et où l'on reconnaît Laomédon, Ajax, Télamon et Hercule. Ces deux frontons, inappréciables, n'ont coûté au roi que 120,000 fr.
2° Un obélisque en granit oriental, venu de la villa Albana. et qu'on croit avoir été sur le tombeau d'Adrien.
2° Un faune de Praxitèle, restauré, dit -on, par Michel- Ange.
4" Un Silène et une Laodicée de Phidias, repris du Musée
i.e PÈiEisn. 225
dinai, me conduisit le soir à l'Opéra, où il y avait représentation extraordinaire pour la fête de la reine. La salle était resplendissante de bougies, ce qui me charma d'autant plus, qu'habituellement, en Allemagne, on n'y voit goutte au théâtre. La cour était en grande loge. Les ministres, officiers et notabilités de Munich, avaient revêtu leur grand uniforme. Mais, si le spectacle était beau dans la salle, il s'offrait peu brillant sur la scène ; on s'imaginait y représenter et y chanter Jphicjénieen Tauride : je ne pus me prêter à cette fiction. La Nouvelle Résidence est un palais à quatre façades '. J'entrai dans ses appartements ; et je re-
de Paris. (La Glyptothèque a plus de cent pièces qui étaient au Louvre. )
e tête de Méduse, qu'on attribue à Phidias ou à Praxitèle.
6" Un Néron, d'une douce et tendre figure. 7° Un Jason. plein de charme.
8" Alexandre le Grand, sculpté sous son règne, et la seule statue ressemblante qu'on ait eue de ce héros. Son visage est beau, mais son dos est plus que voûté. Sa tête est un peu de rote, ainsi que le représente l'histoire. Il y a. je crois, de la vérité «lans ce marbre, qui a été restauré par Thorivaldsm. - bustes des empereurs romains et de la plupart des grands hommes de l'antiquité.
d'elles, qui est sur la place du théâtre, est la copie du palais Pitti de Florence. Une autre, qui donne sur le jardin . avec statues et colonnades, est d'architecture romaine. On a conservé, dans l'intérieur de cette nouvelle demeure, me vieil I*- tour ou fui mnré l'électeur Henri de Bai
culai , véritablement émerveillé , devant leur fastueux éclat. Ici , la pompe est sans mesure ; les proportions sont gigantesques. Une des salles de bal a 125 pieds de long sur 56 de large. Quant à la salle du trône , elle tient des contes arabes. Entre vingt-quatre colonnes, d'une hauteur considérable , à chapiteaux d'or , et soutenant des galeries supérieures somptueusement ornées, s'élèvent, comme des déités fabuleuses , douze statues colossales en bronze doré, représentant les douze grands électeurs de l'Allemagne '. Ce sont des astres rayonnants sous des voûtes étincelantes. Les plafonds, les murs, les lambris, tout est or, marbres et peintures. El l'on se demande avec surprise à la vue de tant de chefs-d'œuvre de l'art : « Où suis-je? Dans quelle immense capitale de quel immense royaume me vois-je ici transporté ? Quel est le monarque puissant qui s'est placé sous ces auréoles de gloire? Suis-je chez Salomon , chez Haroun-Al-Raschid , chez Sésostris , chez Périclès, chez Sémiramis , chez Trajan , chez Léon X ou chez Louis XIV ?. . . » Et , tout à son enthousiasme, on ne se répond pas : on admire 2.
1 Ce sont les plus grandes masses dorées qui aient jamais été faites en ce genre.
2 Dans la magnifique salle du trône, et dans toutes les vastes galeries de ce palais, il y a des fresques d'une rare beauté. Ici. c'est la vie de Charlemagne , par l'admirable peintre Schorr. Ailleurs, la vie de Barberousse . par le même. Plus loin, la vie
U PÈi.F.r.iv 227
La statue de In Bavière a les proportions colossales de toutes les créations du roi. Elle a 5-4 pieds bavarois île haut ' , son visage a de l'expression ; et elle est appuyée sur un lion d'une extrême beauté. Cette ligure gigantesque est. l'œuvre de SchwarUkaler. Derrière elle s'élèvera un vaste temple consacré aux gloires bavaroises.
Près de l'atelier où se travaille la statue, sont des plâtres curieux recouverts de bronze par le procédé galvanique. On m'y présenta, en airain , de légers feuillages de cèdre , de petites roses diaphanes et des insectes aériens. Le bronze devenu papillon !...
