‹ Le pèlerinage à la maison sacrée d'AllahChapitre 30 sur 43 · A gauche, en regardant la Pierre · texte numérisé non relu

A gauche, en regardant la Pierre

sourire bienveillant au pèlerin qui répondit par un même sourire.

Entré la Pierre Noire et la porte du temple et sous cette porte même, élevée d'un peu plus de deux mètres au-dessus du sol, une rangée de pèlerins se tient debout, le corps appliqué contre la kisoua, les mains élevées au-dessus de la tête ou agrippées au seuil de la porte, dans des attitudes de suprême repentir.

Au moment où nous terminons le dernier tour de notre thouaf, la porte en bronze damasquinée d'or et d'argent de la Kâaba vient de s'ouvrir, et, aussitôt, c'est une ruée de fidèles qui en tentent l'ascension. Le large escalier de cérémonie qui entraverait la circulation est remplacé par une petite échelle inutilisable tant elle bascule sous les remous de la foule des dévots. Alors ceux-ci s'élancent, s'accrochent au seuil, raidissent lexu*s muscles pour s'élever, soulevés par leurs camarades d'en bas, attirés par ceux qui sont déjà parvenus en haut ; les articulations se tendent à se briser et les visages contractés par l'effort se distendent et s'épanouissent lorsque le but est atteint.

La bousculade est inénarrable ; mais quelle que soit sa violence, jamais une injure est proférée, jamais un mauvais coup n'est porté, car les bénéfices du pèlerinage seraient annulés pour leur auteur ; les pèlerins cherchent au contraire toutes les occasions de s'entr'aider en véritables frères.

L'âge et la faiblesse de l'un d'entre nous ne nous permettent pas une ascension de ce genre, et nous renonçons à visiter l'intérieur de la Kâaba, cette visite n'étant pas obligatoire K D est d'ailleurs un endroit dont, suivant la tradition, le sol est aussi sacré que celui du Sanctuaire. C'est l'espace compris entre le côté Nord de la Kâaba et un mur en arc de cercle appelé El Hatim. D'après la tradition, cet espace aurait jadis fait partie du sanctuaire lui-même, et c'est probablement pour cette raison que les circuits rituels passent au dehors. Il renferme les tombes de Hadjar et d'Ismâïl et c'est au-dessus de lui que le Mizab d'or^ sort de la terrasse et déverse l'eau du ciel.

A l'exemple de nombreux Musulmans, nous remplaçons nos prières dans l'intérieur du Sanc-

1. Voici, d'après Mohammed El Batanouni, la description sommaire de l'intérieur de la Kâaba : à droite en entrant, on remarque une petite porte appelée la porte du repentir, qui s'ouvre sur l'escalier conduisant à la terrasse.

Au milieu de la salle, se dressent trois colonnes en bois d'aloès (on dit que, du temps du Prophète, les colonnes étaient au nombre de six). Une draperie de soie rose décorée d'inscriptions recouvre le plafond et le haut des murs. En face de la porte se trouve le mihrab du Prophète. Le bas des murs jusqu'à une hauteur de deux mètres est recouvert de mosaïques de marbre. A gauche de la porte, sur une petite table, est posée la bourse de soie verte brochée d'or où la clef de la Kâaba est renfermée. Au plafond, sont suspendues des lampes d'or et d'argent incrustées de pierres précieuses, offrandes du sultan Soliman en l'an 984 de l'hégire (Er Rihalat'El Hidjazia, p. 94 et 95).

2. Appelée Mizab Er JRahma ( la gouttière de la miséricorde).

tuaire par des prières en cet endroit sacré et rempli de pèlerins en extase. De même qu'au moultazem, ils se collent à la kisoua, les bras élevés très haut au-dessus de leurs têtes, les mains ouvertes, de telle façon que, depuis leurs genoux jusqu'au bout de leurs doigts, toutes les parties antérieures de leur corps soient en contact avec le Vêtement Sacré. Seuls leurs pieds et le bas de leurs jambes ne peuvent y parvenir, étant écartés par le chadzrouane qui entoure toute la base de la Kâaba. La plupart d'entre eux étant en ihram, nus jusqu'à la ceinture, c'est un spectacle poignant de voir, à défaut de l'expression de leur visage caché entre leurs bras surélevés, les palpitations de leur poitrine, qui se gonfle des soupirs causés par le remords de leurs péchés et par les supplications dont ils accompagnent leurs vœux.

