El Omra, le petit pèlerinage
2. H y avait deux idoles, Isaf etNafla,sur les collines de Safa et de Meroua. Bien que le Prophète les eût renversées, les croyants hésitaient à accomplir le sa ï à cause de ce souvenir d'idolâtrie. Ce verset du Corane a mis fin à leurs hésitations.
Pi
par des gradins en pierre ; nous faisons la même salutation qu'à Safa, dans la direction de la Kâaba ; nous redescendons les degrés et nous reprenons notre course qui doit être accomplie sept fois entre les deux collines, avec quelles difiBcultés et quelles fatigues !
Ainsi que nous l'avons dit, le Mesâa est une rue bordée de boutiques ; de plus, il est traversé par d'autres rues perpendiculaires conduisant à la mosquée. E en résulte que l'on se heurte à chaque pas, soit aux pèlerins arrivant en sens inverse, soit à ceux qui, suivant le même sens, sont retardés par leur âge ou leurs infirmités, soit aux cKents des boutiques, soit aux fidèles se rendant à la mosquée ou en sortant par les rues transversales. Et, pour comble d'embarras, au moment même où nous commencions notre sâï, accourt une nombreuse équipe de balayeurs dirigés par des agents de police. Le roi Ibn Sâoud arrivant prochainement à Mekka, il faut qu'il trouve en parfait état de propreté ce Mesâa auquel il s'est intéressé, en le faisant paver pour empêcher la poussière et recouvrir dans toute sa longueur pour préserver les pèlerins du soleil pendant la pénible course.
Nous avons donc en plus à nous faufiler entre les rangs des balayeurs qui soulèvent des nuages de poussière suffocante, en commençant par Meroua pour finir à Safa. Puis ils reviennent à Meroua ; ils inondent le sol à grands bidons d'eau
pour achever le nettoyage ; et ils produisent ainsi des flaques entre les pavés, qui deviennent glissants comme de la glace. C'est sut ce terrain que nous devons marcher avec nos minces sandales tenant à peine à nos pieds, en relevant nos ihrams pour les empêcher de traîner dans la boue, et en récitant sans arrêt les invocations que nous dictent nos methouafs I
Avec l'aide de ces derniers qui nous ouvrent un passage au milieu de la cohue et qui nous soutiennent lorsque nous trébuchons, nous arrivons à la fln de nos sept courses sur la colline de Meroua. Notre haram de l'Omra (ou petit pèlerinage) est terminé et nous allons rentrer dans l'état de halal, c'est-à-dire dans l'état où les interdictions ont pris fin.
Nous nous rendons chez un barbier dont la boutique est située sur le Mesâa. H nous accueille avec les bons souhaits habituels et nous fait réciter : « Je me propose de quitter le haram ; ô Allah, fais que chaque cheveu qui tombera m'apporte une Lumière et une Purification ! »
Pendant qu'il taille nos cheveux et rase notre barbe, il nous fait servir des verres d'eau glacée qui apaisent notre soif ardente et calment notre gorge irritée par la poussière. Et il termine en disant : « Que la prospérité vous accompagne ! »
Nous rentrons exténués, mais nous n'avons pas le droit de nous plaindre : jadis la course du sâï était autrement dure, au milieu de nuages de
poussière encore p]us épais et sous les rayons brûlants du soleil lorsque le Mesâa n'était ni pavé, ni recouvert. Et ce soir même, pendant notre repos chez le barbier, nous avons été témoin d'un bel exemple de force morale, celui d'une septuagénaire marocaine que nous avions rencontrée sur notre bateau. Elle avait jadis accompli le pèlerinage avec son fils aîné et elle le recommençait avec son fils cadet. Après le thouaf, elle exécutait le sâï, soutenue d'un côté par son fils, de l'autre par un methouaf ; ses vieilles jambes flageolaient de fatigue, mais elle se raidissait et triomphait de la débilité de son corps dans sa joie de revoir les Lieux Sacrés et d'en suivre les rites avec son enfant. Sur ce chemin parcouru jadis par Hadjar angoissée, soutenant son fils Ismâïl, nous avions aujourd'hui devant les yeux un groupe touchant où les rôles étaient renversés et où un fils soutenait pieusement sa mère.