La grande-duchesse Stéphanie de Bade, passai,!
de Rodolphe de Hapsbourg. Puis enfin, les batailles modernes dea Bavarois . par Adam et liesse. Le fameux Cornélius a là aussi de ses œuvres. Parmi les douze statues des grands électeurs est celle de Louis de Bavière , empereur d'Allemagne dont l'entrée à Munich est représentée peinte à fresque sur la porte de V/ser par laquelle il passa. La chapelle royale, attenanteau palais, rappelle celle de Sainte-Rosalieà Palcrme. doul la parois sont revêtues d'or. De belles peintures ressorteut de ce fond i Munissant. ■
1 Le pied bavarois est plus long que l'ancien pied français. Ce sein la plus grande statue en bronze fondu qui aura paru. (Celle de saint Charles Borromée a bien douze pieds de plus, mais elle n'est qu'en bronze Frappé. ) Le roi doit la faire placer sur une hauteur dominant le Theresenwiese, prairie où se tieniifiit l< s a lèbres (êtes d'octobre a Munich. Un des ongles du pied de cette statue, que j'ai mesuré, a beaucoup plus d'un demi-pied.
228 LE PÈI.ERI\.
à Munich pour se rendre à Nice, daigna m'inviler à dîner avec le baron d'Andlaw, ministre de Bade, et le comte Colloredo , ministre d'Autriche. Quel bonheur j'éprouvai en me retrouvant auprès de S. A. R!... Mais j'eus à regretter de ne pas voir sa seconde fille auprès d'elle. Cette charmante sœur de la charmante princesse Wasa était souffrante et n'avait pu quitter son appartement. La princesse Marie aura l'esprit de sa mère comme elle en a la grâce. Un jour, à Baden-Baden , on jouait à de petits jeux écrits. II fallait improviser des réponses soudaines à des demandes imprévues; cette question lui arriva. « Que préférez-vous de l'espérance ou du souvenir? » La jeune princesse écrivit de suite : «: Le souvenir : lorsqu'il m'apporte l'espérance. »
J'avais admiré les pompes grecques et mythologiques de la Nouvelle Résidence : je fus visiter l'ancien palais des électeurs de Bavière ,' et j'y trouvai la magnificence du siècle des Richelieu et des Mazarin. On m'ouvrit les salles impériales ». Que de galeries à murailles de glaces ! que d'anciennes étoffes d'or ! que de tahleaux ! que de sculptures !
« Ce ne sont que festons, ce ne sont qu'astragales. »
Et tout cela est désert , abandonné. C'est le gran-
1 Ainsi nommées depuis l'empereur Charles VII qui, le premier, les habita.
IE rÈLEHI.V 220
diose des temps passés : solennel niais froid , majestueux mais triste. Je n'étais plus dans des régions fabuleuses, sous des enchantements d'opéra : j'étais dans les réelles sphères de la royauté; au vieux sol delà toute-puissance. Je fis plusieurs fois le tour du lit de parade à balustres d'or où Napoléon refusa de coucher en 1809 *. La tenture en brocart de ce lit, d'une épaisseur inimaginable , renferme , dit-on , pour deux millions d'or. Qu'on juge du poids de l'étoffe ! Non loin est le cabinet des miroirs et celui des miniatures. Le premier est bizarrement tapissé de 300 flacons de porcelaine de la Chine : au milieu est un lustre en ivoire supérieurement travaillé par Maximilien III , électeur de Bavière. Le second a 130 miniatures dont les sujets sont tirés de l'histoire ou de la Fable, et au milieu duquel se trouve aussi un lustre en ivoire parfaitement travaillé par l'électeur Maximilien Ier. Ces cabinets sont fort curieux.
J'avais ouï beaucoup parler à Vienne de (a Dame blanche qui y apparaît à la mort de chaque membre de la famille impériale; ici l'on me montra le portrait de la Dame noire de Munich ( électrice en 1 78o ) qui remplit les mêmes fonctions que sa sœur d'Autriche auprès des princes de Bavière. Il n'y
1 Ou n'en a pas su la raison. Il fil rouler à côté une espèce de lit île camp ou II coucha.
■2~;0 J.E l'ÊLERM.
a , à ce qu'il parait , entre ces dames, qu'une différence de couleur.