Quant aux femmes, elles sont prostrées sur le chadzrouane ; elles enfoncent leurs bras, leur poitrine et leur figure dans les plis du bas de la kisoua et leurs longues draperies noires, étalées sur le sol, semblent des prolongements du noir vêtement sacré recouvrant des formes humaines pantelantes, repentantes et supphantes.

Sous ces miUiers d'attouchements pieux, répétés chaque jour depuis une année, tout le bas de la kisoua s'est déchiré et ressemble aux franges d'un filet, et même, dans la partie supérieure entre l'inscription d'or et la terrasse, se sont pro-

duites quelques fissures horizontales, laissant apparaître la doublure blanche du Vêtement Sacré.

Troisième vision de la Kâaba. — Nous revenons pour la prière du dhohor, c'est-à-dire de midi et il nous faut arriver longtemps à l'avance pour trouver une place à l'ombre des portiques ou de la tente que le roi Ibn Sâoud a fait établir tout le long des arcades. Les portiques regorgent de monde, tandis que la cour, transformée en mie immense nappe de lumière incandescente, reste à peu près vide : le sol chauffé à blanc et les rayons acérés du soleil au zénith en interdisent l'entrée ; les pigeons eux-mêmes craignent d'y poser leurs pattes rosées.

Et la Kâaba, ainsi isolée par ce cercle de feu, semble un sanctuaire inaccessible aux humains.

Le vendredi, cette prière de midi est considérée comme la plus efficace des prières et nous tenons à y assister. Bien que partis plusieurs heures à l'avance, nous avons grand'peine à nous installer à l'ombre, au milieu d'une foule immense qui, cette fois, envahit la cour incandescente tout aussi bien que les portiques ombreux. Le sol de la cour a complètement disparu sous un manteau de cinquante mille pèlerins qui, à sa place, sont frappés par les feux solaires et produisent l'effet d'autant de rayons flamboyants, convergeant tous vers la Kâaba, pendant les inclinations et les prosternations de la prière.

Et elle, la Kâaba, elle émerge de ces vagues de lumières humaines, transfigurée par un éclairage fantastique : les rayons du soleil au Zénith, exactement perpendiculaires, glissent sur les quatre côtés perpendiculaires du Vêtement Noir, lequel, de cette façon, ne se trouve ni dans la lumière ni dans l'ombre. Et le majestueux Cube Sacré, échappant aux lois de la Nature qui veulent que tous les corps reflètent des lumières et projettent des ombres, prend un aspect inconnu, phosphorescent, immatériel...

Nous qui avons supporté les chaleurs de l'été saharien à midi, en caravane, et qui sommes à même d'apprécier la virulence plus forte encore de la chaleur du soleil de Mekka à cette heure, nous sommes épouvantés à la vue de tous ces fidèles qui se sont précipités dans une pareille fournaise et la plupart, tête et torse nus !

Mais un sublime miracle se produit : l'ardeur de leur foi triomphe de l'ardeur du feu, et tous ou presque tous sortent indemnes de cette effroyable épreuve, tandis que d'une foule qui aurait pris leur place sans être soutenue par leur foi, les trois quarts eussent été foudroyés, en moins d'une minute, par l'implacable insolation.

Quatrième vision de la Kâaba. — A la prière d'El Aser, c'est-à-dire de trois heures, l'ombre commence à s'étendre dans la cour ; mais de même qu'à El Madina, c'est la prière du moghreb, c'est-à-dire du coucher du soleil, qui réunit le plus de fidèles.

Nous entrons comme d'habitude par la Bab El Omra; à gauche, le portique est envahi par un groupe considérable d'Égyptiennes vêtues de draperies noires. Notre place favorite est dans l'angle Nord-Ouest de la cour ; c'est d'ailleurs la place où, suivant la coutume, doivent se tenir les pèlerins du Moghreb ^. Jamais en aucun endroit, ni à aucun moment de notre existence, nous n'avons vécu des heures d'une aussi sublime extase : l'air est d'une limpidité inimaginable ; une ombre diaphane et bleutée voile toute la cour devenue, pour ainsi dire, un parterre de créatures humaines ; la draperie noire du Sanctuaire emprunte au couchant un reflet mystérieux, et, derrière elle, le Djebel Abi Koubeïs, avec ses hautes maisons dominées par la blanche mosquée d'Omar, passe par toutes les teintes que projette le soleil au moment de disparaître, non des teintes brutales, comme celles de l'orientalisme pictural, mais des teintes d'une subtilité dont l'irisation de la nacre peut seule donner une idée ; dans le ciel immaculé, couleur d'opale, tournoient des centaines de pigeons, de martinets et de milans...

