I. 'archiduc Antoine avait une maladie grave; il veut rece
saint "Wolfgand , et j'y puisai cette légende. En 985 , saint "Wolfgand fut nommé évéque de Ratisbonne1. Comme il était aimé avec idolâtrie dans son diocèse , il le quitta par ordre du ciel , et vint se réfugier, suivi d'un seul prêtre, sur le bord du lac de Wolfgand , alors appelé Abersee. Là, il se construisit un ermitage, et s'y livrait entièrement à la prière, lorsque, un jour, pendant qu'il errait dans la forêt, un orage emporta sa demeure, et son compagnon disparut. La nuit suivante, un ange lui intima , en songe, l'ordre de jeter sa bâche en l'air et de se bâtir une chapelle au sol où elle tomberait. Il s'éveille et il obéit. La hache est emportée dans les airs à deux lieues de là ; le saint commence sa chapelle. Il achevait son travail, lorsqu'un chasseur, passant sur la rive, l'aperçoit et le reconnaît. Cet homme était de Ratisbonne. Il s'empresse de révéler la retraite du prélat ; et tout le diocèse accourt.
voir les sacrements : Quelle est cette femme à genoux? dit le prince avec étonnement. 11 avait vu la Dame blanche, et rendit le dernier soupir.
1 H était comte de Pfullinghem et naquit au château de If'estenlurg. Sa mère, étant grosse de lui. rêva qu'elle accouchait d'une brillante étoile. Wolfgand, après de brillantes études, se fit maître d'école à Trêves ; puis . entré dans l'ordre des bénédictins à Einsiedeln, où il fut élevé au rang de prieur, il se détermina à partir pour prêcher l'Evangile en pays lointain. Il s'embarqua sur le Danube; et, apôtre dans la Hongrie, il y baptisa 5.00" personnes.
le nkLSHi*. 61
Il lui fallut quitter sa retraite. Il part : ô merveille imprévue! Sa chapelle part à sa suite. Le saint se retourne vers elle « Reste! lui dit-il : je l'ordonne. Ce n'est pas à toi à aller au monde ; c'est au monde à venir à loi. »
Et en effet, depuis cette époque, on se rend, de tous les coins de l'Allemagne , en pèlerinage à Saint-YVolfgand. La petite chapelle, telle qu'elle fut construite , est aujourd'hui dans l'intérieur d'une helle et vaste église ; on l'a revêtue de marbre au dehors; et la porte en fut grillée par ordre de l'archevêque de Salzbourg, vu (pie chaque pèlerin qui y entrait voulait en emporter un morceau de pierre. Démolition s'ensuivait'.
Un bateau pavoisé attendait l'archiduchesse au bord du lac. Avant d'y entrer je jetai un regard d'intérêt sur le château qui l'avoisine. Là s'était réfugié Léopold 11 quand Jean Sobieski sauvait Vienne. Nous longeâmes la montagne de Fulkeitskin, au haut de laquelle était la première grotte de saint Wolfgand ; et nous y saluâmes
1 l.a bâche du prélat est murée «lans un des autels de l'église. Un y conserve aussi de ses os. Saint Wolfgand a fail une si prodigieuse quantité de miracles après sa mort <iu*ini volume ne suffirait pas psfw les détailler. Il mourut en '.)')i . et fut canonise par le pape l.eon l\ eu 1039. L'église l'ut Italie en lo.si eu l'honneur du saint, et le lac d. /'<(/• reçut le nom de lac de Saint- (Polfgand. L'autel de l'église a des sculptures d'une de beauté et des peintures d'un grand prix. Ces peintures de WrfteJ Paelu r porlei l la date de 1 i*i
U P&LEHMI.
une madone placée dans le creux du rocher. A ce moment, une trompette se fit entendre ; elle joua un fragment d'air ; et ce fragment fut répété lentement, avec la plus exacte précision, par un écho vraiment merveilleux. L'écho ne redisait pas de suite ce qui lui était adressé ; il se donnait le loisir de la réflexion. On eût dit même qu'il prétendait perfectionner les sons qui lui étaient jetés. Où ne veut pénétrer le progrès? Les échos euxmêmes s'en mêlent.
>ous débarquâmes à l'extrémité du lac de YVolfgand , et nous primes à pied la route du Sfondsee, autre lac poétique aux bords duquel est un beau château appartenant au prince deWrede. La route ouverte entre deux hautes montagnes, et passant près du Krottensee l, était ombragée de sapins. Un déjeuner champêtre nous attendait au bout de celte ravissante promenade ; et une nouvelle partie de bateau eut lieu ensuite sur le >londsee.
L'archiduchesse, pendant cette seconde traversée, remit l'entretien sur la France. Je lui pai laide quelques-uns des beaux monuments de nosprovinces. « J'auraispu les connaître tous, me dit-elle en souriant : j'ai parcouru un si grand nombre de \ os contrées ! .Mais alors, par malheur, mon temps
1 Le lac des Crapauds. L'eau de ce lac esl toulc noire, el cependant elle est limpide.
se passait en représentation continuelle, à recevoir des compliments et à écouter des harangues ; il en est résulté que, dans mes excursions en France, je n'ai pu bien contemplera mon aise que des maires et des adjoints. »
A propos des dangers de l'eau, il fut question de ceux du feu. L'auguste archiduchesse se rappelait parfaitement le fameux bal du prince de Schwarzenberg , aux fêtes de son mariage , où périt brûlée d'une manière si affreuse, la malheureuse princesse Pauline. Elle en raconta des détails ; et le fait suivant me frappa.
La princesse Pauline de Schwarzenberg avait eu toute sa vie la passion du feu. Elle n'était heureuse et satisfaite, en toute occasion, qu'auprès d'une cheminée bien allumée; elle s'y brûlait les pieds et les mains avec un singulier plaisir. On lui avait parlé d'un homme qui se prétendait incombustible; et pour le voir, elle eût couru d'un pôle à l'autre. LTn soir, le prince Louis de Rohau s'amusait à tirer les cartes.
— Voyons ma destinée! lui dit-elle.
— Grand Dieu! répond le prince en rianl e! étalant son jeu devant elle; je n'y vois vraiment que du feu.
On lit. et il recommença. Cette fois, les cartes sur table, il fronce le sourcil gravement.
