‹ Le pèlerinage à la maison sacrée d'AllahChapitre 32 sur 43 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

LE MONT ARAFAT

"m T ous revêtons de nouveau le ihram et nous r\ nous mettons dans l'état de haram, afin -»- ^ d'accomplir le hadj (ou grand pèlerinage) pour lequel El Ouquouf, c'est-à-dire la « station ) au mont Arafat, le neuvième jour du mois de Dzou l'Hidja est une condition obligatoire.

En bas, dans notre rue, le tapage est au comble, grognements de chameaux, cris de chameliers, appels de pèlerins, entre-choquements de cheqdefs, etc. Notre methouaf nous conseille d'attendre que l'encombrement ait diminué ; mais tous les pèlerins tunisiens qui habitent au-dessous de nous sont partis et l'encombrement augmente. Nous nous fâchons contre notre methouaf ; enfin, nos cheqdefs sont terminés et attachés sur nos chameaux. Ces cheqdefs sont des sortes de palanquins contenant deux litières disposées en

long et se faisant équilibre, chacune sur un des flancs de l'animal. Les nôtres sont un peu plus luxueux que les cheqdefs ordinaires, ils sont entièrement recouverts d'une étoffe de laine au lieu de rester ouverts par le milieu.

Les chameaux étant debout, nous escaladons nos htières au moyen d'une petite échelle et nous nous y installons, El Hadj Sliman avec sa femme dans un des cheqdefs et, dans l'autre, El Hadj Nacir Ed Dine avec le serviteur Hassen qui lui fait contre-poids.

Mais nous ne sommes pas encore partis ! L'encombrement dans les rues étroites avec les cheqdefs démesurément larges est quelque chose d'inénarrable ; nos chameaux avancent à peine d'un pas tous les quarts d'heure. Heureusement, ils sont dressés d'une façon remarquable; ils peuvent stationner debout sans broncher pendant des heures et ils profitent de la moindre éclaircie dans la cohue pour s'y faufiler. Les chameaux algériens, dans de semblables circonstances, seraient affolés ; ils jetteraient iromédiatement à terre leurs palanquins et ceux qui les montent et chercheraient à s'enfuir avec des bonds désordonnés, s'empêtrant dans les jambes ou les cous les uns des, autres, piétinant tout et se brisant les membres.

Notre maison étant située au centre de la ville, il nous faut près de deux heures pour arriver au faubourg d'El Mâla, et ce n'est qu'en dehors des

faubourgs que nous pouvons avancer d'une façon normale.

La route est encombrée de caravanes, mais la vallée, bien qu'étroite par moments, est plus large que les rues de Mekka, et tous les chameaux se dirigent dans le même sens en longues files parallèles, chaque animal étant attaché à l'arrière-train de celui qui le précède par la bride fixée à ses naseaux.

La fatigue l'emportant, nous dormons dans nos litières, bercés par le tangage de nos montures. De courts réveils nous permettent d'entrevoir les maisons de Mina et de Mouzdalifa qui bordent la route. Au lever de l'aurore, nos yeux s'ouvrent à l'entrée d'un cirque immense fermé à l'Est par les montagnes escarpées de Thaïfet, au Nord-Est, par une chaîne de montagnes en arc de cercle ; c'est le Djebel Arafat, du miUeu duquel se détache une colline rocailleuse surmontée d'une tour blanche. Cette colHne, en plus du nom d'Arafat, donné également à la plaine qui l'entoure, porte le nom particuher de Djebel Er Rahma (montagne de la Miséricorde) et elle est le but vers lequel se dirigent tous les pèlerins.

La plaine est déjà recouverte de milliers de tentes, et un fiot incessant de caravanes se déverse sur elle. Nous marchons droit vers le Djebel Er Rahma et nous faisons halte non loin de lui, au Sud-Ouest, à un endroit qui nous est réservé.

Notre serviteur Hassen s'empresse de monter

notre tente haute, conique, doublée de rouge avec des décorations vertes, jaunes et bleues, et munie de parois mobiles que l'on dispose suivant l'orientation du soleil. Les cheqdefs sont rangés tout auprès et les chameaux accroupis reçoivent leur ration de fourrage tressée en longues cordes que l'on défait au moment de l'usage.

L'air du matin est pur, relativement frais et, retrouvant notre chère vie nomade sous la tente dans le désert, nous espérons nous remettre des fatigues de Mekka, qui avaient surtout éprouvé le plus âgé d'entre nous. Nous récitons les télbia^ et les invocations que le pèlerin doit réciter à son arrivée devant Arafat ; puis nous faisons honneur au repas préparé par notre serviteur.

Tout va pour le mieux pendant la première partie de la matinée ; mais, aux approches de midi, nous conmiençons à nous sentir inquiétés par un genre de chaleur inconnue dans notre Sahara algérien. Les rayons directs du soleil au Zénith percent l'étoffe de la tente et sa doublure rouge, comme si elles n'étaient que des gazes légères, et nous produisent l'effet de pointes de feu sur notre tête et nos épaules nues. Et voilà que le simoima nous assaille du côté de l'Est avec son souffle empoisonné ; puis, par moments, il tourne et il nous lance ses rafales sablonneuses du côté de l'Ouest. Nous sommes torturés par trois brû-

1. La Telbia est l'exclamation Lebbaîk Allahoumma 1 • Me voici tout à Toi, ô Allah I »

lures ; et, phénomène inexplicable, notre épiderme se contracte et empêche la transpiration de filtrer au dehors. La suffocation plus pénible encore que la brûlure paralyse notre poitrine. Comment pourrons-nous résister jusqu'au retoiu* de la fraîcheur du soir ?

Par chance, pour protéger nos chairs contre les piqûres des grains de sable douloureuses comme des piqûres de guêpes, nous avons l'idée de resserrer le pagne de notre ihram sur notre poitrine ; notre peau, n'étant plus en contact direct avec l'air desséché, recommence à transpirer et nous nous sentons soulagés. D'ailleurs lesoleil baisse vers l'horizon, le simoum s'apaise et le rideau de sable qui nous enveloppait retombe à terre.

Pendant toute la journée, le flot des caravanes n'a pas cessé de déverser des pèlerins dans la plaine. Ce soir et cette nuit, il redouble d'intensité et le lendemain, neuvième jour du mois de DzouH Hidja\ nous contemplons le spectacle phénoménal d'une immense ville de toile et de laine abritant deux cent mille croyants. Et, du centre de cette ville, émerge la colline d'Arafat ; grise et sombre, hier, comme toutes les montagnes de la région, elle semble, aujourd'hui, recouverte d'un éblouissant manteau de neige, mais d'une neige vivante, celle des pèlerins revêtus de leurs blancs ihrams.

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