VI
De Lintz à Crems , j'avais rencontré, sur le bateau à vapeur, un jeune Français nommé H. du Liège, qui revenait des lieux où j'allais. Il me fit parvenir à Kirchberg une pièce de vers que je voudrais pouvoir reproduire ici : mais les lois de septembre s'offensçraient de ce qu'il pense de Henri de Bourbon ; et je n'oserais répéter ce qu'il dit de moi. Je ne citerai qu'une strophe.
« O toi qui vas errant de palais en palais , « Apportant la gahé, soulageant la souffrance! v, ,-(u pas près d'Henri . sous de sublimes ti ■ Lu messager de l'espérance? •
Il est bien entendu que cette espérance, auprès du lit de l'illustre blessé, était celle de voir bientôt, à la satisfaction générale, la cessation de toutes ses douleurs, et la fin de toutes ses peines.
Je m'étais embarqué de nouveau sur le Danube; et mon bateau à vapeur me mit en relation avec une femme charmante, la comtesse de ffimpffen. Elle se rendait à Trieste où commandait son mari. >"ous nous retrouvâmes à Vienne. Elle me pria d'écrire quelques lignes sur son album : j'improvisai ces vers à la hâte:
« Au navire où j'avais ma place « Parmi des passagers confus, « Je cherchais l'esprit et la grâce; « Je vous vis... je ne cherchai plus. »
Sur ce même bateau à vapeur se trouvait un de ces hommes politiques à convictions chancelantes qui calculent le dévouement, et qui ne comprennent l'enthousiasme que lorsque son élan rapporte. Cet individu vint me parler de Kirchberg. — Ne pensez vous pas , me dit-il , qu'il faut avoir beaucoup de foi pour avoir un peu d'espérance ? — Je pense, lui répondis-je , qu'il est des gens à qui il faut beaucoup d'espérances pour avoir un peu de foi.
>otre conversation finit là.
Vienne a été si souvent décrite que je ne parlerai ici que des impressions qui m'y ont frappé.
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Admirablement située sur les bords de son beau fleuve, le Danube, Vienne a de belles montagnes à l'iiorizon, qui l'encadrent majestueusement. Ses environs sont pittoresques '.
J'étais arrivé un dimanche ; je fus le soir même au Prater-. Le Prater est un bois et un jardin public, bors de la ville, coupés de six grandes allées de marronniers, et traversés par un bras du Danube. A cette magnifique promenade affluent, non-seulement les brillants équipages de Vienne, mais les modestes carrioles de la contrée : elle est d'une telle étendue qu'il faut une heure et demie pour la traverser. On y voit , aux grandes fêtes , de longues files de voitures commeàLongchamps. Là, se trouvent de belles prairies, des avenues à
1 La ville intérieure, entourée de fortifications, n'a que 2.800 toises de circuit ; mais la ville extérieure, composée de trente-quatre faubourgs, est d'une immense étendue. Vienne est séparée de ses faubourgs par des remparts de quarante à soixante pieds de haut, bordés de fossés profonds, et un glacis large de six cents pas. Elle a une grande quantité de canaux souterrains qui la rendent propre et salubre. La Vienne sous terre est presque aussi considérable que la Vienne sur terre. Les bastions, autour de la ville, offrent de jolies promenades ; et les fossés ont des allées de peupliers sous lesquels on va en voilure. Vienne a de belles casernes. Il y a trois gardes impériales : Vallemande, Vitalienne, et la hongroise. Chacune a un palais dans les faubourgs.
2 Lieu renommé où se rassemble toute la population de la capitale, U est dans Pile de Lenpoldstadt, faubourg de Vienne, au bout de la Janerzeil.
perte de vue , des groupes d'arbres admirables, et, au milieu de tout cela, des troupeaux de cerfs apprivoisés (au nombre de 500, m'a-t-on dit), qui, ne s'occupant ni des voitures ni des cavalcades, paissent à vingt pas des allées où se croisent la multitude des promeneurs. Le Prater est peuplé de cafés, de kiosques, de pavillons, de théâtres, de panoramas, de cirques, de jeux de bague, de boutiques, de tréteaux, d'escamoteurs, et d'une innombrable quantité de bâtiments où toute espèce de plaisirs sont offerts au peuple. Rien de plus intéressant et de plus curieux que les dimanches du Prater, surtout les jours de solennité. De nombreux orchestres sont établis sous la feuillée. Partout de la musique et des danses. De tous côtés, des tables à l'infini , où le peuple est assis gaiement, sans se livrer au moindre désordre. Ne cherchez là ni gendarmes ni sergents de ville, ce sont choses inconnues ; ce seraient d'incommodes inutilités. La population qui se presse sans tumulte aux divertissements du Prater n'y a que des pensées riantes, n'y pousse aucun cri offensif. On dirait une immense famille où tous les sentiments sont les mêmes, où règne un accord mutuel. Contents de leur pays , de leurs gouvernants et de leur position, ils ne rêvent aucun bouleversement, ils n'ambitionnent aucun progrès. — Qu'ils sont bons /disait un Français royaliste habitant Vienne, à un voyageur révolutionnaire arrivant de Paris.
— Ces gens-là, répond ce dernier avec indignation, ont troj) peu d'intelligence pour être mauvais. Ils sont aasex bète» pour se trouver heureux. Quel affreux procès à l'esprit !
Les naïves allégresses du peuple de Vienne sont si franches et si comniunicatives qu'il m'était impossible de ne pas y prendre part. J'entraidans les cafés, théâtres, panoramas, carrousels et salles de bal ; je m'arrêtais devant les polichinelles et les escamoteurs. Je m'abandonnais à la gaieté, générale. Il y avait là de petits chemins de fer, de grandes balançoires, des animaux savants, des phénomènes en vie, et je ne sais combien d'in- \ entions pour amuser la populace. J'y remarquai jusqu'à des machines électriques. Heureux peuple que celui qui ne désire, en aucune façon, être électrisé autrement !
