‹ Le pèlerinage à la maison sacrée d'AllahChapitre 33 sur 43 · Le samedi 18 mai 1929, année 1348 de l'hégire · texte numérisé non relu

Le samedi 18 mai 1929, année 1348 de l'hégire

Nous apprenons que le malik, monté sur son deloul de course, vient d'arriver avec une armée de soldats du Nedjed chargée de maintenir l'ordre au milieu de cette foule soulevée par l'enthousiasme de la foi.

Ici encore, que de changements ont été apportés par les réformes du malik Ibn Sâoud. La cérémonie d'Arafat ne ressemble plus guère à celles que Burckhardt et Burton ont décrites, et dans lesquelles les somptueux mdhamals ^ de Syrie et d'Egypte jouaient un si grand rôle. Le mahamal de Syrie apportait le voile du tombeau du Prophète, et celui d'Egypte apportait la kisoua ou tapis sacré de la Kâaba. Chaque mahamal était dirigé par son émir et accompagné par ime petite armée de son pays, avec ses ojBSciers, ses canons, ses drapeaux et sa musique militaire. A la cérémonie d'Arafat, ces mahamals occupaient les premières places, déployaient leurs drapeaux, tiraient leurs canons, et faisaient retentir leurs musiques militaires aux instruments de cuivre.

Le roi Ibn Sâoud n'admettant aucune intrusion de gouvernements étrangers dans les pays qu'il gouverne, mit fin à la coutume des mahamals et fit construire une manufacture à Mekka pour le tissage de la kisoua de la Kâaba.

1. Le mahamal est le palanquin de soie et de velours brodé d'or dans lequel les tapis sacrés sont transportés d'Egypte et de Sjrrie au Hldjaz.

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La cérémonie d'Arafat a donc perdu tout le faste et toutes les pompes que lui apportaient les luxueux mahamals de velours et de soie brodés d'or, portés par des chameaux richement harnachés, encadrés de brillants cavaliers et de drapeaux déployés, salués par des salves d'artillerie et des fanfares retentissantes.

Mais ce que cette cérémonie a perdu en faste, elle l'a gagné en dignité rehgieuse. La fête est uniquement dans les cœurs des fidèles qui ne sont plus distraits de leurs pieuses pensées par aucun spectacle profane.

Quant à la sécurité, elle n'était nullement assurée par ces armées de parade ; les Bédouins, embusqués sur les pentes rocheuses des montagnes voisines, fondaient comme des oiseaux de proie sur tous les pèlerins qui commettaient l'imprudence de s'écarter tant soit peu de leur campement. Aujourd'hui, ici comme dans tout le Hîdjaz, toute inquiétude a disparu.

Après la prière de l'aser, le prédicateur, monté sur sa chamelle, prononce un sermon du haut de l'un des rochers d'Arafat. E prêche sur les rites du pèlerinage et il coupe son sermon d'invocations et de telbias. En dessous de lui, des indicateurs agitent des foulards à chaque telbia afin de prévenir les assistants trop éloignés pour l'entendre. Et toute la foule, agitant ses voiles et ses drapeaux, s'écrie : « Lebbaïk ! Allahoumma ! Lebbaïka 1 La Chrika Laka ! » (Me voici tout à Toi,

6 Allah ! Tout à Toi ! Tu n'as point d'associé). Ces milliers de voix, répercutés par les échos et s'élevant en une immense clameur vers le Seigneur Adoré, Unique, Éternel, qui n'a pas engendré et n'a pas été engendré et auquel aucun n'est en rien comparable, secouent les assistants jusqu'au tréfonds de leurs entrailles et les âmes de ces deux cent mille fidèles de races différentes, se rencontrent et s'unissent pour « se suspendre au voile de la Miséricorde ».

Lorsque le soleil abandonne le rocher sur lequel se tient le prédicateur, la cérémonie prend fin et El Ifadha (c'est-à-dire le départ en masse) de pèlerins, a lieu précipitamment.

Notons encore une fois que toutes les invocations récitées devant Arafat sont uniquement adressées à Allah ; et même, lorsque nous faisions notre prière, nous qui étions campés à l'Ouest, nous tournions le dos à la célèbre montagne, en regardant vers Mekka.