— C'est bien singulier ! reprend-il, toujours des incendies et dos flanum - '
04 JE PÉLLRI3-
Il reporte ses regards sur la princesse, et une exclamation d'effroi lui échappe :
— Ce soir, je suis fou ! s'écrie-t-il , tenez ! devant moi , à l'instant , j'ai vu votre robe embrasée.
Il se leva pale et tremblant, jeta les cartes et sortit.
Nous finies le tour du Mondsee. Puis, pour retourner à Wolfgand, où l'archiduchesse avait commandé un excellent diner, nous retraversàmes le premier lac. Deux monuments y frappèrent ma vue ; l'un était une espèce de tombeau surmontée d'un christ : on l'appelait la Croix de la Noce : l'autre était un petit rocher surmonté d'un pieux édifice qui s'élevait des eaux du lac. Ceci est la chapelle du Bœuf, me dit un de mes rameurs ; et je recueillis deux légendes. Les deux, au surplus, n'en font qu'une.
La croix de la noce.
Franz, adroit chasseur de chamois , était un jeune et beau Styrien '. Orphelin de bonne heure ,
1 11 n'est rien de plus coquet que le costume des chasseurs slyriens. Leur chapeau surtout, avec ses glands d'or, ses larges rubans verts, ses plumes de coq ou de héron, et ses médaillons d'or entourés de poils de chamois, est d'une élégance parfaite.
LE I'ÊItlU-V. fig
il avait été reniant de la nature; et la nature l'avait doué de toutes les perfections du sentiment. Bienveillant envers ses semblables, pieux avec foi et ferveur, né pour s'occuper du bonheur d'autrui , il semblait n'avoir d'autre affaire ici-bas que d'aimer. Franz habitait ff'eid'uujer, aux bords du beau lac de Wolfgand. Toutes les jeunes filles du pays le regardaient avec émotion; mais lui, il n'en regardait qu'une; et cette une c'était Hamia.
Malheureusement, lepèredelajeuneSlyrienne, peu estimé de la contrée et veuf depuis bien des années, était d'une avarice sordide ; et, comme la fourmi de la fable, c'était là son moindre défaut. Franz avait peu de fortune. Nidod, père de la jeune fille, avait arrêté ses regards sur un vigoureux batelier, nommé Hersbach, qui passait pour avoir sept à huit cents florins à lui. Ce Hersbach avait une taille colossale et une force d'Hercule. Il sollicitait la main de Hanna. Niclod penchait en >a faveur.
Franz va trouver le vieil avare.
— Mon oncle est mort, dit le chasseur. J'hérite de mille florins. Voulez-vous me donner votre fille? Je jure de la rendre heureuse.
— Mille florin»! répète Kiclod étonné. Où sontils? Va me les chercher. Je veux les voir avant de répondre.
— Et si je vous les montre aujourd'hui, auraije demain votre fille ?
— Ce ne sera pas impossible.
Le beau ebasseur de chamois esl parti plein d'espérance. Mais Hersbach est informé de Ja démarche de son rival. Il est maintenant le moins riche ; et Hanna peut lui échapper.
— Le diable m'emporte s'il Va! grommellet-il entre ses dents. Plusieurs bateliers recouraient ; ils se regardent et frémissent.
Oh! oui, ils frémissent : car le bruit commençait à courir dans le pays que le vigoureux Hersbach avait la nuit, au clair de la lune, et sous les rochers du Schafsberg, des intelligences secrètes avec les mauvais esprits. On assurait qu'il scintillait souvent dans ses deux yeux farouches et perçants une petite flamme rougeàtre qui dénonçait en lui le démon. Son caractère était devenn sombre, irascible et perfide. Une vieille femme du village de Wolfgand certifiait l'avoir vu une nuit près du lac des Crapauds (le Krottensee), recevoir d'une espèce de hibou monstrueux, une touffe de plumes noires. Hersbach est la terreur du canton.
Une foule de faits étranges venaient à l'appui des rumeurs publiques. On remarquait, depuis quelque temps, que le chapeau styrien du batelier portait audacieusement un sombre bouquet de plumes qu'il ne permettait à personne de loucher. On entendait Hersbach blasphémer tout bas le Seigneur lorsqu'il passait devant la madone de
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Falkensteia. Il avait ri , dans la forêl , de la hache de saint Wolfgand. La force et la vigueur de ses membres étaient devenues si terribles qu'aucun - camarades ne pouvait plus lutter contre lui : aussi leur imposait-il despotiquement ses volontés. On le surnommait l'indomptable.
Franz revenait , vers la fin du jour, au hameau de Schaerfling ■ , où il avait touché le montant de son héritage. Mille florins en or étaient dans sa poche; la joie rayonnait sur son front; et ses traits étaient plus affectueux et plus charmants que jamais , car le bonheur accroît la beauté.
Hersbach s'offre sur son passage; il tenait un bœuf par la corde ; et cet animal indompté , refusant de se laisser conduire, ne marchait que par sauts et par bonds. Hersbach , le robuste rameur, semblait épuisé de fatigue.
— Mon bon Franz ! dit le batelier d'une voix i louée et suppliante , aide-moi , toi qui es la complaisance même , à ramener ce bœuf à mon étable ! J'en ai reçu un coup de cornes. Je suis blessé . souffrant et sans force. J'aurais besoin de ton secours.
Jamais l'accent d'Hersbach n'avait eu de ces inflexions plaintives et caressantes : Franz en a été ému jusqu'à l'âme. Hersbach est son rival . il est vrai; mais, en son cœur compatissant . l'en-
■ il est mm- les bords du ln<- dr Mondsee.
nemi qui souffre n'est plus un ennemi : c'est un frère. Et quel bonheur, en outre , pour lui , que celui de porter aide à qui , en toute occasion , lui fut dédaigneusement hostile -, ... de rendre le bien pour le mal !... Il saisit la corde du bœuf.
— Repose-toi ! lui répond-il. Je le conduirai à ta place.
Hersbach s'assied sur le rivage. Des remerciments sortent de ses lèvres : mais quel ironique sourire !... Franz, le bon Franz n'en a rien vu.
