‹ Le pèlerinage à la maison sacrée d'AllahChapitre 19 sur 43 · Sorte d'estrade · texte numérisé non relu

Sorte d'estrade

3. Mihrab élevé à la place où le Prophète se tenait pour prier.

quelles nous assistons au miKeu d'une aflauence considérable de fidèles groupés sous les portiques et fantastiquement éclairés par la réverbération du soleil sur le sol de la cour, ou par des rais de lumière traversant les vitraux des coupoles et se reflétant dans les ors des inscriptions coraniques.

La prière du moghreb (c'est-à-dire du coucher du soleil) est celle qui attire le nombre le plus considérable de fidèles ; non seulement les portiques, mais aussi la vaste cour du temple sont combles de pèlerins. A l'entrée du Bab En Nsa (la porte des femmes), la Mecçoura ^ déborde de dévotes, hindoues et égyptiennes en majorité ; elles envahissent le passage qui sépare le Mecçoura du Banc des Aghas ^ et même le côté oriental de la cour. Notre endroit de prédilection est la partie Sud-Ouest de cette cour et le portique qui l'avoisine ; nous y restons après la prière du moghreb pour attendre celle de Vacha ou de l'après-dîner. L'air y est exquis, nous rêvons et nous méditons ; des jeunes gens, portant des amphores terminées en pointe sur leur épaule gauche, circulent entre les rangs des pèlerins pendant l'intervalle des prières. Us nous offrent de l'eau fraîche, qu'ils font couler de haut par un

1. Endroit de la mosquée entouré d'un grillage en bois et réservé aux femmes.

2. Les aghas sont des eunuques nègres, serviteurs de la mosquée.

simple mouvement de bascule de l'amphore dans des coupes de métal, sans qu'une seule goutte rejaillisse ^. Nous buvons avec délices et, comme l'aumône la plus recommandable est celle de l'eau, nous payons des coupes ou même des amphores d'eau, que ces échansons distribueront de notre part aux pèlerins pauvres en criant : Sabil, Sahïl ! c'est-à-dire : Aumône de l'eau, dans la voie d'Allah !

Un autre lieu de rêverie ineffable, c'est la grande pièce de notre demeure, semblable comme disposition à toutes celles que nous rencontrerons chez nos methouafs de Mekka et de Djedda et dans les habitations de nos amis.

Les maisons des mezouars et des methouafs destinées à héberger les pèlerins sont généralement élevées de trois ou quatre étages. Les étages inférieurs sont les moins estimés parce qu'ils manquent d'air et de lumière ; ils sont réservés aux pèlerins pauvres, entassés les uns sur les autres, et on n'y rencontre aucune tentative de luxe ou de confort.

Les deux étages supérieurs sont loués à des pèlerins riches, isolés, en famille, ou associés pendant leur voyage. Us se composent habituellement d'une petite antichambre, d'une salle à ablutions et d'une vaste pièce entourée de tous côtés par des divans, éclairée et aérée par d'im-

1. Un filtre en filaments de palmier, placé à la bouche de l'amphore, rompt le jet de l'eau.

menses moucharabiehs, lesquels se font face, si possible, pour créer des courants d'air si précieux dans ce climat torride, et peuvent se fermer ou s'ouvrir à volonté, suivant les positions du soleil. Des tapis de prix sont étendus sur le sol, et, sur les divans, sont posés des coussins ordinairement recouverts d'une étoffe rouge à fleurs jaunes, de fabrication européenne. Cette salle sert à la fois de salon de réception, de salle à manger et de chambre à coucher.

Nos moucharabiehs s'ouvrent sur un panorama d'une splendeur incomparable : au fond, vers le Sud-Est, une Ugne d'horizon légèrement ondulée se détache en très sombre sur le ciel ; c'est la harra occidentale d'El Madina, dont les pierres noires comme du charbon, sont insensibles aux plus violents éclairages du soleil. Axl Nord, une masse montagneuse se détache de la chaîne occidentale ; c'est le célèbre Djebel Ohod (l'Isolé) ; il est de la couleur de la terre cuite foncée et seul, dans toute la région, il reflète ur peu de la lumière solaire ; il est séparé de nous par l'oasis qui commence sous nos fenêtres et se termine au bas de ses pentes. Les palmiers d'El Madina sont fort beaux et produisent des dattes réputées ; leur vert est plus jaunâtre que celui de nos palmiers sahariens. Au premier plan, vers l'Est, nous voyons quelques tamaris, quelques maisons en ruines ou inachevées et le mur du cimetière d'El Baquiâ, dont nous avons déjà entretenu le lec-

teur. Notre autre moucharabieh s'ouvre à l'Ouest, sur de hautes maisons et sur un des minarets de la mosquée du Prophète.