On s'étonnera peut-être de l'importance exceptionnelle donnée à cette station devant Arafat, sans laquelle aucun fidèle, fût-il resté une année entière à Mekka, n'a le droit de prendre le titre de Hadj ; et on nous en demandera les raisons. Conune toujours, elles sont historiques. D'après la tradition, c'est au sommet de cette montagne qu'Adam et Eve, chassés du Paradis Terrestre, se retrouvèrent après avoir erré pendant des années à la recherche l'un de l'autre ; de là, le

nom de Djebel Arafat, c'est-à-dire « La Montagne de la Reconnaissance ».

Mais la raison dominante de la station à Arafat est, à notre avis, dans le souvenir de la station qu'y fit le Prophète pendant son « Pèlerinage des Adieux », lequel sert de modèle à tous les pèlerinages.

Le neuvième jour de Dzou'l Hidja de l'an X de l'hégire (mars 682 de l'ère chrétienne), le Prophète, monté sur sa chamelle Quoçoua, qu'il avait conduite au sommet du Djebel Arafat, prêcha du haut de sa monture à l'inmiense foule qui l'avait suivi et s'était amassée sur les flancs de la colline et dans la plaine environnante. Après avoir recommandé aux fidèles de toujours traiter leurs épouses avec la plus grande douceur, en considérant que les droits de celles-ci étaient égaux à leurs devoirs, il interdit formellement de retirer un intérêt quelconque de l'usure et fixa la durée de l'année à douze mois lunaires. Puis il termina en s'écriant : « O croyants, entre vous, votre sang et vos biens doivent être choses sacrées, de même que ce jour est sacré et que ce territoire est sacré ! O croyants, retenez bien mes paroles, car j'ignore si je me retrouverai jamais avec vous en ces lieux, après ce jour. Et surtout n'oubliez jamais que tout Musulman doit, pour tout autre Musulman, être un véritable frère, car tous les Musulmans du monde ne forment qu'im seul peuple de frères ! O Allah, ai-je ac-

compK ma mission ?» — « Oui, certes, ô Allah ! » répondirent, dans une clameur unanime, les cent mille bouches des pèlerins avec l'accent de la plus ardente reconnaissance, a O Allah ! entends leur témoignage ! » s'écria-t-il. A ce moment, descendit sur le Prophète \me soudaine révélation et, sous le poids de l'inspiration divine qui pénétrait le cœur de son cavalier, la chamelle Quoçoua faillit avoir les membres brisés et tomba sur les genoux.

Voici les paroles d'Allah le Très-Haut : « Aujourd'hui, j'ai parfait votre rehgion et accompU Ma Grâce à votre égard et l'Islam est la seule religion que J'agrée. » {El Corane, V, 5.)

Cette révélation, venant conclure le sermon du Prophète, souleva dans toute l'assemblée le plus pur des enthousiasmes.

Pourtant Abou Bakr, loin de s'associer à l'allégresse générale, fut saisi d'une intense mélancolie et ne put retenir ses larmes. H songeait que la grâce du Tout-Puissant étant accompUe, la mission de Mohammed était terminée, et il redoutait de le voir disparaître bientôt de ce monde... Les ombres bleues du soir s'étaient répandues sur la vallée et sur les flancs de l'Arafat. Seul au sommet et dominant l'immense foule des pèlerins, le Prophète, monté sur sa haute chamelle, demeurait encore illimiiné par les rayons du couchant. Ses regards extasiés par la foi resplendissaient d'un éclat surhumain ; mais son visage,

émacié déjà par la maladie, avait pris l'aspect d'une vision prête à s'évanouir. L'ombre montante l'atteignit et l'enveloppa d'un voile... A leur tour, les compagnons du Prophète qui tout à l'heure manifestaient leur joie à l'annonce que la rehgion venait d'être parfaite par Allah, se sentirent envahis des funèbres appréhensions qu'Abou Bakr avait ressenties. Et, de proche en proche, leur émoi gagna toute l'assemblée des croyants, qui se dispersèrent, la poitrine étreinte par l'angoisse...