Deiudème vision de la Kâaba. — La fatigue accablante de la veille nous empêche de nous réveiller à temps pour assister à la prière de l'aube dans la mosquée ; nous la disons dans notre appartement, puis, en hâte, nous nous dirigeons vers le sanctuaire pour y renouveler le thouaf.
Nous entrons par la Bab El Omra, qui est la porte la plus rapprochée de notre demeure, et nous laissons nos chaussures au gardien de l'entrée.
n est six ou sept heures du matin ^ et il n'y aura plus de prière en commun avant midi. Néanmoins, dans la vaste cour baignée de lumière, circulent de nombreux pèlerins ; sur El Haçoua (c'est-à-dire sur Je fin gravier étendu entre les chemins de marbre), des milUers de pigeons picorent les grains de blé que les fidèles y répandent pour eux à profusion.
Au centre, se dresse majestueusement la Kâaba; elle se détache violemment, en valeur très sombre, sur le Djebel Abi Koubeïs et sur les maisons étagées de ses pentes, que l'on aperçoit à travers une gaze mélangée de fumées bleuâtres.
De l'endroit par lequel nous arrivons, nos yeux sont éblouis par le disque du soleil émergeant de l'angle Nord-Ouest de la Kâaba, comme s'il en était le foyer d'éclairage et comme si c'était du sommet du temple qu'il projette ses rayons flamboyants sur les quatre coins de l'horizon.
Au plein jour, nous constatons que le noir vif de la Ejsoua a viré, sous les intempéries et sous la violence de la lumière, en un noir verdâtre. Seule l'inscription d'or, qui la ceintxu:e aux deux tiers de sa hauteur, a conservé presque tout son éclat, et elle se pare des reflets du ciel azuré et de la terre ensoleillée.
^ Une autre ceinture entoure la base de la Kâaba ;
1. Écrivant en français, nous indiquons toujours l'heure française. L'heure arabe commençant à la prière du moghreb, c'est-à-dire au coucher du soleil, marque six heures à midi.
c'est une ceinture multicolore, vivante et mouvante. Elle est formée par les théories de pèlerins accomplissant le thouaf en une ronde hallucinante, qui ne cesse à aucune heure de la journée, si ce n'est pendant les courts instants des cinq prières ; car les pèlerins ayant terminé leurs sept circuits sont immédiatement remplacés par de nouveaux arrivants. Aucun bruit n'étant produit par les pieds nus, qui glissent sur ce marbre extraordinairement doux au toucher et plus luisant que la glace par suite des millions de pas qui l'ont foulé, on prendrait ces processionnaires pour des revenants ou des fantômes enveloppés dans leurs suaires, sans les invocations qui jaillissent de leurs bouches et prouvent qu'ils sont encore de ce monde.
Ces invocations sont exprimées dans la langue arabe la plus pure et on pourrait, en se fiant à ses oreilles, s'imaginer que tous ces pèlerins appartiennent à la même nation, celle qui vit naître le Prophète.
