‹ Le pélerinChapitre 12 sur 19 · I.E PEI.ERH · texte numérisé non relu

I.E PEI.ERH

gnaient un aperça de mouvement ; mais ce fugitif signe de vie ne faisait que mieux ressortir le silence habituel de la cité. Je n'aurais osé y éle- \erla voix. On dirait que, depuis la capitulation de Mack, Ulm a perdu le droit de parler haut. La ville a pourtant eu sa vengeance, et son vainqueur souffrit plus qu'elle '.

La route dXlm à Stuttgard a plusieurs points de vue pittoresques 2.

Une agréable surprise m'attendait dans la capitale du Wurtemberg: le prince Jérôme de Montfort, neveu du roi, instruit de mon départ de Munich, vint me voir à mon arrivée. Ma bonne étoile m'envoyait en lui un illustre cicérone; et ce fut dans son élégante calèche à quatre chevaux que je commençai mes nouvelles excursions. Le jeune prince était mon guide: toutes les portes m'étaient ouvertes ; et il y avait pour moi plus d'un attrait dans ces charmantes promenades : car j'avais à mes côtés l'un des neveux de Napoléon ; et ce ne-

1 I.a cathédrale dTlm est d'un beau style. Sa chaire et ses > ili aux sont superbes.

2 Notamment les ruines de ffreinsberg qu'un fait a immortalisées. La fort de // einsherg étant assiégé par l'empereur i uni ad III. on permit aux femmes de sortir de la place en emportant ce qu'elles avaient de plus précieux : elles prirent leurs maris sur leur dos, et passèrent. I.a \ille de Weinsherg est la résidence du célèbre poète allemand JustinusKerner. Le pont de Plodtinyen, fait d'une seule arche, couvert comme une ,,.ilei ;ect orné de fenêtres à persieni;es. est d'un effet original.

240 LE PÈLERn.

veu, aimable et bon. m'offrait les traits de l'empereur.

Nos entretiens étaient pleins de charme. Le prince Jérôme deMontfort, doué d'un beau visage et d'une physionomie gracieuse, est Français d'esprit et de cœur. Il ne parle et ne rêve que de la France. Il dit toujours nous en parlant des fils de la grande nation. Sa position à Stuttgard est brillante; et pourtant il lui semble que la plus modeste habitation en France lui serait préférable au plus beau palais à l'étranger. Je lui parlai du passé de Napoléon ; il m'écoutait avec transport. Je lui parlai de l'avenir du duc de Bordeaux ; il m'écoutait avec intérêt. « Gloire à jamais, me dit le prince, à qui rendra heureuse la France ! « C'était là aussi ma pensée.

Notre première excursion fut à Rosenstein, délicieux château de plaisance du roi de "Wurtemberg l. Notre seconde fut aux haras du royaume : ce sont les plus fameux de l'Europe.

Ces haras sont à quelques lieues de Stuttgard. dans des vallées tbessaliennes , dans des bocages

« Cette belle résidence domine Stuttgart, et autour d'elle s'étend la riante vallée du Necker, encadrée de hautes montagnes Sur le sommet de l'une d'elles est le beau temple grec de Rothenberg , où repose la première femme du roi. L'intérieur du palais est élégant et riche. J'y remarquai un tableau représentant Napoléon à Ratisbonne. quatre tableaux d'Horace Vernet, et un poétique salon de fête. Près du château est une source d'eau ferrugineuse où l'on vient boire de fort loin.

dignes des pinceaux du Poussin. Ils sont au nombre de trois. Le premier se nomme Klein Kohen heim ', le second Schurnhausen et le troisième ffeil. Il s'y élève une multitude d'admirables coursiers ; la plupart sont arabes pur sang 3. Weil a bien quelques chevaux anglais de race pure, et Sdiarnhausen plusieurs chevaux de race croisée5; mais, en général, les arabes pur sang y sont en majorité. On y voit des poulinières et des étalons venus de leurs terres classiques et nés sous les brûlantes zones ; à leurs pieds de cerf et à leurs yeux de flamme , on reconnaît les coursiers de Job. Leurs hennissements vous disent : allons !

Des haras du roi , le prince de Montfort me conduisit au palais de Stultgard dans les appartements qu'il occupe. Je ne pus y regarder sans attendrissement une petite branche de saule : elle avait ombragé le tombeau de Sainte-Hélène. Non loin était un fer d'une grande simplicité ; mais qu'il avait de prix, ce fer ! C'était l'épée de Napoléon.

Peu de jours avant mon arrivée, une grande fête avait eu lieu à Stuttgard ; et le roi de Wur-

1 11 y a là un ravissant chalet suisse, surmonté d'un grenier à foin où l'on entre en voiture.

2 Kéa de père et mère arabes.

•" Mil e anglaise et père arabe. Il y a à IVeil une jolie villa

à peu de distance d'Esling, petite ville aux bords du Necker.

2i2 I.E l'ÈLERIX.

temberg s'y était vu entouré des acclamations d'amour de son peuple. On célébrait la 25e année de son règne *. Sa Majesté, en cette grande circonstance, avait publié une amnistie générale, sans exception ; et décrire ici l'enthousiasme de la nation serait une tâche au-dessus de mes forces. Le roi de "Wurtemberg est adoré de ses sujets , et jamais prince ne le mérita davantage. Tout occupé de donner de sages institutions à son pays, il sait admirablement mettre en harmonie les principes d'ordre du temps passé , avec les idées de liberté du siècle présent. Il n'est point le chef d'une caste à part, ni le moteur d'un système privilégié : il est le souverain chéri de toutes les classes , et le dominateur indulgent de toutes les opinions. Voulant débarrasser peu à peu le pays de certains droits féodaux qui tendent parfois à entretenir de l'irritation entre les grands et les petits, il engage les seigneurs à vendre leurs droits, et les vassaux à les acheter. Or, que fait-il pour que la transaction réu'ssisse ? Il paye les deux tiers du prix stipulé ; et , grâce à cette générosité royale , chacun se trouve satisfait.