Il a pris gaiement la route de "VYeidinger marchant devant la bête indocile. A peine a-t-il fait plusieurs pas que le bœuf , plus intraitable que jamais , se révolte contre son guide. Le chasseur de chamois ne manquait pas de vigueur. Il remarque que l'animal a un collier de cuir ; il veut saisir ce collier pour essayer de le maîtriser ; mais sa main a porté sur une petite touffe de plumes noires qui , par une étrange bizarrerie , s'y trouvait alors attachée; et, au moment même, il reçoit une commotion tellement singulière et tellement violente qu'il est renversé sur la plage. Était-ce la tête ou les cornes du bœuf qui venaient de le frapper ainsi? Il n'a pu s'en rendre raison. L'animal bondit et s'emporte. La corde qui le retenait s'était tournée, par une inexplicable fatalité, autour de la taille de Franz ; et Franz , emporté par le bœuf, est traîné sanglant sur la rive.
Tout à coup, voyant venir à lui des bateliers
du pays . le bœuf s'élance dans le lac. Hélas ! le malheureux chasseur . embarrassé par la fatale corde qui lui ceint les reins , ne peut lutter contre les ondes; il s'efforce en vain de nager; il enfonce : il faut qu'il périsse.
— 0 saint Wolfgand ! crie la victime , viens à mon aide ! et je te bâtis de mes mains une chapelle à l'endroit où tu m'auras sauvé.
A ces mots , le bœuf a mugi. Un petit rocher surgissait du lac à peu de distance du bord. Franz le saisit et s'y accroche ; en vain la bête sauvage à laquelle il se trouvait lié , redouble d'efforts et de fureur pour l'en arracher : elle déchire ses vêtements , mais elle a détordu sa corde. Les funestes nœuds sont brisés. Franz est libre . Franz est sauvé.
Il doit la vie à saint Wolfgand; et , tombant à genoux sur la rive , il le remercie les mains jointes. Puis , meurtri , sanglant et brisé , le pauvre Franz s'évanouit.
L'aurore suivante le trouva encore, à demi privé de sentiment, sur le rocher libérateur. Il rouvre par degrés la paupière. Il se rappelle l'horrible aventure de la veille ; il se regarde et recneille ses esprits : ô nouveau désespoir ! il a recouvré l'existence ; mais il a perdu sa fortune.
— \<tements sont en lambeaux; et ses florins ont disparu.
— Hanna ! chère Ibinna! s'écrie-t il en se frap-
pant la tête contre le rocher. Je t'ai perdue... Que n'ai-je péri !
Et les sanglots étouffent sa voix.
Grande nouvelle à Weidinçer ! La fille de Niclod se marie , et son futur époux : c'est Hersbach.
Le père d'Hanna a su le tragique événement du fP'olfgandsee. Il a appris que le beau chasseur de chamois a perdu ses mille florins. Il lui a fait fermer sa porte.
La noce de la jolie Styrienne et du redoutable batelier se prépare. Et, pendant ce temps que devenait l'infortuné Franz?... Hélas ! accomplissant religieusement son vœu , il bâtissait sa sainte chapelle ; et , tout bas , la truelle en main , il murmurait cette prière.
— Bon saint ! sauve à présent mon Hanna • !
Un soir , il achevait sa journée. L'hiver approchait à grands pas ; les montagnes se couvraient de neige et de glace ; sa chapelle était presque finie ; et , sur la rive , assis en face de son petit monument , il rêvait tristement à son sort. Une ombre blanche vient à lui.
— Hanna ! dit Franz ivre de joie.
— Paix ! lui répond la jeune fille. Je me suis échappée un instant de chez mon père. Ne fai-
1 II n'est pas un voyageur qui ne s'arrête devant cette curieuse chapelle. On y voit, en peinture, le bœuf et sa victime. Saint Wolfgand, du haut d'un nuage, arrive au secours du mourant.
LE PÈIERIN. 71
sons pas de bruit , on me cherche. Je vous savais ici : me voilà !
— Mais vous vous nuiriez dans trois jours !
— On le dit.
— Vous n'y croyez pas ?...
— Je ne sais . j'ai peur , et je prie.
— Est-ce assez ?
— Dieu fera le reste.
— Si nous joignions ensemble nos mains! là, tous deux devant ma chapelle!...
— Je suis venue pour cela, mon ami!
0 touchante simplicité des âges passés ! Mœurs naïves des temps de la foi ! La Styrienne et le chasseur, seuls sur le gazon du rivage , entourés des ombres du mystère, l'un à l'autre, et brûlants d'amour, ne s'empressaient, en ce moment , à joindre leurs mains que pour mieux implorer le ciel, et ne songeaient à rapprocher leurs lèvres que' pour mieux unir leurs prières. L'amour, dans le fond de leurs âmes était un feu d'essence divine. Le ciel y descendait ses rayons.
La prière a duré longtemps , car les deux amants s'y parlaient. Hanna se lève, et veut repartir.
— Déjà ! dit Franz avec douleur.
— Il le faut bien, la nuit s'avance.
— 0 Hanna! Hersbach m'épouvante. Comment a-t-il pu obtenir votre main? II est donc bien riche, cet homme !
/2 LE PELERIH.
— Fort riche : et tout lui réussit. Ce qu'il veut avoir, il l'obtient. Aussi , plusieurs ont eu l'idée dans le pays qu'il avait fait un pacte secret...
— Avec le diable?
— Ou à peu près. Ne répétons pas ça, mon ami. Ce ne serait peut-être pas bien; et, au surplus, je n'y crois pas.
— Ni moi non plus, mais cependant...
— Oui, on peut dire cependant : car il il est bien certain que depuis qu'il a reçu, au Krottensée, une touffe de plumes noires, il parle en maître et fait ce qu'il veut.
— Une touffe de plumes noires!
— Que personne ne peut toucher.
— Hanna ! quelle étrange lumière ! Ces plumes ! je les ai touchées , moi ! . . . Elles étaient au collier du terrible bœuf... et, de suite, j'ai été violemment renversé. Oui , oui, ma catastrophe s'explique. Je fus emporté... je le vois... par le démon.
— Par le démon !
— Ce bœuf!... il n'a plus reparu. D'où sortaitil? Des mains de Satan ; et Hersbach, par son assistance, aura pris mes mille florins.
— Qu'il a montrés sans doute à mon père , et c'est avec cela qu'il m'épouse.
— Et j'aurais fait, moi, sa fortune!