Non loin est le Cohsseum : autre jardin public où sont encore réunies des elrangelés sans nom- . Ici , un gigantesque éléphant dans le ventre duquel on voit des jeux d'optique. Là, un énorme tonneau qui est une -aile où l'on valse. Plus loin, un ermitage, où un anachorète en carton dit à chacun sa bonne aventure d'une voix qui sort on ne sait d'où. Mille drôlerie- ça et là. Puis, danses, illuminations, comédies, feux d'artifice. Point de tapageurs ni d'ivrognes, bon boit et l'on mange sans trouble. Aucune baïonnette en faction ; les plaisirs ont leur- coudées franches; il n'y a là de h i i 5
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mis hors la loi que... l'intervention de la police.
Strauss donnait, ce même soir, un grand concert au Volfsgarten, jardin aux portes du château impérial. Le morceau de musique annoncé sur le programme était la bataille de Leipzig : flatterie adressée à l'amour-propre allemand. Mais quelle étrange composition ! Que l'on se figure trois orchestres en plein air, fort nomhreux, séparés les uns des autres , et représentant chacun une nation armée ! Au milieu était l'Allemagne , à droite la Prusse, et à gauche la France. Les trois peuples sont l'ace à face; et voici le combat qui commence.
Primo , fanfares : c'est dans l'ordre. Secondo . canon : c'est tout simple. Mais qu'entends-je? des airs de bal ! eh quoi ! le carnage en galops , les incendies en valses , et les déroutes en contredanses!... Fusillades et pétards, battant la mesure à tort et à travers , accompagnent les rondes et les queues du chat. La grande harmonie à coups d'escopettes est éclairée par des chandelles romaines lançant, par-ci par-là, des étoiles en guise d'effets d'artillerie. Quelque chose comme des soldats, se levant du sein de ces mélodies mitraillades, courent sur le toit des pavillons du jardin, avec des feux rouges qui figurent l'incendie des camps. Vous comprenez que , du côté des Prussiens , la valse a une allure conquérante , que dans les rangs français le galop est lamentable .
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el qu'an camp allemand la contredanse e?si triomphale. Malheureusement, ces trois orchestres, - d'offrir le tableau de la bataille de Leipzig, et jouant à la fois, aidés du feu d'artifice, avec des bombes el des clarinettes, des cors de chasse et des lampions, ne présentaient là qu'une défaite bien entière . qu'une déroute incontestable . qu'une débâcle bien complète : c'était celle de la musique.
J'avais retrouvé à Vienne la charmante comde San Vitale et son mari. J'en éprouvai un \rai bonheur-, car le comte est un des hommes les plus distingués de l'Italie; et sa jolie compagne réunit les charmes de l'esprit aux perfeeii"ii- il ti cœur. Je fus voir avec eux les monuments, palais, musées, galeries, bibliothèques, arsenaux, hôpitaux, écoles, fontaines, théâtres, antiquités et tombeaux de Vienne. J'admirai avec eux te Belvédère, palais du prince Eugène de Savoie, et la belle collection ô'ambras : les galeries de tableaux du prince de Lichtenstein et du comte «le Schœnborn ; l'institut polytechnique, ses cabinets de physique ' et ses nombreuses raretés. i h ce dernier lieu (pie j'ai vu pour la prefois du lil fait avec des feuilles d'ananas . el de la soie faite avec le travail de- certaines che-
■ J'ai vu |j une dis plus grandes machines éleclriq existent, et un miroir ardenl Fort remarquable.
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nilJes.) Je restai longtemps en contemplation devant les deux chefs-d'œuvre de Canota : le tombeau de Marie-Christine % et Thésée domptant le Minotaure 2. On a fait un temple exprès pour ce Thésée, puis un jardin exprès pour ce temple, et enfin un faubourg exprès pour ce jardin.
Un des plus beaux monuments de Vienne est. l'église de Saint-Étienne 3. La colonne de la Tri-
1 Fille de Marie-Thérèse et de François Ier, épouse du duc Albert de Saxe-Teschen. Cette œuvre admirable est dans l'église paroissiale de la cour aux Augustins. On montre dan-, celte même église la bague que portait Gustave- Adolphe à la bataille de Lutzen , où il fut tué en 1532. C'est dans cette église que le roi Sobiesky fit chanter le Te Deum après la délivrance de Vienne. Là aussi, dans des urnes d'argent, sont les cœurs des membres défunts de la famille impériale.
2 Cette statue avait été commandée par Napoléon à Canova. et Canova lui avait donné les traits de Napoléon. Un individu, à la chute de l'empire français, s'imagina faire une œuvre méritoire en allant gratter le nez de la statue pour lui ôter sa ressemblance. L'empereur d'Autriche en fut furieux ; et l'individu n'y gagna que l'indiguation publique. Le temple où est la statue, est, en petit, sur le modèle de celui d'Athènes.
5 Son dôme est renommé. Sa tour, d'une dimension colossale, dissimule sa masse énorme sous la magnificence de ses bouquets de pyramides, et de ses petites tourelles gothiques. La nef intérieure est d'une construction hardie. Ses douze piliers, ornés de plus de cent statues, s'élèvent avec majesté. Il se dit dans cette église une messe quotidienne et perpétuelle qu'on appelle la messe du vent. Lors de la fameuse peste de 1679. des prières furent adressées au ciel pour qu'il s'élevât un souffle sauveur qui chassât l'air contagieux ; et tout à coup le vent se leva. Depuis ce temps la messe a eu lieu.