Nous avons eu le grand plaisir d'avoir à notre tour comme
de nègres portant nos valises, nous nous rendons à la porte de la ville, devant laquelle nous attend notre chauffeur javanais. Malgré nos recommandations, il n'est pas encore prêt et nous ne pourrons partir qu'après la prière de l'aser, c'est-àdire après trois heures de l'après-midi.
Pendant notre attente, nous assistons aux préparatifs de l'audience du malik ^ Ibn Sâoud, qui vient d'arriver à El Madina : une estrade est dressée devant la gare et partout, sur la place et sur la grande avenue qui y mène, s'élèvent des mâts et des arcs de triomphe pavoises d'étoffes et d'oriflammes blancs et verts et surmontés par les drapeaux verts du royaume.
Devant nos yeux, passe une caravane du Nedjed, avec ses delouls^ blancs de pure race, défilant l'un derrière l'autre. Quelle noblesse de lignes chez ces merveilleux animaux, somptueusement harnachés et montés par des Arabes de pure race, eux aussi, et superbes d'allure et de caractère !
En présence d'un pareil spectacle, nous nous remémorons tout ce que l'imagination occidentale a rêvé au sujet de la caravane des Rois Mages. Mais combien ces rêves nous paraissent inférieurs à la présente réalité ! Et même, quelque remar-
hôte à Alger le syïed Ahmed Rifâï, chez qui nous avions demeuré nous-mêmes à El Madina.
1. Malik, c'est-à-dire roi, titre que l'on donne à Ibn Sâoud de préférence à Solthane (sultan).
2. Debout (chameau de course), appelé hadjine en Egypte et méhari en Algérie.
quables que soient nos méharis du Sahara algérien et nos méharistes des Chaânbas, nous devons avouer qu'ils perdirent un peu, dans notre souvenir, à la comparaison.
Notre chauffem* a enfin terminé la revision de sa machine, le chef nedjdi du poste, qui est devenu un ami, se charge du visa de nos papiers, et nous franchissons la porte devant laquelle beaucoup d'automobiles et de caravanes attendent leur tour.
Et c'est avec un serrement de cœur que nous nous éloignons de Madinat'En Nabi (la ville du Prophète). La reverrons-nous jamais ?
Mais nous emportons inaltérablement gravées dans notre mémoire deux visions d'une subUme beauté ; celle de la coupole verte qui, tel un joyau céleste, resplendit au-dessus de la tête de l'Envoyé d'Allah, et celle de l'admirable grille de cuivre, à travers les pieuses inscriptions de laquelle notre âme a pu lui adresser son plus ardent salam.
RETOUB d'eL MADINA A DJEDDA
La route directe d'El Madina à Mekka étant impraticable pour les automobiles, nous reprenons celle de Djedda.
A Abar Ali (les puits d'Ali), nous nous arrêtons pour nous mettre dans l'état de haram imposé à tout pèlerin se rendant à Mekka.
Dans ce but, le pèlerin doit se raser, tailler ses
ongles, s'ablutionner tout le corps et revêtir Vihram composé de deux pagnes sans coutures, l'un entourant la taille, l'autre passant par-dessus l'épaule gauche, laissant l'épaule et le bras droit découverts ; il doit se chausser de sandales et rester tête nue. Tant qu'il est en état de haram, il doit s'abstenir de tout parfum, de tout rapport sexuel ; il lui est interdit désormais de se raser, de couper ses ongles ou ses cheveux et de tuer un animal ou un insecte quelconque.
Quant aux Musulmanes, elles doivent cacher leurs cheveux et dissimuler leurs pieds et leurs mains sous des draperies, ou avec des bas et des gants montant jusqu'aux coudes ; et leur voile, percé de deux trous à la place des yeux, ne doit pas porter sur leur visage.
Ayant pris la précaution de nous raser avant notre départ, nous descendons les marches qui conduisent à l'eau du puits ; nous faisons nos ablutions, nous revêtons l'ihram et nous entrons dans la petite mosquée voisine en disant : « J'ai l'intention d'accomplir Vâmra ^ et, dans ce but, je me suis mis en Haram pour Allah ». Puis nous faisons une prière à deux prosternations, récitant, dans la première, lafatiha et la sourate des infidèles, et, dans la seconde, la sourate de l'unité, et nous terminons par cette exclamation : « Lebbaïk! Allahoumma! Lebbaïka!