La révélation qui a parfait l'Islam à Arafat dans le pèlerinage des adieux du Prophète est évidemment la raison dominante de l'importance capitale de la « Station » devant cette montagne, et le sermon du prédicateur monté sur sa chamelle est prononcé en imitation du sermon de Mohammed.

De même aussi, dès que les derniers rayons du soleil ont quitté l'Arafat, toute la foule se disperse et plie ses tentes à la hâte : l'immense cité de toile et de laine disparaît comme par enchantement. Et c'est aussitôt l'exode de deux cents mille pèlerins dont les flots s'engouffrent dans la vallée qui les ramène à Mouzdahfa et à Mina.

A ce spectacle grandiose, il semble que les éléments du ciel et de la terre veuillent s'associer en se déchaînant à leur tour avec leur formidable puissance : c'est d'abord un immense nuage de sauterelles, qui s'élève du côté du Nord et qui

passe au-dessus de nous en voilant le ciel avec des volutes brunâtres pailletées par des milliers d'ailes d'argent. Puis, de l'autre côté de l'horizon, s'élance à leur rencontre un tourbillon aux fauves et gigantesques colonnes de sable. Le choc a lieu au-dessus de nos têtes ; l'armée des sauterelles est anéantie et le tourbillon vainqueur balaye tout sur son passage, dans sa course furibonde vers le Nord.

A ses nuages jaunes succèdent des nuages aussi noirs que les pics montagneux sur lesquels ils se sont formés ; nous pressentons un formidable ouragan prêt à fondre sur nous. Notre tente étant pliée, nous nous joignons à la hâte au torrent des pèlerins qui se dirigent vers l'Ouest et semblent fuir devant la tempête. Mais l'orage à vite fait de nous rejoindre et cela pour notre bien, car il déverse une ondée aux gouttes énormes sur nos corps alanguis par la chaleur torride de ces deux journées. Sous cette douche bienfaisante, les poussières disparaissent, et les pores de notre peau s'entr'ouvrent comme celles des feuilles recroquevillées par la sécheresse.

Aussitôt après avoir rempli cette mission généreuse, l'orage nous devance pour arroser notre route dans la vallée de Mina. L'air est rafraîchi ; les chameaux accélèrent leur allure ; les pèlerins, fiers d'avoir conquis le titre de hadj, agitent des falots, brandissent des drapeaux qu'ils avaient emportés sur la Montagne Sacrée, et ils poussent

des exclamations de joie, qui se mêlent aux cris des chameliers excitant leurs montures et au bruit des bois des cheqdefs qui s'entre-choquent comme des castagnettes. Seul, le sol sablonneux reste silencieux, car ni les pas, pour ainsi dire, feutrés des chameaux ni ceux des pèlerins nupieds ou chaussés de sandales ne soulèvent aucun son.

Au moment où nous venions de passer entre les Alaméïne, deux piliers de maçonnerie blanchis à la chaux qui marquent les hmites du territoire d'Arafat, un grave accident se produit : le chameau monté par El Hadj Sliman et son épouse, butte et s'abat tout à coup en brisant son cheqdef. Par miracle, les occupants en sortent indemnes ; l'autre chameau, arrêté par la bride de son congénère, qui est attaché à son arrière-train, s'accroupit en grognant et disloque son cheqdef dont les occupants sortent eux aussi, sains et saufs. Mais quelle situation est la nôtre, au milieu du formidable torrent de bêtes et de gens, dont les vagues menacent de nous engloutir ! Apercevant un buisson épineux qui, tel un brise-lame, divise un instant les flots des caravanes, El Hadj Sliman saisit dans ses bras sa femme et son collaborateur pour les y porter à l'abri ; puis, avisant quelques pèlerins à pied, il leur demande et obtient leur aide. Au bout d'une demi-heure de travail dans l'obscurité et au milieu de la bousculade des chameaux, qu'il faut

écarter à droite et à gauche, El Hadj Sliman, le chamelier Abdallah, le serviteur Hassen et les braves pèlerins venus à notre secours arrivent tant bien que mal à réparer les cheqdefs et à les fixer sur le dos des chameaux agenouillés, bien que ceux-ci se débattent en grognant et en arquant leurs longs cous avec une telle force que deux hommes leur tordant les naseaux, se couchant sur leur tête et appuyant les pieds sur leurs genoux rephés, sujBBsent à peine pour les maîtriser ^.