Franz, poussant un cri de fureur, élève ses bras vers sa petite chapelle, et d'une voix forte a repris :
LE PÊLEHIV 75
— Saint Wolfgand! le souffriras-tu?
— Non, répliqua la jeune fille.
Franz a cru que c'était le saint.
A cette époque, il n'y avait point d'église à Weidinger ; le temple chrétien de Saint-Gilgen où devait se marier Hanna , s'élevait à l'autre bout du lac. Hersbach avait été y donner ses ordres pour la cérémonie nuptiale qui devait avoir lieu le lendemain, lorsque, revenant au village, il aperçoit Franz devant lui.
— Arrête ! lui crie ce dernier. Hersbach ! j'ai deux mots à te dire.
— Toi, répond en ricanant le batelier hautain. Sais-tu, d'abord, comment on me parle?
— En tirant son chapeau le premier, réplique le chasseur d'un ton d'humilité moqueuse. Puis, tu me salueras, je suppose.
L'œil de Franz, à ces paroles, était avidement fixé sur la touffe de plumes noires qui se dressait, avec je ne sais quoi de sinistre et de menaçant, au feutre vert du batelier.
— Je ne me découvrirais la tète que pour te laver la tienne, riposte le farouche Hersbach. Range-toi ! Ta vue me fatigue.
— Lâche ! la tienne me révolte. Te rappelles-tu le jour où, te croyant souffrant et blessé, j'accourais l'offrir mes services?...
— Oui, et sais-tu ce (pie cela m'a prouvé? ton imbécillité, voilà tout.
74 LE PÈI.ER1.\.
— Et moi, ton infamie. Tu t'en vantes. Prends-y garde! mon sang bouillonne.
— J'éteindrai ce feu dans le lac.
— Habits et chapeau bas ! nous verrons.
— Tu veux te battre ?
— Te tuer.
— Nain ! tu me fais compassion.
— Géant ! tu me fais horreur ! Allons ! moins de mots ! des actions. Ce n'est pas assez que d'avoir l'insolence du crime, il faut en avoir le courage. N'es-tu qu'un double misérable?
— Si tu es aussi habile à combattre un homme qu'à diriger un bœuf, répond Hersbach avec le calme insultant du mépris, on ne tardera pas à te bâtir aussi un monument... dans le genre de ta chapelle : celui-ci sera sur ta fosse ; j'y enverrai prier les vieilles femmes et pleurnicher les petites filles.
— Merci de ta bonne intention! J'ai idée, en effet, qu'il pourra se dresser ici quelque tombeau. Tu y figureras... sous la pierre.
— Insensé ! ta force : où est-elle ?
— Voleur ! mes florins : où sont-ils? Hersbach, dévoré de fureur, avait ses ongles
sous les dents. Ses lèvres blanches remuaient sans parler comme s'il invoquait Satan. Il a fait plusieurs pas en arrière.
— Couard ! tu as peur ! s'écrie Franz. Scélérat manqué ! tu recules !
Une horrible imprécation esl partie des lèvres du batelier. Hersbach, hors de lui, se débarrasse de sa veste, jette décote sou chapeau, et se précipite sur son rival. Ce dernier avait fait de même.
Ils étaient sur le plateau d'une petite élévation qui dominait le Wolfgandsee. Là s'engage entre eux une lutte effroyable... lutte sanglante, lutte à mort. Le robuste batelier étrcignait l'adroit chasseur de ses bras nerveux, et cherchait à lui briser le crâne contre les pierres du rocher. Franz, agile et souple, résistait victorieusement à son terrible adversaire, en glissant avec art sous l'attaque. Us n'avaient que leurs poings pour armes ; mais, au retentissement de leurs coups, on eût dit des maillets de fer. Hersbach écumait de rage ;ii lui semblait que cette fois sa force habituelle lui faisait défaut. Franz, au contraire, ne s'était jamais senti une pareille vigueur ; il avait renversé l'ennemi ; et , le genou sur la gorge , il faisait jaillir le sang de ses narines... lorsque tout à coup Hersbach, étendant une de ses mains, ressaisit son chapeau sur, le roc. Les fameuses plumes, à l'instant, frappent le vainqueur au visage. Hieu ! . . . quelle inconcevable atteinte!... C'est du fer!... du feu!... C'est la foudre. Franz a perdu le mouvement, la raison, la vue. Toutes ses facultés sont paralysées; ses muscles sont comme rompus; ses poignets sont comme brisés. Il est précipité dans le lac.
76 LE PELEKIK.
Le jour suivant , au lever du soleil , les habitants de Weidinger étaient sortis de leur demeure pour voir partir la noce d'Hersbach. Elle devait se rendre, de grand matin, à l'église de Saint-Gilgen. Mais Hanna , cette même nuit , saisie d'une fièvre brûlante , était tombée gravement malade ; et la cérémonie avait été forcément retardée de trois jours.
Ces trois jours ont paru une éternité à rin£àme batelier ; ils ont passé comme un éclair pour l'infortunée Slyrienne. Le ciel , pendant ce temps . s'était chargé de vapeurs glacées. Les montagnes et la forêt s'enveloppaient de neige et de givre. L'hiver déchaînait sa furie; l'aquilon mugissait sous la nue ; et le lac s'était entièrement gelé.
La noce avait eu le projet de traverser le Wolfgamlsee sur des barques pavoisées , selon la coutume , de bannières et de rubans; mais les barques ne pouvaient plus fendre l'onde ; et les deux époux se verront forcés, vu les difficultés du trajet, de passer à pied sur le lac , dont la glace est devenue d'une épaisseur inébranlable. Un grand «•ortége doit les suivre.
Le délai obtenu par la fiancée est expiré. Morte ou vive, on la mariera. Hersbach ne permet plus de retards.
La noce est partie pour l'église.
Pauvre Hanna ! Trois jouis de ferventes prières
IE PEI.tIil\. 77
n'avaient donc pu toucher le Seigneur! Tremblante devant la volonté d'un père inexorable , elle est traînée au pied de l'autel. Elle entend confusément les questions que lui adresse le prêtre ; elle soupire au lieu de répondre ; et son soupir est pris pour un Oui. On passe à son doigt une bague ; elle n'a plus aucune idée de ce qui se fait autour d'elle. Son seul sentiment est l'horreur ; sa seule espérance, la mort.