Sérénité sur la terre, sérénité dans le ciel, sérénité dans les cœurs des croyants qui se pressent autour de la Maison Sacrée.

1. A cet en(Jroit en effet, les pèlerins du Moghreb se trouvent orientés vers le temple exactement comme ils le sont dans leur pays.

Combien sont-ils ? Nous n'avons pas de moyen pratique pouf évaluer leur nombre ; mais nous ne serions pas étonnés si ce nombre approchait de cent mille.

De longs tapis à fond bleu pâle sont étendus sur le sol ; nous y prenons place au milieu de Tunisiens, d'Algériens et de Javanais habitants de notre quartier ; des Zemzemis circulent entre les rangs des fidèles, avec leurs amphores et leurs coupes en métal ; nous buvons de l'eau du puits sacré et nous égrenons nos chapelets en attendant l'heure de la prière.

Et voici que les voix des mouezzines descendent du haut des minarets avec des modulations incomparablement mélancoliques et harmonieuses pour nous appeler à la prière. Puis c'est la voix non moins pénétrante de l'imam qui proclame le tekbir : « Allah est le plus grand ! » Aussitôt, le silence devient absolu et les cent mille croyants debout, coude à coude, en longues rangées, élèvent leurs mains ouvertes à hauteur de l'oreille, puis les laissent retomber de chaque côté de leur corps ou sur leur poitrine, la main droite posée sur le poignet gauche ^ ; et ils récitent mentalement des sourates du Corane. A un second tekbir, tous s'inclinent profondément, et, à un troisième appel de l'imam, qu'ils répètent en un léger soupir, lequel, sortant de cent

1. Le premier geste est celui du rite malékite, etle second, celui des trois autres rites.

mille bouches, produit une sorte de roulement semblable à celui d'une vague qui déferle, ils s'abattent tous, le front et le nez contre le sol et ils restent ainsi prostrés dans l'adoration du Dieu Unique jusqu'à ce qu'un nouvel appel de l'imam les relève de leur prosternation. Deux fois encore, ils s'inclinent et se prosternent, et ils terminent la prière par un salut à droite et à gauche à l'appel du salam lancé par l'imam.

Quelle grandeur et quelle poésie mystique dans cette scène de prière, pure de toute pompe mondaine !

Assurément, les grandes pompes religieuses attirent les foules en masse dans les sanctuaires ; mais n'est-ce pas trop souvent au détriment du véritable sentiment religieux ?

Ici, la prière étant annulée par la moindre des distractions, toute pompe est impitoyablement bannie. A part la très courte proclamation de l'imam : « AUah est le plus grand », servant à indiquer chacune des phases de la prière, le silence est absolu ; tous les yeux sont baissés, et le croyant peut ainsi isoler son esprit de toutes les choses de ce monde pour le consacrer exclusivement à la pensée du Dieu Unique.

Ici, le maximum de simplicité est réalisé, mais sans la moindre froideur, car, grâce au miracle de l'Islam, il est accompagné du maximum de poésie.

Ici, la fête est dans l'union parfaite des cœurs

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devant l'Unité absolue d'Allah. Ici, toutes les sectes, tous les rites, tous les schismes, toutes les hérésies mêmes sont oubliés; seuls, sont pratiqués les principes fondamentaux de l'Islam qu'aucun croyant ne peut renier.

En quelle admirable communion nous sentons nos âmes non seulement avec les âmes des cent mille pèlerins qui nous entourent, mais aussi avec celles des trois cent millions de croyants de la terre, qui dirigent leurs prières vers le Sanctuaire que nous avons devant nos yeux. Lorsque nous nous prosternons, il nous semble que les effluves magnétiques de leurs milHons de prières passent au-dessus de nos têtes pour aller se gerber avec nos propres prières dans la Maison Sacrée d'AJlahi.

