OBSTACLES
Ces mots sont répétés à la veuve. Elle avait souvent remarqué que l'électeur ne supportait la vue de ses enfants qu'avec une impatience tenant de l'aversion. « Voilà les deux obstacles , sans doute ! » se répète l'infortunée.
Plusieurs journées se passent dans des alternatives de haine et d'amour pour les deux petits êtres qu'elle caressait jadis avec tant de bonheur. Tantôt elle les pressait sur son cœur en murmurant tout bas : Chers enfants ! Tantôt elle les repoussait avec violence en s'écriant : Funestes barrières! Son amour de mère s'épuisait à combattre à la fois sa passion d'amante et son ambition de femme. Un soir elle les entraine au fond d'un
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oratoire où était placé le portrait en pied de l'électeur dans son costume souverain, beau de visage et de puissance. Elle tombe à genoux devant ce tableau ; et , les yeux brillant du feu de la démence et du désespoir, elle tire un poignard de son sein.
— Mes enfants ! dit l'infortunée, je vous préférais à tout sur la terre : Mais regardez cet bomme!... ce prince!...
Et, de la pointe de son fer, elle leur montrait l'électeur.
— Eh bien! celui-là, mes enfants!... celui-là l'emporte sur vous. Je n'aime plus que lui ; et, sur la route du bonheur, vous deux vous me barrez les passage ; car il vous hait celui que j'adore ! Enfants ! Il fallait me décider entre vous et lui : j'ai choisi , vous allez mourir.
Les pauvres petites victimes , trop jeunes pour comprendre un pareil discours , regardaient leur mère avec un étonnement effrayé.
— Allons ! joignez vos mains! priez! reprend la veuve d'une voix sourde et agitant son arme meurtrière d'une main convulsive : Vous irez à Dieu, mes enfants ! et moi je me voue à Satan. Mais mon ciel à moi, c'est l'amour ! et l'amour ceint du diadème. Il n'aura qu'un temps, ce paradis. L'enfer suivra. N'importe ! mourez !
Le frère et la secur poussent un cri de désolation devant le poignard levé sur leur tète. Ils se
sauvent, effarés, à l'extrémité de la chambre, ne pouvant encore prononcer qu'un seul mot, maïs le plus suave de tous : Maman. Tremblants, ils se réfugient au pied d'une espèce d'autel, au-dessus duquel était une Madone tenant son fils entre ses bras ; et par un instinct machinal, ils montraient cette image à leur mère.
— Mon Dieu ! je parlais de l'enfer ! reprend la misérable éperdue : j'y suis déjà. Je brûle!... je brûle ! . . .
Les yeux lui sortaient de la tète. Sa raison l'avait totalement abandonnée. Elle jette un regard suppliant sur la lame de son poignard.
— Frappe-les ! Frappe donc ! s'écrie-t-elle ; termine l'infernal supplice !
Elle s'élance vers ses enfants ; et les joues sillonnées de larmes brûlantes, elle les presse contre son sein.
— Embrassez-moi donc ! reprend-elle avec l'accent de la frénésie : faites-moi vos derniers adieux ! Pauvres petits que j'aimais tant, vous serez heureux et sans tache ! vous serez deux anges là -haut! moi, je suis l'esprit maudit ici-bas! Nous ne pouvions rester ensemble, ni pour mon bien ni pour le vôtre. Mon souffle eût soujllé votre haleine. Oui, je vous tue , mais je vous sauve.
Les saisissant par les cheveux, elle les renverse à ses pieds. Le poignard frappe, le sang coule. Le frère et la sœur ont péri.
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Grand Dieu !... un homme entre : c'est l'électeur. La veuve était debout, les cheveux hérissés, le poignard à la main, et regardant d'un n il hagard les dernières palpitations de ses victimes.
— Voici les deux obstacles tombés ! dit-elle au prince avec la solennité du délire et de la mort. J'adorais ces pauvres enfants ; mais ils me séparaient de vous : et pour vous je les ai tués! et pour vous je me tuerais moi-même ! et pour vous je sacrifierais le monde entier ! et pour vous je viens de perdre mon âme !
— Misérable ! s'écrie le prince : eh ! ce n'étaient point là les deux obstacles qui nous séparaient; i l'iix qui se dressaient entre nous étaient le blâme «le mon père et le mécontentement de ma sœur.
deux oppositions, ce matin, venaient enfin d'être levées : j'accourais vous offrir ma main. Monstre! vous ne méritez plus d'autre trône que l't chafaud, et d'autre époux que le démon !