Un grand banquet, près de l'église, a été préparé pour la noce. Hersbach qui , dans la maison de Dieu, était entré la tète nue, recouvre son front hors du temple. Hanna lève les yeux sur lui. Elle aperçoit, à son chapeau, le funeste panache noir.
— Je suis perdue ! murmure-t-elle ; et le batelier ricanait.
Il avait fait porter une quantité de vins de toute espèce à l'auberge de Saint-Gilgen : l'auberge était aux bords du lac. Il avait convié au repas ses anciens compagnons de débauche, aussi infâmes que lui pour la plupart; et l'on était quarante à table.
— A la belle mariée ! s'écrie un des convives , levant son verre plein de vin.
— Aux deux époux ! répond un vieillard.
— A saint Wolfgand ! dit une voix.
D'où partait-elle, cette voix? Il ne se trouvait aucune âme pieuse à ce banquet hormis la ma-
78 LE PBLXBIR.
riée ; et celle-ci, semblable à une statue de cire , était hors d'état de proférer une parole. D'où venait donc l'étrange exclamation?...
— Oh ! oh ! dit Hersbach demi-ivre : Qui a braillé ici saint "YYolfgand? Ça sort, je crois, de l'autre monde. Au surplus , chacun ses idées. Moi je bois ! . . .
— Et à qui ?
— Au diable!
— Pourquoi pas? s'écrie l'assemblée.
Les verres se choquent à la ronde ; et chacun clame avec transport :
— Oui ! oui ! il a raison : Au diable!
Les plumes noires qui flottaient sur le chapeau de l'impie batelier se balancent avec orgueil. On eût dit, aux singuliers reflets qui se jouaient entre ses touffes, qu'une flamme bleue serpentait autour d'elles. Hersbach, l'œil ardent et féroce, avait un rire affreux sur les lèvres. Il ressemblait au dieu de son choix.
Hanna, oppressée, palpitante, était sur son banc presque morte. Hersbach remplit sa coupe de vin.
— Allons ! A Satan ! belle amie !
— A vous! répond l'infortunée. Oui, à vous'. c'est la même chose.
Et, sans calcul, sans réflexion, avec un mouvement convulsif, la fiancée lève son verre... Un grand vent soufflait sur la plage et venait
1E PÈLERU. 79
d'ouvrir la fenêtre. Le verre est lancé dans le lac.
Le batelier se lève en fureur.
— Il y a là complète démence. Que signifie ceci? Répondez ! Où voudriez-vous en venir ! Quel esi votre espoir?...
— Saint Wolfgand.
— Encore ce nom exécré ! Femme ! je pardonne aujourd'hui; mais si tu continues, gare à toi! point de miséricorde demain !
La nuit s'avançait à grands pas.
— Il est temps que tu sois entièrement à moi , reprend Hersbach en saisissant la main de sa compagne , et la dévorant du regard avec la brutale expression du dérèglement et du vice. Viens! retournons à Weidinger !
La victime a dû obéir.
— Camarades! reprend Hersbach. Vite! nos torches ! et partons !
Bientôt quarante flambeaux s'allument. Chacun des convives a le sien ; et chantant des refrains bachiques, la noce se remet en route.
Cependant la température était devenue singulièrement douce; le vent ne soufflait plus du nord ; un brouillard , presque chaud , s'étendait sur le Wolfgandsec. Ce n'élait plus une nuit d'hiver.
Mais l'état de l'atmosphère n'était certes pas ce qui occnpail le batelier et ses compagnons; la
plupart d'entre eux étaient ivres ; ils continuent l'orgie sur le lac.
Les misérables avaient emporté des bouteilles et des flacons; ils boivent le long de la route; ils dansent bruyamment sur la glace. Leurs voix sont des glapissements; leurs paroles sont des jurons, et leurs hymnes sont des blasphèmes.
Cette cohorte de l'abîme , entourant la malheureuse Hanna , tourbillonnait sous les brouillards comme une ronde de démons. Elle arrive auprès d'un édifice nouvellement bâti qui s'élevait des eaux du Wolfgand. C'était la chapelle du Bœuf. Un homme était debout sous ces murs. Il regardait passer la noce.
— Miracle ! crie l'époux d'Hanna. Voilà Franz ressuscité. Je l'avais tué cependant ; et le lac l'avait englouti. Ho hé! dis donc! berger Moïse! qui t'a sauvé des eaux?
— Saint Wolfgand.
— Toujours ce nom corné aux oreilles! Au surplus , s'il t'a tiré d'affaire, c'est bien aimable à lui, mon enfant. Mes compliments, je te prie, à cet obligeant apôtre. Tiens! je suis bon diable ce soir : brûle mon cierge aux pieds du béat! c'est mon cadeau de noce. Au revoir !
Hersbach lui a jeté sa torche ; et , avec un rire infernal, il s'éloigne de la chapelle.
— A propos ! continue-t-il en se retournant et de loin : souhaite donc une bonne nuit à
U PEIERIJ. 81
ma femme ! elle en sera , je pense , touchée. Le chasseur ramasse la torche ; il met un genou en terre devant l'image du saint qui décorait la niche de son monument.
— 0 Y\ olfgand ! bénis ce flambeau. Il me sauvera : tu m'inspires.
Il se relève avec transport. La torche jetée par Hersbach ne s'était ni brisée ni éteinte. Il lui >emble que, tombée sur la glace, un souffle mystérieux y était venu donner un nouvel éclat à sa lumière. Une idée soudaine le frappe. Il a couru rejoindre la noce.
— Mon Dieu ! murmurait-il en secret : le talisman de ce monstre le rend invulnérable ; et nulle main ne peut le lui arracher. Qu'il le garde , Hanna est perdue. Qu'il le perde, Hanna est sauvée. Saint T\ olfgand ! prends pitié de nous!
Il se glisse à travers le cortège de Weidinger; rie les compagnons de la fiancée. Le voilà <ie\ant son rival.
— C'est encore moi ! lui dit-il.
— Ça m'est égal, répond Hersbach.
— Ne te souviens-tu pas d'avoir entendu retenir une voix étrange à ton banquet de Saint- Gilgen?
— Oui. Laquelle était-ce?
— La mienne. J'appelais à moi saint...