Les finances du Wurtemberg sont dans l'état le plus prospère. Rien n'est négligé dans ces États, où ne resplendit pas le luxe des monuments ,

1 Celte fêle n'a lieu que la vingt-cinquième année d'un règne.

i.e tfeLEfclN. '2 5"

mais où fleurissent, en revanche, toutes les branches «1»' l'administration publique. Le peu d'imjmts qui existent diminue chaque année. Routes, hôpitaux, églises, casernes, collèges, tout est surveillé avec un soin paternel. Dans les campagnes comme dans les villes, on voit sur les visages cette sérénité confiante qui annonce une nation heureuse. L'éloge du prince est écrit... sur le front tranquille du peuple.

Aussi , quelle touchante manifestation d'enthousiasme et de dévouement à la grande fête de Stuttgard ! Vieillards , femmes, enfants, guerriers , magistrats , paysans , gentilshommes , se mêlaient et se pressaient autour du roi sans distinction de rangs ni d'état : chacun avait le même cœur, pour exprimer le même amour. Le soir de celte belle journée, l'auguste souverain se promenait seul au milieu de la multitude qui, tout en B€ langeant respectueusement devant lui, ne pouvait s'empêcher de resserrer parfois le cercle pour baiser le bas de son habit, toucher un coin de son vêtement, et lui glisser tout bas quelque parole de tendre affection. C'était réellement un prie au milieu de ses enfants , de ses enfants de bonne race : et un père du bon vieux temps.

l'assistai, dans la tribune diplomatique, à l'ouverture des chambres. Il n'y a de session que tons 1< » tiui> ans ; et, dans leur intervalle, nu comité permanent veille aux affaires de l'État.

Les pairs du royaume ne sont point en grand nombre, mais les plus illustres noms de l'Allemagne y figurent; la plupart, princes et comtes médiatisés , étaient autrefois souverains *. Ces pairs n'ont pas de costume spécial ; chacun a son uniforme particulier. Les députés sont divisés en deux classes , ceux de la noblesse et ceux du tiers état. Les premiers, qui sont en petit nombre, ont un habit bleu à broderies d'argent ; les seconds, qui sont en majorité, sont revêtus d'un manteau noir. Là, ne s'élève point ce foyer de passions révolutionnaires qui, ailleurs, s'appelle tribune. Les membres de l'assemblée ne parlent guère que de leur place ; et les discours écrits ne sont pas permis. Point de femmes aux galeries. La reine ellemême ne peut assister à aucune séance. La prudence nationale a eu soin d'écarter de l'enceinte législative tout ce qui pouvait donner un dangereux essor à l'imagination , tout ce qui pouvait entraîner l'esprit à briller aux dépens de la sagesse.

Le roi, debout sur son trône, avait à recevoir la prestation de serment de son fils. Le prince royal, d'une taille élégante et d'une figure distinguée, s'avança vers lui, et prononça : Je le jure ! avec un accent ferme et digne. Son père, lui tendant la

1 II y a parmi les pairs onze membres de la famille royale, dix-sept princes et treize comtes médiatisés. Leurs séances sont secrètes. Il y a dix pairs à vie dans la chambre.

LE PÈLERIt. 245

main, serra la sienne avec émotion. Cet usage a quelque chose de simple, de toucLuuil elde chevaleresque. Dès qu'un pair ou un député a prêté serment , selon la forme voulue , le roi presse sa main dam la sienne. C'est, pour ainsi dire, une étreinte affectueuse et une alliance solennelle entre le prince et la nation. Le jeune héritier du trône de >N nrtemberg a sur le front un cachet de noblesse et de loyauté qui donne confiance dans son avenir. Le fils continuera le père.

Le prince de Montfort me mena au vieux château des électeurs souverains. Une large pente douce , en guise d'escalier mais sans marches , qu'on peut monter à cheval et même en voiture, nous conduisit au premier étage sous des galeries extérieures à longues colonnades qui communiquent aux grands appartements.

— Ici, me dit le jeune prince, est apparue (a Dame blanche...

— La Dame blanche! interronipis-je. Lh quoi ! la Dame blanche de Vienne !

— Non : celle de Berlin; et celle-ci n'est pas la moins effrayante.

— Toutes les cours d'Allemagne ont donc la même vision?...

— Et, en partie, la même croyance. La Dame blanche de Stuttgard a son portrait dans un des appartements dits de Yeuipereur. Je vais vous conter son histoire.

lies deux obstacles.

La Dame blanche de Stuttgard n'était point de race royale. Mais le ciel l'avait douée d'une rare beauté ; et l'électeur souverain se prit de passion pour elle. Par malheur, la dame était veuve et avait deux enfants en bas âge, garçon et fille. Un mariage entre elle et le prince ne semblait donc nullement convenable. Un jour l'électeur, tout entier à son amour, laisse échapper ces fatales paroles de tendresse et de regret : Je voudrais l'épouser, je l'adore : mais il y a entre nous deux

Page 1