Il reculait terrifié.
— Arrête! réplique la veuve en se précipitant ?Cf8 lui, arrête! infâme meurtrier! Oui! meurtrier, car c'est toi qui as tout fait; toi qui montrais dt l'aversion aux fruits de mon premier hymen; toi qui prononçais contre eux je ne sais quelles paroles ambiguës qui appelaient le crime et le MUOg; toi qui ne t'emparais de mon cœur, par techiatioin infernales, que pour le pousser au
plus exécrable des forfaits! C'est toi qui as tué mes enfanls!
— Infâme ! reprend le prince en se dégageant d'elle avec violence : que je ne te voie plus devant moi ! Arrière ! Tu me fais horreur !
— Et toi aussi, arrière de moi ! répète la femme assassin avec l'expression du dégoût, elle rire de l'ironie. Comment donc ai-je pu t'aimer? Tu me parais atroce et hideux. Ne crains rien, je ne veux plus ni de ta foi , ni de ta couronne. T'épouser! être à toi ! jamais. Je t'abhorre ! je te maudis. Ma fille! mon fils ! chers enfants!... Quoi ! cet homme fut mon idole! JVon... non : je vous aimais bien davantage. Tu me voues aux enfers : as-tu dit ! Eh bien! j'y descendrai, je pars. Mais j'en sortirai, je l'espère, pour épouvanter toi et ta race, pour annoncer le deuil et la mort. Adieu, tremble ! je revivrai.
La croisée contre laquelle elle s'appuyait , donnait sur des fossés profonds; elle l'ouvre, et se précipite d'une hauteur considérable contre un amas de pierres aiguës. Un cri d'horreur a retenti. Elle était morte et mutilée.
Peu d'années après, l'électeur étant tombé malade, une Dame blanche apparaît tout à coup le long des galeries extérieures de son château. Il était nuit : la lune éclairait son visage, et ce visage était sinistre. Un des officiers du palais l'aperçoit d'un étage en face : elle lève son bras, cl
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lui montre l'appartement du souverain , avec un rire satanique. L'officier reconnaît la veuve qu'avait aimée l'électeur; il s'élance vers elle... et la vision disparait.
Le prince, au point du jour, expira.
J'avais écouté celte histoire avec attention. Les superstitions ont toujours un certain charme ; et. bien que la raison les repousse, l'imagination les accueille.
— Je ne crois, certes, pas à la Dame blanche, continua le prince de Hontfort ; mais voici, néanmoins, un fait qui me concerne, et qui, dans le temps, me fit une vive impression ! Ma mère, sœur du roi, était malade à Lausanne; mais non dangereusement, selon les médecins ; et son état ne nous inspirait aucune alarme. Une nuit (j'habitais alors le vieux château où nous sommes), une nuit j'entends un grand bruit. Pourquoi tant d'émoi , tant d'alarme? La Dame blanche vient de traverser la fameuse galerie ; et elle a frappé à ma porte. Les sentinelles l'ont vue et sont restées glacées d'épouvante. Partez de suite pour (a Suisse! me dit le roi de Wurtemberg. Je crains pour la vie de ma sœur.' Je me rendis sur-le-champ à Lausanne : ma mère était au lit de mort. Je reçus ses derniers soupirs '.
Maintenant, poursuivit le prince Jérôme, je
1 Ç« lui !'• -'■> im\ cnibie 1835.
LE rEl.LRIiV.
vais vous raconter plusieurs autres apparitions bien constatées de cette même Dame blanche. Vous en croirez ce que vous voudrez.
D'épaisses ténèbres couvraient la ville de Slutlgard. Le sommeil y étendait ses pavots. Qui trouble ce profond silence?... Un carrosse à six chevaux court bruyamment sur le pavé; il s'arrête devant la vieille résidence. Le marchepied de la voiture se baisse ; et, à la vue des factionnaires qui regardaient du haut des murs, il en descend la Dame blanche. La porte ne s'ouvre pas devant elle ; et pourtant elle la traverse d'un pas léger, comme si ses battants n'étaient pas plus épais que le brouillard de la nuit. La voilà se promenant le long de la fameuse galerie avec sa solennité habituelle. Les factionnaires n'osent bouger. Qu'arriva-t-il à la suite de cette apparition? La mort du duc Ferdinand de Wurtemberg, oncle du monarque actuel '.