— Tais-toi. Je ne veux plus ouïr ce nom. I .;
ne provoquer, ce nie semble! as-tu encore ■à
envie de te battre? soit : cela me réchauffera. Ne trouves-tu pas qu'il fait froid?
— Oui, et je t'apporte du feu.
Franz, à ces mots, élève sa torche, et, avant que le terrible batelier ait pu soupçonner son dessein, il l'approche de son chapeau. Le panache noir est brûlé.
La fameuse touffe de plumes a jeté des lueurs rougeàtres avant d'être réduite en cendres. Une espèce de détonation , comme le roulement de la foudre, a traversé les champs de l'espace ; un horrible craquement succède. Mille imprécations y répondent. 0 catastrophe inattendue! la glace du lac s'est rompue ; l'eau jaillit , les torches s'éteignent ; et la noce disparaît engloutie.
Quelques instants se sont écoulés. Trente-neuf personnes ont péri. L'astre des nuits perçant le brouillard , jette un rayon pâle et tremblant sur la chapelle de Wolfgand. 0 miraculeuse assistance ! un couple y est agenouillé. Franz y prie auprès d'Hanna.
Hersbach était au nombre des morts. Il portait à la cérémonie de son mariage, une belle et large ceinture de cuir à la mode des bateliers du pays. Cette ceinture s'était brisée , alors qu'il luttait contre le trépas , et s'était accrochée par une agrafe à la blanche robe d'Hanna. Franz , ayant sauvé son amie , aperçoit près de lui la bande de cuir d'Hersbach. Il se baisse, la ramasse, l'ou-
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vre... Grand Dieu! de l'or!... ses mille florins!
— Quittons cette terre! dit Franz. Allons où, loin de tous regards, nous pourrons vivre seuls et en paix. Qu'on nous croie morts à Weidinger !
Et les deux amants disparurent.
On ne douta point, au hameau, qu'ils n'eussent aussi péri dans le lac. On éleva aux victimes de la catastrophe , le funèbre mausolée qui y existe encore. La croix de la noce fut dressée sur la petite élévation où les deux rivaux s'étaient battus , non loin de (a chapelle du Bœuf. Les deux monuments sont voisins. Là , vient rêver le voyageur. Là, les pâtres font leur prière '.
1 Ce ne fut que cent ans après ce cruel événement qu'une note écrite par un piètre , et trouvée dans un couvent de la haute Autriche, révéla le profond mystère. Ce prêtre avait marié Franz et Hanna dans les montagnes du Tyrol.
lschel attendait l'empereur et l'impératrice. De brillants préparatifs avaient lieu pour les recevoir ; la Styrie séparait de guirlandes et de fleurs; des arcs de triomphe s'élevaient, et c'était vraiment un spectacle touchant que celui d'une population entière s'élancant avec amour et bonheur au-devant de ses souverains *.
1 Un arc de triomphe . pavoisé de drapeaux et de chiffres, était à l'entrée de la ville; il offrait ce simple mot sur son fronton : U'ilknmmrit (soyez les bienvenus); l'autre était à l'église. J'avais m, ;< pareilles solennités, des arcs en toiles peintes cl en décors île théâtre; mais il s'en était offert à moi peu déplus élégants. Ceux-ci étaienl tapissés de mousse, de
Par malheur, de gros nuages couraient sous les eieux. Rien ne décourageait pourtant les montagnards. Ils achevaient leurs travaux en dépit des vents et de la pluie. Leur joie et leur bonheur n'étaient pas dans l'attente d'une fête où il y aurait spectacle et plaisir ; ils étaient, tout simplement , dans la vive satisfaction de posséder chez eux leur monarque. Ce monarque, c'était leur père; il y avait là plus que le prestige de la royauté, il y avait le sentiment de la famille. Leur empereur , c'était la représentation de leur patrie. Ils allaient se prosterner devant lui nonseulement comme devant leur chef, mais devant leur palladium. Dieu, la nation, l'empereur! Ces trois cultes ne leur sont qu'un.
Le canon retentit sur la montagne ; les cloches sonnent à grande volée. La pluie cesse comme par enchantement. Le cor des chasseurs styriens fait entendre les airs chéris du pays. Les vivat partent de tous côtés. Ces détonations, cet airain, ces trompettes, ces acclamations ne formaient qu'un son dans les airs, un son d'enthousiasme et d'amour; l'empereur entrait dans Ischel.
Sa Majesté arrivait au pas à travers une multitude confuse qu'aucune garde n'éloignait. Ni soldats , ni sergents de ville. Pas l'ombre d'une
coquillages divers et de feuillages variés, qui , artistement arrangés, faisaient ressortir en relief des colonnes, des chapiteain et des frises.
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baïonnette. L'empereur et l'impératrice saluaient, du geste et de la voix, les populations qui, sans désordre et sans tumulte, accouraient se presser autour d'eux. Chacun eût pu saisir leur main et la porter à ses lèvres ; mais il y avait respect dans l'amour et religion dans l'enthousiasme. Ils semblaient escorter l'arche sainte.
Les montagnards avaient leurs vestes de chasseurs, leurs chapeaux verts ornés de plumes, et leurs bâtons ferrés garnis de pampre. Ces bâtons avaient l'air de thyrses. Auprès d'eux étaient les mineurs de Berneck, avec leurs toques à branches de chêne et leurs haches parées de fleurs. La musique marchait en tète.
L'air national retentit : Dieu sauve Vempereur ! Tous les fronts étaient découverts; et l'hymne était chanté par le peuple. Au milieu de ces masses, on voyait se mêler, sans distinction de rang, magistrats, gens de cour, nobles daines. Ce jourlâ, les grands étaient peuple ; ce jour-là, le peuple était grand.
L'empereur me parut souffrant. On racontait de lui mille traits de bonté. Lors de son couronnement, et à l'époque de la grande amnistie qui honora le commencement de son règne, on mettait sou> ses yeux le nom des coupables qui imploraient leur grâce; et chacun d'eux avait son intercesseur au pied du trône. Le fameux Gvn/'alonieri et le célèbre Silvio PeUico avaient leur
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avocat près du prince. Vint le tour du Français Andnjane, et nulle voix ne s'élevait.
— Quoi ! sans soutien ! dit l'empereur. Personne ne parle pour celui-ci. Eh bien ! je plaiderai sa cause.
