I.E PÈI.ERIX. K
Dieu exauce ma prière, vous pourriez rapporter le bonheur à Reichenstein.
Scharstein retarde son départ. II laisse passer la journée ; et vers le soir le prélat lui remet une lettre.
— Voici une dépêche importante! lui dit le ministre du ciel; elle m'arrive de Vienne; elle est adressée à votre maître; et je suis chargé de la lui faire passer promptement. >"ul doute qu'il n'y soit question du jeune Reichenstein. Mais je ne sais rien du contenu de ce message , et ne me permettrais pas de l'ouvrir. Puisse-t-il exaucer nos vœux ! Partez ! Et que Dieu vous conduise !
Scharstein, au lever de l'aurore, était au pied du lit de son maître. Il lui présente la dépêche ; et le châtelain rompt le cachet.
— Mon Dieu ! s'écrie Henné hors de lui, mon Dieu ! c'est à genoux qu'il faut lire. Mon fils m'écrit lai-même... Il existe! Mon fils ! 0 miracle imprévu! Chargé par don Juan d'Autriche d'une haute mission à Vienne, il revient, il n'a point péri. Rudolf va m'êlre rendu. Scharstein, conçois-tu mon bonheur ! À genoux donc aussi comme moi ! Remercions ensemble le ciel. Puis. voici ma bourse! elle est pleine : un bien autre trésor m'arrive. Et c'est toi, messager de bonheur, c'est toi qui me l'annonces !... A genoux!
Il pleurait et riait tour à tour, pressait son garde entre ses bras, se prosternait et se relevait
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alternativement, sans pouvoir demeurer en place. La joie, ainsi que le malheur, a son désordre et sa folie.
Scharstein retourne à son logis ; il se sentait heureux du bonheur de Reichenstein. Sa bourse était pleine d'or, et il songeait avec ravissement aux nouveaux transports qui allaient l'accueillir chez lui. Il entre, en chantant, sous son toit.
Quelle épouvante le saisit ! Sa compagne, ordinairement si prévenante et si tendre, a poussé un cri lamentable en l'apercevant ; et, loin de courir à sa rencontre, elle s'est enfuie et cachée. Il s'élance vers Wilhelniine ; il ne comprend pas bien encore à quelle étrange circonstance il peut devoir un tel accueil ; mais un instinct du cœur lui dicte cette première exclamation partie de ses lèvres comme un premier coup de tonnerre :
— Femme ! où est mon fils? Où est-il? Wilhelniine tombe à genoux.
— Prends ton fusil ! Scharstein ! et tue-moi !
L'œil du garde lançait des flammes. Un tremblement convulsif agitait ses membres; il saisit son infortunée compagne par le bras, la relève avec violence ; et, d'une voix sourde, répète :
— Mon fils ! Je te demande mon fils !
— Tue-moi ! Je n'ai pas d'autre réponse.
— Il est donc mort ?
— Il a disparu.
— Depuis quand?
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— Depuis hier soir.
Elle retombe prosternée. Ce n'est plus qu'au milieu des sanglots et en se tordant les bras de désespoir, qu'elle continue son récit.
— Il était là. sur le préau. Je ne l'avais quitté qu'un instant... J'étais à soigner nos bestiaux. Je croyais qu'il suivait mes pas. Tout à coup, je m'aperçois qu'il tarde à me rejoindre. Je sors inquiète ; je ne le retrouve plus où je l'avais laissé. Je l'appelle : point de réponse. Je cours dans le village, au milieu des champs, au bois, dans la campagne, partout ; personne ne l'a rencontré. Je passe la nuit entière, ici et là, le demandant à tout le pays... Vois ! misérable que je suis, je n*ai plus ton fils à te rendre ! et je suis encore vivante !...
Scharstein l'interrompt avec une rage concentrée et un accent à peine intelligible. Il ne frappe ni ne s'agite : immobilité terrifiante : car si l'extérieur est glacé, l'intérieur est un volcan.
— Femme! que t'avais-je ordonné? Te rappelles-tu mes paroles? Ne le quitte plus d'un instant ! C'est vrai : tu mérites la mort. Mais ce n'est pas toi que je tuerai... Pas toi la première du moins!
— Grand Dieu! pas lu première! et quel autre?...
— Paix! indigne mère! tu n'as plus le droit de m'adresser de questions ! tu ne mérites plus de réponses. Encore une parole, pourtant : Lors-
que tu cherchais le pauvre Péters, cet enfant qui m'était si cher, et que tu n'aimais pas comme moi...
— Que je n'aimais pas comme toi! répèle Wilhelmine avec une plainte déchirante.
— Silence ! laisse-moi achever. Quand tu courais la nuit à travers les champs et les Lois, la lune brillait, je suppose?
— Quel horrible accent !
— Point de phrases. La lune brillait : n'est ce pas?
— Oui : elle est au plein.
— Il est mort !
Scharstein a prononcé ces derniers mots avec les cheveux dressés sur la tète, les yeux sortis de leur orbite, et une pâle horreur sur le front. En ce moment les cloches du hameau sonnent à grande volée. Du côté du château quel bruit extraordinaire!... Ce sont de joyeuses clameurs.
— Scharstein ! s'écrie un villageois, ami de la maison, et accourant vers le malheureux couple. Entends-tu?... Sais-tu la nouvelle?...
— Je sais tout.
— Ce n'est pas possible. Le fds de monseigneur vient d'arriver à l'instant ; juge de la joie du château ! Le père a revu son enfant,
— Le père a revu son enfant! répète le garde avec un épouvantable rire. Eh bien ! le contraire est ici.