A. l'époque où mon père était roi de Westphalie, ajouta le prince de Montfort, son ministre en Prusse lui écrivait la lettre suivante que j'ai lue et que j'ai gardée. Bien de nouveau à Berlin, si ce n'est que la cour est en alarme, vu qu'il y d eu au palais une apparition de la Dame blanche. Du reste, il n'en résultera rien de fâcheux, je suppose : car
» On fit le procès aux sentinelles , devant un conseil de guerre, pour n'avoir pas crié aux armes! et être restées immobiles en présence de la vision. Les pièces du procès existent.
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INM les membres de lu famille royale se portent à ille. Peu après cette lettre écrite : autre dépéche, autre nouvelle. La belle reine de Prusse étail morte.
Ici finirent les récits du jeune prince. Plus tard, j'appris cette autre anecdote.
La seconde femme du roi actuel de Wurtemberg, sœur de l'empereur Nicolas, était souffrante et dans sou lit. La porte de sa chambre s'ouvre tout à coup, comme poussée par le vent. Fermez ! dit la reine surprise. Sa lectrice, assise au chevet de son lit, se lève et exécute l'ordre. Elle revenait à sa place, quand, installée sur son fauteuil, elle aperçoit la Dame blanche...
Deux jours après, la reine était morte '.
L'intérieur du vieux château a encore d'assez beaux appartements avec fresques et ogives. J'en sortis pour aller admirer le monument élevé à Schiller 7 ; puis, le prince de Montfort et moi, nous fûmes ii la nouvelle résidence. Le palais, d'une belle et -impie architecture, n'a rien de prétentieusement fastueux ; mais il ne manque ni de noblesse ni de majesté. 11 est en harmonie avec tout ce qui
1 l.a primat? Wasa affiuiie aussi avoir vu cette célèbre Dmm Manche avant une des catastrophe* cita es. I ette même uMi>ii m montra au grand Frédéric aaxjoanqai précédèreat
>.i moi t .
2 >i>n loin . dan uc vieille muraille, M un boulet lance, dit-on, par Charles XII, contre la ville de Sluttcard.
l'entoure. Ses galeries intérieures ont une magnificence convenable ; il est digne enfin de son prince '.
A une charmante soirée chez la comtesse Alexandre de Wurtemberg, où je me trouvais avec le neveu du roi, la maîtresse de la maison remit l'entretien sur les singulières traditions de la Dame blanche dont j'étais encore préoccupé.
— >"otre belle Allemagne, me dit-elle, est un pays où la froide raison ne repousse pas dédaigneusement les mystiques révélations et les croyances poétiques. Puis, privilégiés sous ce rapport, nous avons continuellement parmi nous de mystérieuses histoires. Dernièrement encore, il s'est passé sous nos yeux un fait que personne ne saurait révoquer en doute. La princesse de Sigmaringen, âgée de 82 ans et parente des ducs de Bade, perdit son mari le 17 octobre 1831 ; à cette époque, et toute à sa douleur, elle prononça ces paroles : Dans dix ans, au même jour et à la même heure, je rejoindrai le prince au tombeau.
— Eli bien ! madame ! interrompis-je.
— Eh bien ! quelques jours avant le 17 octobre,
elle était à toute extrémité. Luttant contre une longue agonie, elledisait aux assistants : Jenesuc-
1 La giande salle à manger du palais a des lustres où il y a pour 200.000 fr. d'argent massif. La salle de marbre et la salle du trône sont d'un aspect imposant. J'ai vu la chambre ou coucha Napoléon. Son lit y a été conservé.
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combtrai pas aujourd'hui ; mais je n'en ai [dus pour longtemps ; examinez la date du mois. J\ii encore trop de vie pour mourir, et n'en ai plus assez pour mon.
Le 17 octobre 1841, à l'heure annoncée, la princesse rendait le dernier soupir.
Cette narration achevée, le comte Alexandre de Wurtemberg en commença une autre en ces termes :
— Un de mes amis, le prince Alfred de Schonburg, était en voyage, il y a environ deux ans. Au moment où l'on changeait de chevaux à la poste, il entend, à coté de lui, dans sa voiture, des gémissements lamentables ; il regarde... il y était seul; un mouvement d'effroi le saisit. Arrivé chez moi peu après, il me raconte en riant sa bizarre aventure. J'ai eu un instant de frayeur, ajoutat-il, quelle sottise !... il n'y avait là aucun mauvuis prisaye : car ni moi ni les miens n avons éprouvé le moindre accident. Il me quitte ; et, rentré chez lui, il meurt frappé d'une apoplexie foudroyante. La princesse de Metternich l'attendait ce même jour à dîner. — Nous serons treize à table, dit-elle au général Tettenbom qui entrait en ce moment dans SM salon ; il ne me manque plus que le prince de Sehonburg. Mais où donc est-il, ce treizième?