On n'a pas besoin d'ajouter que ce fut une cause gagnée ,.
Lors des inondations du Danube, en 1830, Ferdinand Ier s'exposa pour secourir les victimes. A l'époque du choléra, son auguste père, François II, arrivant à Schœnbrunn, trouva sa demeure entourée de palissades et de parapets. On avait voulu isoler la résidence impériale.
— Jetez ces ouvrages à bas! dit l'empereur mécontent ; je viens partager les dangers de mon peuple ; et tout doit nous être commun. Le fléau est ici pour tous.
Un jour, seul à pied dans la rue, il rencontre un convoi de pauvre. Personne ne suivait le mort.
— Le malheureux ! dit le monarque : pas un seul être à ses funérailles ! pas un hommage à son cercueil ! Eh bien ! l'empereur y sera ! l'empereur priera sur sa tombe.
1 Quelque temps avant l'amnistie, la femme de Gonfalonieri sollicitait la grâce de son mari. « Pas encore ! dit l'empereur;
mais soyez tranquille ! il ne courra aucun risque : il est h mieux entre mes mains que je ne l'aurais été dans les
o siennes. »
Il y fut, et Vienne applaudit.
Encore un trait de François II. Il se rendait à Luclt.seribourc), forteresse curieuse éle%ée au milieu d'un lac. Sans suite et sans gardes, il s'amusait à conduire lui-même une barque. Il y en a beaucoup sur ces rives. Un villageois s'approche et l'appelle; il le prend pour un batelier.
— Hohé! passez-moi! lui crie-t-il.
— Volontiers, répond le monarque.
Le paysan s'assied tranquillement dans la nacelle; et le souverain la dirige.
— Combien vous faut-il maintenant? dit le rustre arrivé au but, et tirant sa bourse.
— Rien, mon ami, répond l'empereur.
— Vous ne menez donc point par état?
— Si fait. Je mène... mon royaume.
François II était reconnu. Le villageois, touillant à genoux, remit sa bourse dans sa poche, et le prince y joignit la sienne. Ce ne fut point le passager, ce fut le batelier qui paya.
Et comment le peuple n'aimerait-il point de pareils maitres ! Aussi l'empereur Ferdinand, étant à Ischel, en 1837, et désirant un coin de terrain pour faire une route de promenade auprès du lac HalUtadt, Fit demander au paysan propriétaire combien il voulait en avoir.
— Un gros écu à l'efligie de Sa Majesté, répondit le bon Styrien, pour avoir le portrait de mon roi.
On désirait, aux fêtes d'Ischel , illuminer les lacs voisins , et les faire voir à l'empereur avec leurs cadres de montagnes , couverts de feux et de lumières; mais Sa Majesté ne voulut point permettre cette dépense , et se contenta d'une simple promenade au Wolfgandsee. Les pays d'alentour s'y étaient rendus. Je ne décrirai ni les arcs de triomphe , ni les joutes sur l'eau, ni les harangues préparées qui signalèrent cette journée ; ces choses-là se ressemblent partout. Ce que je n'avais pas vu ailleurs, c'était le puissant chef d'un grand empire circulant sans aucune espèce de gardes, à travers une population immense, en donnant le bras à son auguste compagne avec la simplicité patriarcale des premiers âges du monde. Il y avait joie sur les visages, et vérité dans les transports.
J'avais suivi LL. MM. dans une des voitures de l'archiduchesse. Marie-Louise était avec l'empereur et l'impératrice. La journée fut magnifique. Le soleil sembla vouloir être de la partie pour fêter aussi le monarque ; il s'était couché derrière la montagne : tout à coup l'horizon s'enflamme ; et tandis que les vallées , les prairies et les bois se couvraient des teintes du soir, chaque pointe de rochers se revêtait d'un manteau de feu qui illuminait les montagnes. Ces illuminations étaient celles d'un Dieu. Ce n'étaient plus là des torches de cire ou des feux de Bengale , c'étaient des
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pics entiers qui brûlaient , des espèces de volcans qui jetaient des flammes. Le lac reflétait de toutes parts cette représentation de joyeux incendie et ces tableaux d'apparitions lumineuses ; on eut dit que la nature elle-même s'enchantait de son décor, tant elle en variait les splendeurs. De blanches vapeurs couraient parfois sur les crêtes ardentes des monts, comme des gazes transparentes-, puis, elles fuyaient et ne laissaient plus derrière elles que des couleurs adoucies, des lumières violettes et roses; le firmament s'offrait radieux comme la contrée qu'il embrasait de ses flambeaux : nous l'étions aussi comme lui.
La vie est-elle autre chose qu'une alternative de jouissances et de regrets, quand elle n'est pas une suite continuelle de peines! Il fallut dire adieu à Ischel. J'en éprouvai un véritable serrement de cœur. Admis dans les réunions intimes de l'archiduchesse Marie-Louise, que de fois j'y avais lu des fragments de mon voyage d'Allemagne !... que de fois aussi Sa Majesté s'était plu à me mener, ellemême, visiter ce que les environs d'Ischel offraient de plus poétique. Oh ! que je lui devais de beaux jours !
/.intz est une cité remarquable ; mais je n'y jetai qu'un coup d'oeil rapide; et je n'y passai qu'une nuit. J'avais ouï parler des ruines de Iieicherutein appartenant au comte de Starhemberg, el situées sur la rive gauche du Danube à quelque
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distance de Lintz. J'eus la fantaisie de m'y rendre, et, me procurant un cheval, je partis, seul, pour Reichenstein.
Je ne connaissais point le pays ; je comprenais assez mal les indications qui m'étaient données en patois allemand par les paysans que j'interrogeais de droite et de gauche; je m'arrêtais ou m'écartais à chaque instant pour mieux considérer les sites enchanteurs qui s'offraient à moi ; et je ne savais plus où j'allais, ^'importe ! Je cheminais toujours , me disant tout has : « C'est égal ! si je ne vois pas Reichenstein, je n'en aurai pas moins fait une promenade ravissante, et le principal but est rempli. » Mais mon buci'phale de louage ne paraissait pas aussi charmé que je l'étais de mes explorations romantiques ; il ne trouvait sans doute pas, comme moi, qu'il y avait un charme doux et mélancolique à s'égarer dans les montagnes ; il eût préféré, ce classique ! à la poésie des rochers, le râtelier de l'écurie.