1. El Omra ou le petit pèlerinage, que nous accomplissons avant le Hadf ou grand pèlerinage.
La Chrika Laka ! » (Me voici tout à Toi, ô Allah I Tout à Toi ! Tu n'as point d'associé !), et nous remontons dans notre automobile.
Au début de la nuit, nous nous arrêtons à Bir Derouïch. Nous nous restaurons dans un des cafés, et nous couchons sur des lits en cordes tressées. Le lendemain, dès la première heure, nous repartons et nous revoyons dans l'autre sens la route parcourue à l'aller. Nous repassons à Rabegh, où, dans l'oasis, nous achetons quelques pastèques à des Bédouines drapées de noir et voilées jusqu'aux yeux par une étoffe rouge encadrée de sequins d'argent. Nous nous approvisionnons d'essence et nous faisons viser nos papiers.
Puis nous retrouvons l'endroit de notre enlisement dans la sebkha ; le passage est toujours aussi mauvais, mais il fait grand jour. Notre Javanais descend pour reconnaître le terrain et, après l'avoir choisi, il lance sa voiture à toute vitesse ; les secousses sont épouvantables, nous manquons d'être projetés au dehors, mais nous passons sans accident et nous n'éprouverons plus de graves inquiétudes pour le reste de la route.
Nos lecteurs se tromperaient toutefois s'ils s'imaginaient que nous nous prélassons dans notre automobile comme ils se prélassent eux-mêmes sur des routes goudronnées. Ici, la piste a quelquefois plusieurs kilomètres de large ; nous rencontrons à chaque instant des automobiles enlisées
dans le sable ou dans la boue ; parfois même, au milieu d'innombrables carcasses blanches de cha^ meaux, nous apercevons quelques « carcasses » noires d'automobiles rouillées et définitivement abandonnées. Et, pendant la marche, au lieu de nous reposer mollement bercés sur les pneus « buveurs d'obstacles », nous sommes constamment lancés en l'air, notre tête heurtant la capote de la voiture.
Mais la plus dure cause de fatigue, c'est la chaleur excessive qui nous éprouve nous-mêmes, nous qui sommes habitués au soleil d'été dans le Sahara.
Ce jour-là, en particulier, le vent du Simoum ^ soulève des tourbillons de sable surchauffé ; il s'engouffre dans notre véhicule, soufflant, sur notre figure et notre épaule nue, son haleine de fournaise, tandis que les grains de sable cinglent nos chairs et brûlent nos paupières. Puis, par moments, ce sont des vols de sauterelles emportées et lancées sur nous par le simoum comme d'énormes grêlons, et nous devons prendre mille précautions, à cause de notre état de haram, pour ne pas les écraser et pour les rejeter hors de notre voiture sans leur faire le moindre mal. Mais, quelque pénibles que soient nos épreuves, nous avons honte de nous plaindre quand nous
1. Simoum et plus correctement Samoum mot dont la racine est Samm (poison) et signifie : vent empoisonné, pestilentiel.
rencontrons ces longues caravanes de pèlerins à chameau qui resteront onze jours sur cette route et plus encore, quand nous croisons ces files de pèlerins à pied, portant sur leurs têtes leurs bagages et leurs provisions, et accomplissant ainsi, avec cette température, sur quatre cents kilomètres, un exploit d'endurance dont seraient incapables les coureurs professionnels d'olynapiades qui ne seraient pas soutenus par la foi.
Mais cette journée est vraiment effroyable ; la plupart des caravanes sont campées, attendant la nuit pour repartir, et leurs pèlerins s'abritent tant bien que mal dans l'ombre des cheqdefs^. Quant aux piétons, à travers le voile des sables soulevés, nous en apercevons des groupes étendus à l'ombre a imaginaire «, tant elle est transparente, de quelques arbustes épineux à forme de parasols, les seuls que l'on rencontre dans cette région. Ces infortunés piétons sont-ils morts, sont-ils vivants ? Dans l'état léthargique où nous les voyons, nous ne pouvons nous en rendre compte, mais il est malheureusement probable que certains d'entre eux ne se réveilleront pas et seront enterrés par leurs compagnons sur le bord de la route. Ce matin même, nous avons rencontré un vieillard hindou à la longue barbe teinte en orange par le henné, è bout de forces, accroupi sur le sable et nous tendant une tasse de