Quant a l'union des races, elle est facile lorsque l'union religieuse triomphe à un tel point des

1. Comme contraste à la description de cette union parfaite des pèlerins à Mekka, citons la remarquable description que Roland Dorgelès nous donne de la désunion parfaite des pèlerins à Jérasalem : «Rien ne révèle une foi unique, qui cimente les êtres pour n'en faire qu'un bloc fervent; on devine au contraire les sectes rivales, les pratiques différentes, les cœurs ennemis... Cinq messes ensemble, sans compter celle des Abyssins sur le toit 1 Et pas des messes semblables, des messes contradictoires 1 Les Arméniens chantant à pleins poumons dans leur galerie pour couvrir la voix des latins ; les orthodoxes faisant sonner sans arrêt une lourde cloche de baraque foraine; les coptes braillant on ne sait quel psaume aigu; et la maîtrise des orphelins lançant ses hosannas dans le mugissement du grand orgue... Hosannah 1 Toutes les messes sont dites ; le Saint Sépulcre est ouvert. Mais êtes-vous là, mon Dieu, êtesvous là? » (Roland Dorgelès, La caravane sans chameau.)

différences de sectes et de rites, et nous pensons que nulle part au monde on ne peut en trouver une manifestation comparable à celle-ci : des blancs à peau rose, aux cheveux blonds, aux yeux bleus, qui auraient pu naître à Paris ou à Londres, et qui viennent du Moghreb, de l'Europe Orientale ou de la Syrie, voisinent avec des brmas de toutes les nuances, qui viennent de l'Inde, de la Perse, du Klioraçane, du Nedjed, du Yamen, de l'Iraq, du Natal, de Zanzibar, de l'Egypte, etc., avec des jaunes venus de Chine, de Java, de Sumatra, etc., et avec des noirs venus du Sénégal, du Soudan, du Somaliland, etc., et tous se rencontrent et se mélangent dans ce temple avec une égahté et une fraternité parfaites. Et cela est la preuve que l'Islam est une rehgion uni* verselle et non la rehgion des Arabes seulement, comme le prétendent les ignorants ; Allah a dit à son Prophète : « Nous t'avons envoyé auprès de tous les hommes sans exception, comme annonciateiu* de bonne nouvelle et avertisseur.» {El Corane, XXXIV, p. 27). Et c'est ce qui exphque pourquoi nombre de coloured men cherchent dans l'Islam une égalité et une fraternité qu'ils n'ont pas toujours rencontrées dans certains pays d'Europe et d'Amérique.

Observations sur la ville de Mekka. — Le sanctuaire de la Kâaba avait absorbé toute notre attention ; nous allons maintenant dire quelques mots de la ville de Mekka.

La description consciencieuse de cette cité par le Suisse Burckhardt restant exacte dans l'ensemble, nous ne la recommencerons pas ; nous nous contenterons d'indiquer les modifications qui se sont produites depuis son voyage datant de plus d'un siècle, et nous ajouterons quelques observations personnelles.

Notons d'abord les observations qui s'appliquent à El Madina, en même temps qu'à Mekka.

Dans ces deux villes sacrées, aucune affiche aux couleurs criardes, aux figures grimaçantes, n'offusque les regards.

Aucune boutique de charcuterie, aucun débit de boissons fermentées si dangereuses dans les pays du soleil n'attentent à la santé publique.

Et, exemple unique au monde : dans ces deux centres de pèlerinage, qui comptent parmi les plus grands de toute la terre, on n'entend résonner aucun tintement de cloches ; on n'aperçoit aucune image ou statuette de sainteté^ ; on ne rencontre aucun prêtre...

1. Pour justifier la satisfaction que nous cause l'absence à Mekka de ces « images de sainteté » qui, éditées à des milliards d'exemplaires, ont envahi tout le reste de la terre, rappelons l'exaspération de Huymans dans un des plus grands centres de pèlerinage de l'Occident : « La laideur de tout ce que l'on voit ici, écrit-il, finit par n'être pas naturelle, car elle est en dehors des étiages connus ; l'homme seul, sans une suggestion issue des gémonies de l'au-delà, ne parviendrait pas à déshonorer Dieu de la sorte ; c'est, ici, une telle pléthore de bassesse, une telle hémorragie de mauvais goût que, forcément, l'idée s'impose d'une intervention du Très-Bas. »

L'Islam est la seule des grandes religions n'ayant ni clergé, ni intercesseurs, ni sacrements ; et, conséquence naturelle, le croyant, ne pouvant compter que sur lui-même, se sent obligé à plus de piété, de foi et de repentir pour le salut de son âme que s'il se savait secouru par les prières de prêtres consacrés.

Depuis l'établissement du nouveau gouvernement, la sécurité dans les rues est aussi parfaite que sur les routes ; le vol y est inconnu. Les changeurs étalent des monceaux de pièces de monnaie sur des plateaux de cuivre, en plein vent, et ils s'absentent sans inquiétude ; aucune pièce ne leur manquera à leur retour.