— Hélas! bien loin, madame! il est mort. Noire conversation fut interrompue par le thé.
Elle recommença ensuite; el je recueillis un non-
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vel épisode... une page de plus à ajouter au livre des mystères de la vie humaine.
Le comte Alexandre de Wurtemberg (celui chez qui je me trouvais) était au printemps de la vie ; son cœur ne lui avait encore indiqué personne à aimer. Une nuit, un génie femelle, une espèce d'enfant habillée à la hongroise, lui apparaît en songe, et, le doigt levé vers l'orient, lui dit d'une voix solennelle : Viens où je suis ! bonheur est là ! Puis, le comte s'est réveillé.
Il aurait oublié ce songe, mais ce songe se répéta. Alors, vint se présenter à lui une de ces femmes ravissantes que les yeux ne peuvent regarder sans que l'âme ne soit saisie. 11 l'épouse; elle était Hongroise.
Le mariage conclu, il part pour le château de sa femme. Où se trouvait ce château? Au fond de la Hongrie. Il arrive avec la comtesse; ils entrent dans l'appartement qui leur était destiné. Heureux, et comblés par le sort, ils s'aimaient du plus tendre amour. Le comte, examinant sa chambre, porte ses regards en face de son lit. Un portrait y était suspendu à la muraille. Que voit-il? l'enfant de son rêve. Semblables traits, taille pareille. Elle est vêtue à la hongroise ; et, le doigt levé vers l'orient, elle est dans l'attitude où elle s'offrait à lui quand ces mots sortaient de sa bouche : Viens où je suis ! bonlieur est là.
Ce n'était plus un songe trompeur. Le comte
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a garde le portrait; et il n'a point perdu le bonheur '.
Chacun nie demandait, à mon tour, une histoire du même genre : un fait vrai et des noms connus. Je me rappelai un événement extraordinaire que le comte de Lucchesi-Palli m'avait raconte à Brunnsée ; je le répétai mot pour mot.
Peintre et prophète.
Le prince de Campo-Franco , grand-père du comte Lucchesi, étant à. Turin, vit passer un matin, dans une des rues de la ville, une femme d'une éblouissante beauté. Elle l'avait regarde avec une sorte d'émotion, et s'était promptement échappée. Rentré chez lui, poursuivi par cette séduisante image, il ne songeait qu'aux moyens de la retrouver ; quand tout à coup, la porte souvrant, la belle inconnue se présente.
— Prince ! vous désiriez me voir?
— Avec ardeur, avec transport. Votre présence inespérée...
— Je suis artiste, interrompt-elle.
1 Personne nesavail «Unis la Famille de la comtesse Alex île Wurtemberg , quelle était la singulière personne dont ce portrait offrai! l'image.
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— Et comment avez-vous pu deviner ma secrète pensée?...
— Il faut quelque magie aux artistes.
— Vous en avez de plus d'un genre.
— Prince ! mon art est la peinture ; et je viens vous demander la permission de faire votre portrait. Y consentez-vous ?
— Volontiers. Je n'y vois pourtant rien d'utile.
— J'y vois une nécessité.
L'inconnue avait prononcé ces mots d'une voix douloureuse et sombre.
— Et pour qui ce portrait ? dit le prince.
— Je l'enverrai à votre famille.
— Elle vous l'aurait demandé ?
— Non. Mais je sais combien il lui sera précieux : car elle ne doit plus vous revoir.
— Juste ciel! que voulez-vous dire?...
— Que vous ne retournerez plus sous le beau ciel de la Sicile ; que vous n'embrasserez plus les vôtres ; que , dans un mois, vous serez mort.
Le prince a d'abord frissonné. Puis, après quelque réflexion , il n'a vu là que le début , mystérieusement original, d'une intrigue piquante; et, l'œil attaché sur la ravissante figure de sa prophétesse, il réplique d'un ton léger :
— En tous cas , aimable sibylle ! vous aurez trente jours pour me peindre, moi quatre semaines pour vous plaire , et tous deux un mois pour aimer.