Sur l'escalier du vieux palais est un portrait fort original : celui du bourgmestre de fausserbourg. On avait prédit je ne sais quoi de fatal à ce magistrat sur sa lèvre supérieure ; et il en avait conclu que, pour éviter le malheur attaché à ladite lèvre , il fallait se garder d'y passer le rasoir. En conséquence, il lui était poussé une paire de moustaches tellement longue et tellement démesurée qu'elle le gênait horriblement dans sa marche. Obligé de lui faire faire un demi-tour à droite ou un exercice par le flanc gauche pour pouvoir marcher librement, il s'arrangeait de manière à ce qu'elle fit queue , non derrière Jui , mais de côté. Un jour , jour de triste mémoire, il descendait rapidement un escalier. Distrait et préoccupé , il avait oublié les précautions que nécessitait sa barbe supérieure : ses pieds s'embarrassent dans le poil de ses moustaches , il tombe et se brise la tête contre les marches ; la catastrophe est positive ; et cependant elle paraîtra toujours , selon moi , un peu tirée par les cheveux \
Sous une des portes du palais est une énorme pierre attachée par une chaîne de fer à la muraille 5 elle fut lancée jadis à 18 pieds de haut par
1 Le portrait fait foi de la vérité du récit. Le bourgmestre est peint avec sa moustache de six pieds et demi de long faisant queue à côté de lui. 11 descend l'escalier où il va périr.
LE PÈlEim. 5"1
l'électeur Christophe de Bavière. Ce bloc pèse 182 kilogrammes, autant de livres, à une près, qu'il y a de jours dans une année. Quel fameux bras avait ce prince ! J'aime mieux le bras que la barbe!
Il y avait , ce soir-là , concert et cercle royal : je ne me souciais guère d'entendre encore de la musique à Munich ; car la veille, le marquis de Pallavicini m'avait mené dans sa loge, à l'opéra de Robert le Diable; et j'étais sorti du spectacle , avant la fin , envoyant Roberl à tous les diables. Mais , ici, j'allais voir , réunie , la famille royale ; et il y avait là un intérêt bien autrement puissant que celui d'un simple concert.
Le roi et la reine parurent; le prince héréditaire était auprès d'eux, ainsi que sa jolie sœur la princesse Aldégonde. Le roi parla à une foule de personnes avec une amabilité extrême; la reine imita son exemple. Puis , la musique produisant un même effet sur l'assemblée, le monarque se trouva de nouveau en accord parfait, et en complète harmonie, avec ceux qui l'entouraient, à une seule différence près : Sa Majesté sommeillait assise; nous autres, nous dormions debout.
Le ff'alhalla ! Voici de tous les monuments élevés par le roi de Bavière, le plus complètement admirable. Il est sur les bords du Danube, à une lieue de Ralisbonne; et , dominant fleuve et con-
trée , il y plane en roi , presque en dieu \ On y monte de terrasse en terrasse par plus de 800 degrés de marbre ; et là , comme devant toutes les constructions du foi Louis, on s'arrête émerveillé. En vain y chercherait-on du bois et de la pierre ; tout y est marbre, bronze et or. Soixante colonnes environ l'entourent à l'extérieur. On entre, et l'enthousiasme s'accroît ; douze colosses de bronze , dorés en partie , et représentant les Valkyries , se dressent sous la vaste enceinte 2. Plusieurs frontons intérieurs , en bronze, et sculptés à jour, offrent Odin, Frigga , les Nomes , Héla , Surtur , Braga , B aider , Iduna, le chêne Fdrasil, le grand Serpent, et autres déités Scandinaves : tout cela d'un travail parfait , d'une richesse inouïe , et prestigieusementbeau. Ce temple est consacré aux hommes illustres de l'Allemagne. Tous leurs bustes y seront placés. C'est une grande idée nationale.
Et cependant , comme toutes les choses d'icibas , elle a son côté attaquable. On se demande pourquoi des divinités Scandinaves , placées dans un temple grec, et par un prince catholique, poulies gloires de l'Allemagne!... Il y a peut-être là d'étranges disparates. Une pensée religieuse et chrétienne eût été plus en harmonie , ce me sem-
1 Non loin, sur une hauteur, sont les ruines de Donau- Stauf.
2 Ce sont des cariatides gigantesques el d'un travail fini.