Le téléphone et la télégraphie sans fil fonctionnent à Djedda, à El Madina, à Mekka, à Thaïf et même dans le Nedjed. La lumière électrique éclaire les mosquées et les monuments publics. D'importantes compagnies d'automobiles couvrent les routes de leurs centaines de voitures et des dépôts d'essence sont installés dans toutes les stations importantes.

Lorsque, après avoir constaté l'inhospitalité du port de Djedda et traversé quatre-vingt-dix kilomètres d'un désert encore moins hospitalier, on arrive à Mekka, on demeure stupéfait à la vue de cette grande ville, abritant soixante mille habitants environ en temps ordinaire et pouvant en abriter trois cent mille en temps de pèlerinage.

Elle est bâtie dans une vallée étroite entièrement dénudée et entourée de tous côtés par d'effroyables déserts. Malgré ces énormes désavantages, ses rues offrent le spectacle d'une activité inimaginable ; ses boutiques sont abondamment approvisionnées et son ravitaillement pour tous les besoins de la vie tient réellement du prodige.

Avec une pareille affluence de pèlerins et avec les cinq ablutions journalières de chacun d'entre eux, nous craignions de manquer d'eau. Or, nous en avons toujours en surabondance pour tous nos besoins et pour le lavage de notre linge et de nos vêtements. Mais aussi, quelle activité autour des puits ! H en existe tm à quelques pas de notre porte, et il offre un spectacle peu banal, celui de sa multitude de porteurs d'eau criant, gesticulant et tirant les seaux ou les chargeant sur leurs épaules avec une rapidité fantastique.

Un de nos plus vifs étonnements est de constater la quantité incroyable de bois employé pour les miniers d'énormes moucharabiehs, qui aèrent les maisons de cette ville, dans les environs de laquelle il ne pousse pas un seul arbre.

Un de nos amis qui vient de construire sa maison avec cette mode si saine et si agréable des moucharabiehs percés dans tous les murs, nous apprend que tout ce bois provient de Java. Au lieu de créer toutes les diflScultés à leurs pèlerins et de ne les autoriser à partir que de façon à arriver les derniers, les Hollandais, gens pratiques,

profitent de leurs pèlerins pour développer leur commerce. Leurs bateaux les amènent plusieurs mois d'avance et apportent en même temps des quantités de ballots de marchandises. C'est ainsi que le commerce considérable des deux villes sacrées est presque tout entier entre leurs mains.

Nous avons pourtant vu des marques d'autres nations ; des cotonnades japonaises, des conserves de fruits américaines, etc., mais, chose triste à dire, en dehors de quelques pneus Michelin, nous n'avons rencontré aucune marque française. Gr, la France est une des plus grandes puissances musulmanes du monde.

Les maisons de Mekka présentent à peu près les mêmes dispositions et le même aspect que celles de Djedda et d'El Madina. Mais, la prospérité y étant plus grande, la plupart de ces maisons sont mieux bâties et plus luxueuses. Beaucoup d'entre elles possèdent un système de terrasses superposées et correspondant aux trois derniers étages, qui réalise parfaitement certaines recherches des architectes européens les plus modernes ; la profusion des moucharabiehs, qui surplombent les rues et qui sont souvent de véritables œuvres d'art, leur donne un aspect très décoratif et très original.

Les objets spécialement destinés aux pèlerins, que l'on voit dans les boutiques, sont des récipients de tous genres pour l'eau de Zerazem ; de beaux tapis d'Orient et d'affreux tapis de

prière, de camelote hollandaise ; des chapelets de toutes espèces ; des livres religieux ; des sacs de henné ; du koheul et de petites fioles à koheul en métal ; des parfums ; du mesouak en bois d'Irak ; des bagues et des bijoux ; des voiles hindous brodés de soie, pour turbans, etc.

Les scènes de la rue ressemblent à celles de la plupart des villes orientales, et nous ne pouvons nous attarder à leur description. Nous avons remarqué de jolis ânes blancs tatoués de dessins géométriques obtenus en rasant le poil par endroits comme on le fait en Égj^te ; plusieurs parties de leur corps sont teintes en orange vif au moyen du henné. Nous avons vu quelques chevaux arabes de toute beauté ; mais on en rencontre peu à Mekka.

Les cafés, les restaurants sont du même genre que tous ceux du Proche-Orient. Au-dessus de la porte d'une modeste gargote, voisine de notre demeure, nous Usons cette étonnante inscription : « Restaurant for gentlement » {sic). C'est la seule inscription en caractères latins que nous ayons remarquée à Mekka. Toutes les affiches ou inscriptions des monuments pubhcs, des boutiques, des compagnies d'automobiles, des dépôts d'essence, etc., sont artistiquement calHgraphiées en caractères arabes, le plus souvent en blanc sur fond vert, et produisent un effet très séduisant.

