‹ Le pélerinChapitre 15 sur 19 · LE PEI.LH1.V · texte numérisé non relu

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s'est promis de se contraindre , il se eroil certain de se vaincre.

Un jeune chevalier du voisinage , nommé Bertram , esprit revéche et tête chaude , se rencontre sur son passage. Huhert galope après un cerf. Bertram était aussi à cheval. Mais , soit par humeur , soit par esprit de contradiction , il n'allait qu'au pas et Barrait la roule au chasseur.

— Taïaut ! taïaut ! criait Hubert.

Bertram a haussé les épaules : il ricane , siffle et s'arrête.

Hubert pousse un juron monstrueux.

— Eh ! range-toi donc, animal !

— Bange-toi toi-même , insolent !

L'ainé des Brannenburg , hors de lui , arrache son gantelet de cuir, et le lance au visage de Bertram. Celui-ci , non moins furieux et la figure ensanglantée , se jette sur son adversaire. Ils avaient leur épée au côté : ils s'attaquent en rugissant. Déjà la lutte est meurtrière ; déjà le sang des deux rivaux coule de plusieurs larges blessures. Hubert, farouche et forcené , avait les yeux rouges du tigre. Un bruit aigre , imprévu et fatal , le fait tout à coup tressaillir. L'épée du chevalier Bertram, traversant une gibecière, y a brisé un verre en éclats : le fumeux verre des pyginées. Hubert vient de perdre Âraésie.

Le comte de Brannenburg jette un cri de rage ; il redouble se» coups avec une nouvelle frénésie.

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Il sent que son avenir est tué : il *uera l'enuenii en revanche. Bertram tombe; Hubert est vainqueur ; un cadavre roule à ses pieds.

— Tu triomphes ! lui crie intérieurement l'esprit des ténèbres.

— Tu es perdu! lui répond tout bas l'ange gardien.

Ses yeux se ferment égarés. II croit voir s'envoler loin de lui une forme aérienne et céleste. Celte figure avait des ailes blanches : le mot adieu sortait de ses lèvres ; et , s'échappant triste et plaintive, elle avait pris les traits d'Arnésie.

Le lendemain les cloches sonnaient, à quelques lieues de là , les funérailles de Bertram ; et Hubert avait disparu.

Plusieurs mois se sont écoulés. Christian fuyait les jeux et les fêtes. On ne le voyait plus boire aux grands banquets du pays. Il évitait soigneusement les parties fines. Il ne se livrait à son insurmontable passion... que dans le silence de ses appartements retirés. N'était-il donc point corrigé ? Non : mais il passait pour l'être ; et cela liii suffisait. Il montrait toutes les apparences de la sobriété. Ses dérèglements inconnus étaient d'une hypocrisie parfaite : ils n'avaient ni bruit ni scandale.

Mais le mauvais esprit , qui régnait en lui , ne s'était contenté de cette amélioration simulée que pour ne pas heurter de prime abord ses pre-

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■tiers projets de réforme. Il commençait à lui

murmurer tout bas que l'opinion générale ne lui décernerait complètement la palme de la sagesse que quand on l'aurait vu résister publiquement

aux séductions de la lionne chère et aux enivrements d'une fête. Le tentateur maudit lui insinuait subtilement qu'il y avait de la lâcheté à nepas combattre en plein air , et à ne pas vaincre au grand jour. Il le fait conviera un magnifique banquet donné par toute la jeunesse de la contrée, en commémoration d'une bataille célèbre où s'était immortalisé le Tyrol; et Christian s'assied au festin.

Plein de confiance et d'orgueil , il ne doutait pas qu'il ne fût de force à sortir triomphant de cette épreuve; mais , à ses côtés à table , il se trouvait un individu, vêtu de noir, que personne ne connaissait, et qui ne cessait de remplir sa coupe. Christian lui avait d'abord résisté avec succès ; mais l'étranger maniait le sarcasme avec une habileté si rare, y joignait la flatterie avec une adresse si merveilleuse , et entremêlait le tout de paroles si amusantes, que le second des Draniienburg, ne continuant plus à se tenir sur set gardes , se laissait aller par degrés aux débets qui l'entouraient. L'inconnu l'avait subjugue.