Nous remontons dans nos cheqdefs mais la réparation laisse à désirer et nous devons nous déplacer à chaque seconde pour rétablir l'équi- Ubre. Abd Allah, notre chamelier bédouin est borgne et peu débrouillard. Du haut du cheqdef, Hassen le guide par ses cris : dès qu'il aperçoit un intervalle entre les files de chameaux, il ordonne à Abd AUah de détacher la bride du nôtre, d'abandonner la file que nous suivons, de presser le pas et d'aller attacher notre monture au dernier chameau d'une file plus avancée.

Grâce au remarquable dressage des chameaux de Mekka, ce système des files parallèles ne produit presque jamais d'accidents tandis qu'avec nos chameaux du Moghreb, toutes les files s'entremêleraient, surtout dans les endroits où la vallée

1. Les, chameaux du EBdjaz si bien dressés pour la route deviennent très récalcitrants, lorsqu'on les fait agenouiller et qu'on les charge dans cette postxure.

se resserre et il en résulterait un écrasement général des bêtes et des gens.

Dans rOuadi'l Mohaeeb, aux environs de Mouzdalifa, beaucoup de pèlerins, piétons ou descendus de leurs montures, s'arrêtent pour ramasser les quarante-neuf cailloux de la grosseur d'une fève avec lesquels ils devront lapider les chéïtanes ^ de Mina. Et nous avons encore l'occasion d'admirer le dressage des chameaux qui passent par-dessus ces hommes accroupis et même pardessus des pèlerins endormis sur la route, sans jamais blesser aucun d'entre eux. De même à Arafat, ils circulaient à travers les milliers de cordages des tentes sans en accrocher un seul, tandis que les ânes s'y prenaient et s'entortillaient stupidement les pieds en arrachant les piquets.

L'orage qui nous avait si agréablement rafraîchis et qui avait abattu la poussière devant nous, maintenant nous éclaire. Il s'est concentré audessus des montagnes de Mouzdalifa et de Mina, et il en foudroie les sommets avec d'immenses éclairs qui s'acharnent huit ou dix fois de suite sur le même point et qui semblent autant de colonnes de feu soutenant le plafond des sombres nuages au-dessus des cimes dentelées. Et le ciel d'une teinte de soufre est sillonné sans interruption et simultanément par une vingtaine de ces colonnes éclatantes. Jamais nous n'avions assisté

1. Cheîianes, petits monuments en maçonnerie symbolisant le démon.

à une illumination céleste d'une pareille intensité.

Nous traversons Mouzdalifa sans nous arrêter et nous parvenons enfin à Mina, où nous mettons pied à terre. Les chameaux sont introduits dans un vaste enclos et nous nous installons dans une petite maison appartenant à notre methouaf, comprenant deux chambres et une salle d'ablutions et précédée d'une courette entourée de murs où nous sommes à l'abri du tumulte des pèlerins.

L'inuuense cité de toile et de laine, qui avait disparu d'Arafat, s'est élevée de nouveau dans la vallée de Mina, qu'elle empUt tout entière, sur une longueur de plusieurs kilomètres ; et, la nuit, ce morne paysage de désert est constellé de milliers d'étoiles d'or qui s'allument auprès des tentes, en dessous des milliers d'étoiles d'argent qui scintillent au firmament.

A première vue, on pourrait se croire en présence d'un formidable camp de soldats prêts à la bataille ; mais, tandis que les rêves des soldats seraient troublés par d'horribles visions de sang et de carnage, ceux des pèlerins sont exaltés par de subHmes visions de fraternité et d'amour divin.

a Ni leur chair ni leur sang ne parviennent à Allah ; mais c'est votre piété qui Lui parvient. »

(El Corane, XII, 38.)

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