Dans l'intérieur des maisons bourgeoises et chez les methouafs, nous n'avons rien aperçu de

remarquable en dehors de quelques riches tapis d'Orient et de cadres de glaces du style le plus baroque que l'on puisse imaginer : c'est un mélange de tous les styles depuis la Renaissance jusqu'à la Restauration, avec des moulures énormes en pâte bronzée. Nous avons retrouvé ces cadres partout, à El Madina, à Mekka et à Djedda ; et, corame ils sont aussi lourds que fragiles, nous songeons à ce qu'il a fallu d'efforts et de précautions pour les débarquer dans les sanbouks et pour les amener à destination par caravane à travers le désert.

Des Musulmans de tous pays se fixant à Mekka, il en résulte que la population est extrêmement mélangée et que sa description nécessiterait une longue étude.

Le fait dominant qui frappe nos yeux, c'est la puissance assimilatrice véritablement prodigieuse de la race arabe : au bout d'une ou deux générations, ces habitants, venus de contrées si éloignées et si différentes les unes des autres, sont complètement « arabisés ». On rencontre des Hindous qui n'ont plus rien d'hindou, si ce n'est quelques particularités de leurs traits et même des Javanais dont les cheveux Hsses et les yeux légèrement obliques révèlent seuls l'origine, leur teint luimême ayant été, pour ainsi dire, « arabisé » par le soleil du Hidjaz.

En résumé, si, comme le prétendent les auteurs européens, les Adjens (c'est-à-dire les non-Arabes)

sont en plus grand nombre que les Arabes purs à Mekka (ce qui est discutable et diflBcile à vérifier), l'immense majorité de la population produit l'effet d'une population franchement arabe.

Du reste, par le Corane arabe, par les hadits arabes, et par l'imitation, dès l'enfance, des gestes et des habitudes du Prophète arabe, cette assimilation se produit dans le monde musulman tout entier, de l'Atlantique au Pacifique ^ ; on a l'impression d'un même peuple en dépit des différences de couleur de la peau, des yeux et des cheveux, et de la variété des traits du visage. En arrivant à Mekka, aucun membre de ces populations si diverses ne se trouve dépaysé ^.

Si l'on fait abstraction du sentiment religieux, le séjour à Mekka est assez pénible malgré la beauté tragique de son paysage. On se sent étouffer entre les sombres montagnes de son étroite vallée ; on ne peut respirer un peu d'air que le soir dans la cour du temple. Et ce manque d'air rend la chaleur encore plus insupportable : nous nous rappelons deux nuits d'angoisse pendant lesquelles notre poitrine refusait de se dilater, bien

1, Un des exemples les plus frappants de la puissance de l'empreinte arabe se trouve chez les Espagnols qui, depuis l'expulsion et le massacre des Maures, c'est-à-dire depuis près de cinq siècles, n'ont pas encore réussi et ne réussiront jamais à se « désarabiser ».

2. Pendant la guerre, nous distinguions très facilement les Hindous musulmans de leurs compatriotes non musulmans, parce que leurs gestes étaient des « gestes arabes » identiques à ceux des habitants du Sahara algérien.

qu'exposée toute nue devant nos moucharabiehs et aspergée d'eau sans discontinuer !

Le séjour d'El Madina avec sa grande plaine et sa verte oasis doit être plus agréable, et celui de Thaïff avec ses célèbres jardins et sa température aussi fraîche que celle de la Sjnrie attire tous les Mekkois aisés dès que la saison du pèlerinage est terminée.

Un autre fléau de Mekka, c'est la poussière noirâtre qui reste toujours en suspension dans l'atmosphère, qui pénètre dans les narines et dans la gorge et qui, jointe à la chaleur, provoque une soif inextinguible. Et malheur à celui qui cherche à calmer cette soif au moyen de la glace, il ne fait qu'aviver la brûlure de son gosier !

Un autre désagrément provient des moustiques contre les piqûres desquels on ne peut se protéger qu'en se voilant la tête et le corps tout entier ou en s'enfermant dans des moustiquaires, c'està-dire en s'étouffant. Heureusement, aucune vermine d'aucune espèce n'aide les moustiques à troubler nos nuits. Nous n'en avons pas trouvé la moindre trace, bien que nous ayons couché sur des lits de cafés-gourbis et passé des heures sur les tapis des mosquées au milieu des pèlerins les plus dépenaillés. Et cela est d'autant plus étonnant que, certainement, bien des pèlerins en avaient emporté sur eux en sortant de leur pays. Est-ce aux ablutions ou au climat tropical que l'on doit attribuer la disparition de ces odieuses

vermines ? Peut-être au climat, car les mouches elles-mêmes semblent ne pouvoir vivre à Mekka, tandis qu'elles forment des nuages bourdonnants au-dessus des poissonneries de Djedda.