Le banquet dressé sous une tente au fond d'un bosquet, se continue jusqu'à la ehute du jour. Les Nin» 1rs pins exquis y pétillaient. De facé-

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tieux propos , suivis de chants bachiques , commençaient à changer la repas en orgie et la fête en bacchanale. La coupe du pauvre Christian ne désemplissait plus ; Christian a perdu la tête.

— Qu'avez-vous donc de suspendu au cou? lui demande son voisin noir. Ce n'est ni un cor ni une lyre. Cela n'a rien de gracieux.

— C'est un talisman, mon ami, répond Christian d'une voix empâtée et l'œil à moitié endormi : le verre des félicités.

— Pourquoi ne buvez-vous pas dans ce verre 9 reprend l'étranger. Le flacon des félicités doit être celui des plaisirs.

— C'est vrai ! c'est sensé ! c'est exact ! réplique le jeune homme entièrement ivre. Verse moi du vin dans ce verre !

Il tire aussitôt le précieux flacon de son étui, le fait remplir de la liqueur la plus forte, et s'écrie :

— Camarades ! à nos amours !

— Aux bons vivants ! dit l'inconnu.

— A la bombance !

— Aux saturnales!

Les clameurs devenaient étourdissantes. Jamais pareil tumulte ne s'était encore vu. Il y avait là sans doute une magique influence qui désordonnait les esprits. On chantait, on beuglait, on huilait : c'était un vacarme d'enfer.

L'individu noir s'est levé.

— Aux gais lurons ! aux vrais tapageurs !

lu. Kttssur. i7y

Cette exclamation est accueillie par des trépignements et des transports frénétiques.

— Point de fête sans verres cassés! reprend le fougueux étranger.

Et d'un coup violent , il brise un des pieds de la table : il L'a en partie renversée.

Plusieurs convives, poussant de longs éclats de rire, battent des mains et applaudissent. D'autres, non moins extravagants , l'apostrophent avec fureur :

— Qui t'a permis de casser nos verres, ivrogne ! malotru ! ribaud !

Indigné de cette sortie, l'inconnu lance une bouteille à la léte de ses adversaires. Aussifùt la table du banquet et le terrain de L'orgie deviennent un champ de bataille. Tout est cassé, brisé, culbuté. On dirait le festin des Centaures et des Lapilbes. Christian prend parti pour son compagnon de table , et jette à ses antagonistes le premier objet qui se rencontre sous sa main. Dieu ! cet objet , c'était son verre !

Le bruit du flacon se brisant en éclats lui fait faire un bond d'épou\anle. Une commotion intérieure , agissant sur sa pensée , lui a fait voir un abîme entr'ouvert sous ses pas. Les vapeurs du festin s'épai^issent à ses yeux. 11 lui semble que le perfide étranger, assis près de lui au banquet , prend tout à coup des ailes noires et fuit sous des flots île fumée. L'infâme, le regardant avec d'af-

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freux ricanements, emportait son verre cassé. Puis, un soupir d'adieu part des nues : c'était le doux accent d'Arnésie.

Bien des semaines après la fatale orgie, l'orpheline de Brannenburg était dans son appartement tenant à la main deux messages. Ce jour était celui où ses trois cousins devaient lui rapporter leurs verres. L'année d'épreuve était finie; et Arnésie , ce même jour, devait enfin choisir son époux.

Elle ouvre la première dépèche. C'est Hubert qui la lui adresse. Il ne l'a pas écrite ; car il ne sait même pas signer son nom ; mais il a trouvé un secrétaire , et il a dicté le message.

« Ma chère cousine ,

« Une épée a cassé mon verre. Vous n'aviez « que trop raison : ma passion pour les glaives et « les combats devait nécessairement me mener à « une catastrophe. Me voilà donc force de renon- «( cer à vous et de céder la place à mes frères. « C'est rude ; mais , prenant la chose résolument « et en brave, j'ai pensé qu'il fallait une expiation « à ma faute; en conséquence; afin de me punir « de mon amour effréné pour les batailles, je me > suis voué à l'état militaire ; j'ai demandé du « service en Hongrie ; et , soldat constamment « sous les armes, je me bats comme un enragé. >

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