Le panorama dont nous jouissons est saisissant par sa grandeur et son étrangeté ; mais ce qui le rend plus impressionnant encore, c'est toute l'histoire du Prophète que nous y lisons sans quitter notre fenêtre.

En premier heu, le Djebel Ohod nous rappelle un des instants les plus critiques des débuts de l'Islam : cette route qui longe l'oasis à l'Ouest pour le rejoindre, c'est celle que suivit le Prophète avec son armée ; ce ravin du bas de la montagne, qui s'assombrit en bleu lorsque le soleil s'abaisse vers l'Occident, c'est celui que devaient garder les archers sur l'ordre de Mohammed, pour empêcher l'ennemi de tourner le flanc de ses troupes, tandis qu'il combattait de face. Mais, la victoire se dessinant en faveur de l'Islam et l'enjiemi commençant à fuir en déroute, les archers ne purent résister à l'envie de prendre part au butin ; ils abandonnèrent leur poste, et Khaled ben Ouahd, le redoutable guerrier, qui n'était pas encore converti à l'Islam et qui commandait l'aile droite des ennemis s'aperçut de cette faute ; il se ghssa par le ra^ân, tomba dans l'armée des croyants par le flanc et l'arrière, et changea leur victoire en un désastre qui failUt être un désastre final. Le vaillant oncle du Prophète, Syïedna Hamza fut tué d'un coup de lance par El Ouhachi, qui le

guettait, dissimulé derrière ini rocher, et sa tombe est creusée à l'endroit qu'il arrosa de son sang. Le Prophète lui-même fut dangereusement blessé d'un coup de pierre qui lui brisa une dent et enfonça plusieurs anneaux de son casque dans sa joue. H ne dut son salut qu'au dévouement sans bornes de quelques fidèles restés debout autour de lui et au retour d'énergie de ceux qui, l'apercevant après l'avoir cru mort sur la foi d'un ennemi qui se vantait de l'avoir tué, revinrent à la charge et rétabhrent le combat en mettant les infidèles en fuite.

Cette plaine qui sépare l'oasis des montagnes occidentales, c'est celle où campaient les Quoreïches, idolâtres assiégeant El Madina pendant l'expédition connue sous le nom de « la guerre du Fossé », et la place de ce fossé, creusé par Selmane El Farisi pour la défense de la cité, nous est très logiquement indiquée par un savant ami, qui est venu nous visiter.

Ce cimetière d'El Baquiâ, dont nous apercevons le mur au Sud-Est, évoque dans notre souvenir, par la tombe de la nourrice Hahma, la première enfance de Mohammed vivant sous la tente de la vie du Bédouin au désert ; par la tombe du petit Ibrahim, fils du Prophète et de Maria la Copte, mort en bas âge, nous revoyons cette scène émouvante : vaincu par la douleur, Mohammed pleurait sur la tombe minuscule qui venait d'être fermée, lorsque subitement le soleil

s'éclipsa et la terre fût revêtue de deuil. Les disciples, impressionnés par ce phénomène, l'attribuèrent à un miracle et s'écrièrent : « O Prophète ! le soleil lui-même s'associe à ton deuil ! » Mais, surmontant sa douleur, le Prophète se redressa en déclarant : « Certes, le soleil et la lune sont des signes parmi les signes d'Allah ; mais ils ne s'éclipsent ni pour la mort ni pour la vie d'aucun d'entre les humains. »

Enfin, ce cimetière d'El Baquiâ nous rappelle la dernière sortie du Prophète ; il s'y était rendu de nuit avec son serviteur Abou Mouïhaba et il s'était écrié : « Le salam sur vous, ô habitants d'El Baquiâ ; demeurez avec la paix ; Allah vous a préservés d'épreuves terribles, semblables aux angoisses d'une nuit enténébrée, plus affreusement sombre à son déclin qu'à son début ; elles guettent ceux qui sont encore de ce monde I ii Comme il achevait ces mots, tout son corps fut secoué par im frisson de fièvre et, les tempes serrées par d'intolérables douleurs, connues sous le nom de soda, il reprit péniblement le chemin de sa demeure. Or, ce chemin, nous le voyons par nos fenêtres, l'une donnant sur El Bequiâ et l'autre, sm* le minaret voisin de la hodjra ou chambre d'Aïcha, dans laquelle le Prophète allait rendre le dernier soupir. Toute la sira ^ d'El Madina se déroule donc devant mes yeux, sauf le

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