Comme en tous pays du monde, les mendiants sont bien désagréables dans le Territoire Sacré. Mais, si nous en jugeons d'après les descriptions de Burton, la mendicité a fortement diminué. Il en est de même pour le bakhchich que l'on considère comme une plaie de l'Orient, alors qu'en Occident il est pratiqué dans des proportions colossales sous d'autres noms. Ici, nous l'avons fréquemment vu refuser.

Les pèlerins se plaignent, souvent avec raison, de l'avidité de leurs methouafs. Dans ce cas également, un progrès sérieux semble avoir été réalisé. Lorsque les plaintes des pèlerins prouvent qu'un methouaf a dépassé la mesure, le gouvernement le condamne à la restitution de ce qu'il a perçu en trop et à une forte amende. Parfois même, il lui retire l'autorisation d'exercer son métier.

Enfin la saleté des rues dont se plaignent Burckhardt et Burton a presque complètement disparu ; chaque matin des charrettes circulent partout pour l'enlèvement des ordures ^.

1. Malgré les énormes progrès réalisés, il reste évidemment beaucoup à faire pour installer à Mekka un confort analogue à celui des villes modernes. Mais, pour cela, on se heurte à un obstacle primordial : l'inhospitalité du port de Djedda, qu'il faudrait tout d'abord aménager par des travaux considérables. Il faudrait également rétablir la ligne du chemin de fer de Damas à El Madina.

Comme El Madina et Djedda, nous avons trouvé Mekka pavoisée aux fraîches couleurs verte et blanche, en l'honneur du malik Ibn Sâoud. H vient d'arriver ; suivant son habitude, il offre un dîner de cinq cents couverts aux notables présents à Mekka et il nous fait l'honneur de nous y inviter.

Le malik Ibn Sâoud. — Nous nous rendons à cette invitation dans une automobile qui nous prend au Palais d^El Hamadyïe pour nous conduire à celui du mahk situé hors de la ville, sur la route de Mina.

Ce palais, neuf ou remis à neuf, est extrêmement bien conçu avec ses vastes cours, ses nombreux étages, ses longues salles et ses terrasses entourées de divans et de murs, dans lesquels des mosaïques de briques bleues et rouges, séparées entre elles par un léger espace, laissent circuler l'air de la même façon que les moucharabiehs.

Ce palais n'offre l'image d'aucun luxe royal, si ce n'est par son irréprochable propreté et par les tapis de prix étendus sur le sol. Il est d'une simplicité qui paraîtrait austère si, comme de toutes les habitations conçues par les Arabes, il ne s'en dégageait un charme surprenant.

A travers une succession de cours, d'escaUers et de terrasses, nous sommes conduits par des gardes nedjdis à laterrasse supérieure, où nous trouvons Sa Majesté le malik Ibn Sâoud assis dans un angle du divan qui longe les quatre murs. Nous

le saluons d'un court compliment, auquel il répond par un geste plein d'affabilité, et nous allons prendre place sur un divan, au milieu de la foule des invités déjà nombreux.

Le roi est vêtu comme le plus modeste de ses sujets : sur ses épaules est drapé l'ample manteau des Arabes en étoffe brune très légère, avec de discrètes broderies d'or sur la poitrine et autour du cou. Sur sa tête, le kefi&é ordinaire en cotonnade blanche et rouge est retenu par un ôqual pentagonal à deux rangs dont les charnières sont en laine noire et les parties rigides entourées de fil d'or. C'est, on le voit, le costume habituel de la plupart des Bédouins ; mais il est d'une finesse de tissus remarquable et il devient, sur un tel personnage, d'ime distinction incomparable.

Pendant que le malik reçoit ses invités, qui continuent à arriver, nous l'examinons attentivement et nous sommes profondément impressionnés par la dignité, la fierté et la majesté qui se dégagent de sa personne et qui sont jointes à l'aménité et à la simplicité les plus parfaites.