Mais, du premier coupd'œil, on s'aperçoit au contraire que jamais un mélange plus étonnant de races et de castes ne s'est rencontré en ce monde. Ici, pas la moindre trace du barbare préjugé dirigé contre les peaux « colorées ». Des peaux aussi blanches que celles des plus pâles Anglo- Saxons voisinent dans une parfaite fraternité avec des peaux brunes, jaunes ou noires de toutes les nuances ; des princes nobles et riches, des
doctes Oulémas ou des savants initiés à tous les secrets de la civilisation moderne voisinent, sans aucune morgue, dans une parfaite égalité, avec d'énergiques Bédouins et de pauvres Soudanais. Et, à côté de pèlerins musclés, dans toute la force de l'âge, trottinent des enfants en bas âge s'accrochant aux draperies de leurs parents, ou se traînent péniblement des infirmes et des octogénaires en s'appuyant sur leurs béquilles ou sur les épaules de leurs compagnons. Nous nous souvenons d'un vieil Hindou, pour le moins centenaire, dont le dos nu était plissé en tant de rides longitudinales que sa peau ne présentait plus aucune ressemblance avec une peau humaine ; malgré sa taille ratatinée par l'âge, cet Hindou se mêlait courageusement à la foule qui le dominait et il avançait à petits pas. Il est d'autres vieillards, hommes ou fenunes, que leurs jambes ne peuvent plus porter; ceux-là sont promenés autour du temple sur une sorte de brancard tendu de cordes entre-croisées et porté sur la tête de deux nègres. Dans le thouaf, les deux sexes eux-mêmes sont complètement mélangés ; et les femmes l'accomphssent en grand nombre, avec une ferveur sans égale : Javanaises entièrement enveloppées dans des draperies aux brillantes couleurs; Moghrabines entièrement drapées de blanc ; Bédouines, Égyptiennes, Syriennes, Caucasiennes, Turques, Bosniaques, etc. entièrement drapées de noir et ne se différenciant entre elles
que par la couleur du voile du visage ou par la façon de le porter : rouge chez les Bédouines, blanc chez les Bosniaques, recouvrant tout le visage chez les Syriennes et les Égyptiennes de la haute société, laissant paraître les yeux ou même complètement relevé chez les femmes du peuple. Beaucoup d'entre elles, les Égj^tiennes principalement, se groupent pourprendre àfrais communs un methouaf, qui leur récitera les invocations, et pour s'entr'aider au milieu de la cohue ; et elles ne sont guère embarrassées pour s'y frayer un passage. Ayant terminé notre thouaf et profitant d'une légère éclaircie dans la foule, nous pouvons arriver jusqu'à la Pierre Noire et la baiser en récitant les paroles de repentir devant le Dieu Unique, qui doivent être prononcées en même temps. Cette pierre est bien telle que Burckhardt et Burbon l'ont décrite : placée à 1 m, 50 environ au-dessus du sol, composée de plusieurs fragments soudés ensemble, noire avec quelques reflets rougeâtres, luisante et extrêmement douce au toucher. Le seul détail que nous avons trouvé différent est dans le cadre d'argent qui entoure la pierre et qui nous a paru beaucoup plus large et plus profond que celui de leurs descriptions, à tel point que la tête du pèlerin qui baise la pierre y disparaît presque tout entière *.
1. Burckhardt commet une grave erreur d'orientation en plaçant la Pierre Noire dans l'angle Nord-Est, alors qu'elle est dans l'angle Sud-Est.
Un gardien nedjdi, la figure encadrée dans son keffié de cotonnade rouge, est posté auprès de la pierre pour maintenir un peu d'ordre dans la cohue; qui se bouscule à cet endroit; et nous ne pouvons nous empêcher d'admirer sa patience et sa force de résistance. Monté sur le chadzrouane ^, à gauche de la pierre ^, en plein soleil pendant les trois quarts de la journée, il domine, seulement de la tête, la foule, qui, à chacune de ses poussées, l'écrase contre le mur de la Kâaba, sans que son visage se contracte sous l'effet de la colère. Il tient à la main une légère badine en bambou, recourbée à la poignée, comme signe de sa fonction, mais il ne s'en sert point. H est pourtant obligé d'intervenir à chaque instant pour faire circuler les pèlerins entassés et pour ainsi dire incrustés les uns dans les autres ; mais jamais il n'a recours à la brutalité. Une fois pourtant, nous l'avons vu perdre patience : un pèlerin, ayant enfoncé sa tête dans le cadre d'argent de la pierre, refusait de la retirer malgré les réclamations des pèlerins qui attendaient leur tour. Alors le gardien nedjdi, voyant que ses injonctions n'étaient pas écoutées, se baissa et plongea la main dans la tignasse crépue du pèlerin récalcitrant pour extraire sa tête du cadre d'argent. Mais ce geste, loin d'être accompli avec brutalité, fut accompagné d'un
1. Le chadzrouane est un petit mur haut de 0 m. 25 et large de 0 m. 30 environ qui entoure toute la base de la Kâaba.