Tout entier à mes rêveries , je n'avais pas remarqué que le ciel s'était graduellement obscurci, (pie le tonnerre grondait au loin, qu'il s'élevait un vent d'orage , et que déjà de larges gouttes d'eau courbaient le feuillage des bois. Au surplus, quand je m'en serais aperçu je n'aurais pas reculé devant la tempête ; elle entrait si naturellement dans mon cadre ; elle s'harmonisait si admirablement avec la snlilude ^nuvase où je chevauchais
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au hasard ! L'orage était le bienvenu. Celait un bâte de circonstance, un ami de mon goût, une ligure à ma guise. A sa voix, je me réveillai : en fus-je troublé? nullement. S'il n'avait tombé de la pluie, je lui aurais tiré mon chapeau.
.1 aime la foudre et les éclairs ; j'aime l'ouragan déchaîné ; j'aime les nuées blafardes et bleuâtres courant sous les deux, en désordre, avec le sifflement des bourrasques. J'aime la nature effrayée. La tempête est , pour moi , sublime. Rien ne m'y déplaît... que la pluie.
Mon admiration pour les éléments bouleversés ne larda point à être trempée jusqu'aux os. Je fis galoper ma monture ; et la poésie du moment lui fut de plus en plus désagréable. Efflanquée, presque à jeun peut-être, elle avait plus besoin de nourriture que de courses.
Nous arrivâmes enfin, tous les deux, couverts de boue et dans un état déplorable, aux ruines de Keichenstein. Il y avait alentour de magnifiques cascades; mais un supplément d'eau ne nous était pas nécessaire. J'espérais, sous les restes du \ ioux manoir . trouver un gîte , où , loin de tous regards, le cheval et le cavalier , qui n'étaient présentables ni l'un ni l'autre, pourraient sécher poils et babils. Hélas! ni chambre pour moi , ni étable pour lui. Nous n'avions devant nous que des ruines. Elles étaient admirables , il es! vrai . pour le peintre enthousiaste el poète, mais peu
confortables, il faut l'avouer, pour le pèlerin las et transi. Mon coursier secouait ses crins ; et moi j'égouttais mon manteau. Nous faisions tous deux pauvre mine.
Je me flattais, du moins, de ne prêter à rire à personne, au milieu de ces ruines désertes, où , sans doute, àme qui vive ne se donnait, par un temps pareil, le divertissement de la promenade. Autre erreur : j'aperçois, à travers les ombres du bois, des calèches qui, prises par l'orage, étaient venues se réfugier au même lieu. 3Ion cheval se mit à hennir ; il sentait près de lui des compagnons d'infortune. Ne pouvait-il donc pas y avoir, par là, quelque toit pour l'abriter? Oui, il s'en offrait un, devant nous, en bon état et bien conservé. J'y cours : c'était une chapelle.
Les calèches, arrivées à Reichenstein, y avaient amené le comte et la comtesse de Starhemberg. propriétaires du domaine, le prince et la princesse Kaunitz-Bietberg, le maréchal Marmont , duc de Raguse, le prince et la princesse Kourakin. Cette brillante société était, ce même jour, en partie de chasse; et, fuyant comme moi la bourrasque, ils étaient accourus où j'étais.
Surcroît d'embarras et de peines ! Je ne pouvais ni ne voulais aller me mêler à cette élégante réunion qui n'était ni trempée, ni transie ; dont les calèches avaient pu se fermer, et qui passait riante et joyeuse au pied des murs du vieux cas-
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tel. Je la suivais Lie loin à l'écart ; j'avais attaché mon destrier à nn arbre ; et, me faufilant sous les ombres, entortillé dans mon manteau qui n'était rien moins que gracieux, et à qui il manquait en outre le mérite d'élre imperméable, je ressemblais à ces brigands d'ancien mélodrame qui conspiraient sous les décombres et dissimulaient dans les bois.
0 surprise ! à une extrémité des ruines de Reichenstein, il se trouvait un angle de bâtiment où étaient des chambres habitables. Il en sort tout à coup un vieux prêtre. Oh ! ce ministre du Seigneur, logé là parmi des débris, apparu au feu des éclairs, et surgissant au bruit de la foudre. était le complément du tableau. J'oubliai que ma contemplation poétique pouvait me conduire plus tard... à une fluxion de poitrine. Je me redressai, grelottant ; j étais brûlant d'enthousiasme.
Le prêtre , après avoir introduit les princes . princesses , châtelain et maréchal , dans la partie conservée du manoir , les conduisit à la chapelle. Je marchais derrière eux à la façon de ces héros du Magasin des enfants , ou de madame Delaunoy, qui , grâce à une bague ou à un chaperon , s'insinuent partout invisibles. On ne me vit point , je suppose ; ou plutôt, peut-être, on ne daigna point me remarquer. La jolie princesse kourakin fut la seule qui , par moments , jeta quelques regards fuit ifs sur moi. Je piquais sa curiosité. Elle me
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l'avoua à Vienne , où , plus tard , je la retrouvai. Quoi qu'il en soit, àReichenstein, j'évitai ses yeux avec soin ; quel dommage ! Ils étaient si beaux.
La chapelle de Reichenstein a un tombeau des plus curieux et une histoire des plus dramatiques. Les dames prièrent l'ecclésiastique de raconter l'ancienne légende. 11 obéit et commença. Mais quelle torture pour moi ! Il ne parlait que l'allemand ; et je perdais une partie de ses récits. N'importe ; j'en saisissais assez pour en être vivement pénétré; et puis, qu'il était poétique, en ce moment , ce religieux vêtu de noir , remémorant sa vieille chronique avec une solennité majestueuse, aux clartés de la tempête , en mêlant sa voix aux tonnerres, et, sous l'abri du crucifix , remontant au loin dans les siècles !... Là, sous mon humide manteau , les bras serrés sur la poitrine , en pèlerin du temps des croisades, j'aurais pu me croire aux vieux âges !
Or, écoutez ! Voici la légende ' !
L'enfant muré.
En ce temps-là , sous les murs du beau caslel de Reichenstein , s'était retiré le noble chevalier
1 La princesse Kourakin voulut bien m'en répéter les détails à Vienne, je les aurais mal écrits sans elle.