Son mâle visage présente le type classique de l'Arabe, mais les angles sont légèrement arrondis. Un de ses yeux souffre malheureusement d'une affection, qui ne paraît pas à première vue, mais qui l'obhge à porter des lunettes à monture d'écaillé noire ; une de ses mains porte la trace d'une grave blessure. H semble âgé de quarante

à cinquante ans et doué d'une énergie physique peu commune.

Ibn Sâoud est un roi très puissant ; on le sent dès qu'on l'aperçoit, mais il est impossible de préciser les raisons de cette impression, car rien dans ses gestes, ses attitudes et ses paroles, ne révèle la moindre morgue, le moindre orgueil théâtral. EtsasimpUcité, qui rehausse sa majesté d'un si pur éclat, est absolument naturelle et charmante ; eUe n'a rien de glacial comme celle des puritains anglo-saxons.

Jamais nous n'avions rencontré une majesté de ce genre et, instinctivement, nous la comparions à celle des monarques les plus célèbres de l'histoire. Les quatre premiers Khalifes unissaient de même, au suprême degré, la simplicité à la mejesté, et c'est pourquoi ils furent les plus grands de tous. Tandis que leurs successeurs tels que Yazid et Haroun Er Rachid, trop épris des richesses de ce monde et du faste des cérémonies, perdaient une partie de cette noblesse qui émane du caractère d'un homme et non du luxe qui l'entoure ^.

Assis à l'orientale sur le divan, les jambes croisées, Ibn Sâoud ne se lève que deux fois : la première pour accueiUir l'imam qui vient diriger la

1. Si nous comparions le monarque qui passa pour le plus majestueux de l'Europe, le roi Soleil, tel que nous le représente Hyacinthe Rigaud, dans son portrait officiel, avec sa perruque, ses velours, ses fourrures, ses dentelles et sa pose théâtrale, à ce roi du Nedjed et du Hidjaz, si majestueux dans sa simplicité, quel sentiment éprouverions-nous ?

prière, et la seconde pour accueillir un groupe d'humbles Bédouins de son pays, vêtus seulement d'un ihram, le torse brun tout nu, la figure encadrée par de longues nattes de cheveux, les yeux farouches et étincelants avec une expression de dévouement et de courage sans bornes. Ces Bédouins ont été invités par lui en même temps que les personnages les plus élevés par le rang et la fortune ; à leur arrivée, son visage s'éclaire de joie; il va vers eux et il incline sa haute taille pour que chacun d'eux puisse le baiser entre les yeux.

Tous le& invités sont arrivés ; le roi se lève, il dépasse de la tête tous les assistants et, avec une démarche d'une dignité inexprimable, il se dirige vers une terrasse voisine pour y faire la prière du moghreb. Nous le suivons et nous prions avec lui ; il est au milieu des fidèles, au premier rang, derrière l'imam, et, derrière lui, se tient un garde noir qui reste debout pendant les prosternations, car, pendant ce geste de la prière, il serait facile à un traître de frapper le roi dans le dos d'un coup de poignard.

Nous descendons ensuite dans les saUes où le dîner est servi sur de longues tables. Nous y trouvons tous les mets les plus réputés de la cuisine arabe et notre préférence va, conrnie à El Madina, aux ragoûts de bamia et au mouton farci servi tout entier sur un large plateau.

Après le dîner, nous remontons sur la terrasse pour y boire le café qui nous est servi dans de

petites tasses à fond rond ; le serviteur tient les tasses emboîtées les unes dans les autres ; il en offre une à chaque convive, en y versant deux gouttes de café. Ce café est amer, parfumé ; mais n'en ayant bu que quatre ou cinq fois et à une dose aussi faible, il nous est difficile de porter sur lui un jugement déj&nitif. Le malik a repris sa place à l'angle de la terrasse et il prononce un discours ne ressemblant guère à ceux qui sont prononcés après les banquets politiques en Occident.

En effet, il reste assis à l'orientale, légèrement penché en avant vers le public, et il s'exprime avec le ton d'une simple causerie ; jamais un geste de théâtre, jamais une phrase lancée d'un ton déclamatoire, même lorsqu'il parle des sujets les plus graves. Mais on sent derrière ce calme et cette affabiKté, une fierté, une volonté et un courage inébranlable.

Voici la traduction des principaux passages de son discours :

« On nous appelle Wahabites, dit-il aux assistants, et notre Voie rehgieuse, appelée wahabisme, est considérée comme une secte particulière. C'est là une erreur détestable répandue mensongèrement par des gens intéressés. Nous ne sommes pas les adeptes d'une voie nouvelle ou d'un dogme particulier.

« Mohamed benAbdEl Wahab ^ n'a rien apporté

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